Une des particularités du débat sur le nucléaire qui sévit en France depuis plus d'un mois, réside dans l'apparente division des scientifiques sur ce sujet. Comme je l'ai dit plus haut, Jacques Chirac a justifié la reprise des essais par un rapport élaboré par des spécialistes en nucléaire. Or, d'autres scientifiques estiment que l'opinion est abusée par un tel rapport. Quatre cents d'entre eux (physiciens, astronomes, biologistes, généticiens, glaciologues, historiens des sciences) ont signé un appel protestant contre la reprise des essais dans le Pacifique [LEGLU,Libération,juillet 95]. Leur argumentaire peut paraître bien mince mais il est indéniablement sincère. Selon eux, le gouvernement ment à l'opinion publique en affirmant vouloir atteindre les techniques de simulation alors que la France figure parmi les pays les mieux dotés du monde dans ce domaine. De plus, la France poursuit le développement de gros ordinateurs et de lasers de très grande puissance, autrement dit des outils nécessaires à la simulation. Forts de cette constatation, ces hommes affirment que le gouvernement poursuit des buts beaucoup moins avouables tel que l'élaboration de nouvelles armes atomiques. Ils sont enfin préoccupés par le fait que les sommes astronomiques qui seront englouties dans l'atoll de Mururoa seront détournées de nombreuses recherches scientifiques à vocation humanitaire et pacifique.
A cela, les scientifiques ayant rédigé le rapport pour Chirac, rétorquent que ces essais sont indispensables pour maintenir la crédibilité des armes, celles-ci étant beaucoup plus "fragiles" que les armes américaines. En effet, les Américains ont effectué de nombreux essais sur la physique des armes, contrairement aux Français qui restent empêtrés dans des problèmes tels que le mélange du gaz et du métal lors de l'amorçage ou encore ceux liés à la miniaturisation des armes pour permettre une réduction de la taille et des coûts des missiles et des sous-marins qui les transportent. Sans oublier que les essais français ont toujours été moins fructueux que ceux effectués par les Américains. Enfin, certaines armes françaises n'auraient pas été prévues pour une longue durée d'entreposage: la durée de vie d'un système d'armes est normalement de vingt ans mais certaines ont été construites pour des vies plus courtes, d'où la nécessité de les changer maintenant.
Cette querelle entre scientifiques ne fait que renforcer l'impression de malaise engendrée par la reprise des essais français: qui a raison? Qui a tort? Il ne s'agit pas seulement du débat occasioné par la simple reprise, il s'agit aussi du débat existant à propos des conséquences de ces essais sur l'homme et son environnement. Selon une enquête menée par un quotidien nippon, il y aurait plus de 3,8 millions d'irradiés dans le monde (nucléaire civil et militaire confondus). Il y aurait 366 personnes irradiés en France et de huit à treize mille en Polynésie à la suite des essais dans le Pacifique. Pourtant les conséquences des essais sur l'environnement et la santé des Polynésiens n'ont jamais été clairement établies. Ce qui est incontestable, c'est que l'atoll de Mururoa a connu un vieillissement prématuré au cours de ces vingt dernières années. Depuis que la France a cessé ses tirs nucléaires dans l'atmosphère (en 1975), au moins 134 tirs ont ébranlé le sous-sol de l'atoll.
Or, les explosions nucléaires mettent en jeu des forces et des conditions extrêmes: en un milliardiéme de seconde, la pression peut atteindre un milliard d'atmosphères et les températures plusieurs centaines de millions de degrés. Des fractures et des failles larges de un à deux mètres qui ébréchent le sol de l'atoll sur plusieurs dizaines de mètres ont été découvertes mais les quatre missions scientifiques qui ont été accueillies ces dernières années à Mururoa n'ont jamais pu prouver que ces failles étaient les conséquences des essais. Par contre, toutes refusèrent de se prononcer sur le long terme, les informations mises à leur disposition par le CEA (Commission à l'Energie Atomique) n'étant pas suffisantes (secret défense oblige...) [SCIENCES ET AVENIR, Août 95].
Il est aussi extrêmement délicat de mesurer les retombées radioactives des 44 essais réalisés dans l'atmosphère par la France entre 1966 et 1974. A ce jour, aucune information n'a été divulguée à ce sujet et comment mesurer les repercussions sur les treize mille polynésiens qui ont travaillé pour le CEA à l'époque, sachant qu'une fois renvoyés à la vie civile, il n'y eut aucun suivi médical à long terme?
Il est donc extrêmement difficile de faire la vérité sur ce sujet lorsque l'on est ni spécialiste en nucléaire ni spécialiste en environnement! Mais, même en possesion de toutes ces connaissances, quelle est la part véritable accordée aux sciences? Quelle est la part de mauvaise foi?