Dans les mois qui suivirent son indépendance (août 1991), l'Ukraine s'est plue à cultiver l'image d'un Etat stable et mesuré, notamment lors de sa campagne pour le referendum sur l'indépendance en décembre 1991. Les votants se prononcèrent à plus de 90% en faveur de l'indépendance et élirent à 61%, Leonid Kravtchouk, ancien Numéro Un du Parti Communiste Ukrainien, à la présidence de l'Etat. "Grenier à blé de la Russie", et dotée d'une puissante industrie, l'Ukraine avait enfin la possibilité d'engager une rapide modernisation. Mais, courant 1992, le pays n'a pu échapper au vent des réformes soufflant sur la russie et l'ukraine a du prendre conscience de sa dépendance énergétique ainsi que de la trop grande intégration de son économie à celle de la Russie. Malgré la nomination de Leonid Koutchma à la tête d'un nouveau gouvernement (octobre 1992) chargé de "mettre l'Ukraine sur les rails de l'économie de marché", on ne peut que constater que l'Ukraine a loupé le coche de la réforme économique. Le bilan de ces deux années d'indépendance n'est guère brillant et il n'est pas sûr que la situation évolue positivement si l'Ukraine perd son rôle de "troisième puissnce nucléaire mondiale".


Une économie sinistrée
Après une série de tentatives aussi timides que contradictoires
et au terme d'une année de désillusions pour la population, les
dirigeants ukrainiens se sont résignés à engager une
manoeuvre de sauvetage qui consiste à un retour à une
économie administrée, à un sévère
contrôle des échanges extérieurs et intérieurs,
à la fixation autoritaire du cours officiel de la monnaie provisoire et
l'on prévoit une éventuelle introduction de tickets de
rationnements.
Les espoirs mis dans la nomination de Leonid Koutchma auront donc été déçus, puisque ce dernier aura préféré démissioner se sentant peu soutenu par le président Kravtchouk et inapte à imposer sa politique au Parlement. La production continue de baisser, l'inflation galope (5000% par an), et la Karbonavets (monnaie provisoire) est en chute libre. De plus, l'Ukraine a rapidement accumulé une dette écrasante à l'égard des pays qui lui fournissent pétrole et gaz (surtout la Russie et le Turkménistan) et doit vivre actuellement avec la menace qu'on lui supprime toute nouvelle livraison.
En bref, l'économie ukrainienne est une économie soviétique redescendue au niveau de l'après-guerre. Il n'existe toujours pas de magasins privés ou de banques, les pénuries sont nombreuses ainsi que les coupures d'eau chaude et d'élèctricité.

Une population divisée
Concreétement, il existe trois pays ukrainiens:
L'ouest, autour de Lvov, est très marqué par la religion
gréco-catholique et une longue histoire commune avec la Pologne. Cette
région est acquise à l'idée d'une indépendance
totale et d'une adhésion à l'Union Européenne.
Le centre, autour de Kiev, forme le pays zaporigue, celui des cosaques et de
Tarass Boulba : nationaliste mais lié à la Russie par la religion
orthodoxe et les grands aspects de la civilisation.
L'est, autour du bassin du Dombass, est totalement russifié et souhaite
soit une fédération de l'ensemble de l'Ukraine avec la Russie,
soit une modification de frontières assurant son rattachement avec la
"mère-patrie". Cette région a beaucoup fait parler d'elle au
printemps 93 par une longue grève des mineurs qui s'est achevée
par la distribution d'augmentations massives très vite
dévorées par l'inflation. Les mineurs ont aussi obtenu que le
Président et les membres du Parlement remettent en jeu leur mandat lors
d'élections qui auront lieu en mars 94.
Si l'Ouest et le Centre font bloc contre l'Est pour maintenir la survie politique du gouvernement, on ne peut être que pessimiste sur l'avenir de cette population. On craint, en effet, une victoire de la gauche aux prochaines élections et le début immédiat d'une opposition ouverte des forces nationalistes, avec une menace réelle de guerre civile.


Lors du démembrement de l'URSS en 1991, l'arsenal nucléaire et militaire soviétiques a été partagé entre la Russie, la Biélorussie et l'Ukraine qui hérite ainsi d'une partie de la flotte de la Mer Noire et de quelques 2000 engins nucléaires (dont 176 missiles stratégiques intercontinentaux) faisant d'elle la troisième puissance nucléaire mondiale derrière les Etats-Unis et la Russie.
Pourtant, le 14 janvier dernier, a été signé un accord tripartite entre les Etats-Unis, la Russie et l'Ukraine destiné à démanteler l'arsenal nucléaire de ce dernier pays. En contrepartie de la renonciation à ses armes nucléaires, Kiev devrait recevoir une aide économique dont le montant atteindrait trois milliards de dollars. Les Etats-Unis se sont engagés à démanteler l'arsenal ukrainien dans un délai de sept ans, à racheter l'uranium des ogives désarmées, à participer à la conversion du nucléaire militaire au civil, et à moderniser et remettre en état de fonctionnement avec toutes les garanties de sécurité, les centrales ukrainiennes.
Leonid Kravtchouk a engagé sa responsabilité politique pour obtenir la ratification de cet accord mais le Parlement n'est pas prêt à accepter ce démantélement, considérant que cet arsenal représente, pour l'Ukraine, la seule façon d'obtenir une reconnaissance internationale. En gardant la menace nucléaire, le Parlement éspère aussi pouvoir échapper au retour forcé de l'Ukraine dans le giron du "grand frère" russe.

Même si l'Ukraine éspère pouvoir maintenir son statut de puissance nucléaire, il est fort peu probable qu'elle puisse résister à la pression russe et américaine. Son statut d'"étranger proche" (terme qui désigne les anciens pays de l'ensemble soviétique) laisse très peu d'espoir quant à son indépendance totale. La Russie est -elle en voie de reconquérir l'Ukraine et tenter ainsi de reconstituer l'Empire? C'est, en tout cas, ce que tente d'affirmer certaines personnalités ukrainiennes: Boris Eltsine "gonflerait" le danger Jirinovski afin de préserver sa propre image d'homme politique pondéré, alors qu'en réalité, il rivalise publiquement avec le leader ultranationaliste en matière d'attachements aux idéaux impérialistes vis-à-vis des ex-républiques soviétiques. Le transfert des armes nucléaires à la Russie ne serait donc pas perçu comme une participation à un processus de désarmement où l'Ukraine serait un partenaire à part entière mais comme la capitulation d'un Etat indépendant qui vient juste d'entrer dans l'arène de la grande politique internationale (et qui risque d'en sortir très rapidement).
L'indépendance de l'Ukraine peut donc paraitre bien compromise, celle-ci ne bénéficiant même pas de l'interêt des occidentaux.
Quant à Leonid Koutchma, président en grande majorité détesté par son peuple qui l'accuse d'avoir trahi l'Ukraine en signant l'accord avec les Etats-Unis et la Russie, dispose quand même d'une garantie solide pour son avenir politique. On dit, en effet, que le sort d'Eltsine est lié au sien : pour l'opinion publique russe, trois hommes portent la responsabilité d'avoir brisé l'URSS, Eltsine, Kravtchouk et le président biélorusse Chouchkevitch. Ce dernier a été évincé le 26 janvier 94. Sa chute apparait donc comme le début de la "vengeance de l'URSS" contre ses "assassins". Beaucoup s'attendent donc à la prochaine éviction de Kravtchouk et enfin celle de Eltsine. Si ce dernier veut faire mentir la prophétie, il se doit de veiller à la survie de son homologue ukrainien.
Février 1994
Bibliographie:
Le Monde dossiers et documents, Janvier1994.
Le Monde, 12 Janvier
1994.
Le Monde, 15 Janvier 1994.
Courrier
International, n.167, 13-19 Janvier 1994.
Le
Figaro, 1er février 1994.
Globe Hebdo, 26 Janvier-1er Février 1994.
Valeurs actuelles, 7
Février 1994.