L'APPLICATION DES DROITS DE L'HOMME EN CHINE EST-ELLE POSSIBLE ?


 

La Chine : un milliards trois cents millions d'habitants sur une superficie de 9 596 961 km2 (18 fois celle de la France), une " République socialiste unitaire et multinationale " (22 provinces, 5 régions autonomes, 3 grandes municipalités, Pékin, Shanghai, Tianjin), une démocratie populaire à parti unique et à idéologie d'Etat (le marxisme-léninisme), un régime autoritaire mené de main de fer par un Parti Communiste tout puissant, une économie dite " socialiste de marché ", une croissance moyenne de 12% par an depuis quelques années, une langue officielle, le mandarin, huit dialectes avec de nombreuses variantes, 55 minorités nationales avec leur propre langue, des revendications précises sur Hong Kong, Taiwan et les archipels de la mer de Chine du Sud, la dernière puissance nucléaire à pratiquer régulièrement des essais[1]...

La Chine fascine autant par sa démesure que par ses excès, mais ce sont ces mêmes caractéristiques qui font que l'on ne peut pas la traiter comme un autre pays. Pourtant, comme les autres, elle subit les reproches des pays occidentaux en ce qui concerne la situation des droits de l'homme sur son territoire, comme les autres, elle fait l'objet de condamnations officielles au sein de l'ONU, comme les autres, les instances internationales aimeraient bien voir la voir rejoindre les rangs des nouveaux Etats convertis à la démocratie.

Mais la Chine veut continuer à préserver sa spécificité et son indépendance à la fois politique et culturelle. Elle s'est résolue à accepter de l'Occident ce dont elle avait besoin pour développer son économie, mais il n'a jamais été question d'en faire plus. Deng Xiaoping, beaucoup plus pragmatique que Mao Zedong, est allé chercher auprès de l'ancien " ennemi " capitaliste les recettes pour devenir plus vite et plus sûrement un partenaire respecté des grands de ce monde. D'où ces réformes fondamentales, cette ouverture économique et technologique (mais en aucun cas politique) vers le monde extérieur d'un Empire longtemps replié sur lui-même.

La Chine est donc en pleine contradiction, partagée entre libéralisme économique et contraintes politiques, entre l'encouragement à l'initiative dans les affaires et sa répression dans le domaine politique. Quelle place accorder aux droits de l'homme au sein de cette contradiction ? Leur situation fait l'objet de nombreuses études et d'accusations de la part de la communauté internationale mais la Chine, même si elle n'est pas contre le principe générale des droits de l'homme, refuse de voir s'appliquer sur son territoire une vision exclusivement occidentale de ces droits. Elle revendique sa différence et une vision adaptée des droits de l'homme, se faisant ainsi, le porte-parole de la majorité des pays asiatiques.

Quelles sont donc les caractéristiques politiques, historiques et culturelles que la Chine met en avant pour justifier sa position de refus ? Et si, comme nous allons le voir, on constate que les droits de l'homme sont devenus un sujet incontournable dans les relations internationales, comment la Chine exploite-t'elle ce concept à son avantage ? Enfin, si les instances internationales se décident à reconnaître les spécificités culturelles des pays asiatiques, allons-nous vers une application régionale des droits de l'homme qui " désamorcerait " une certaine mauvaise volonté chinoise ?

PREMIERE PARTIE : LES RAISONS D'UNE PROFONDE DIVERGENCE

Dans cette première partie, nous allons développer quelques-uns des arguments les plus utilisés par la Chine pour empêcher toute application définitive des droits de l'homme sur son territoire.

En premier lieu, il s'agit, pour le gouvernement chinois, d'insister sur le fait que les droits de l'homme, tels qu'ils sont énoncés dans la Charte des Nations Unies, ne font que diffuser une vision occidentale de l'homme et du monde. Toute conception ethnocentriste des droits de l'homme devrait être bannie au profit de plusieurs visions différentes respectant les spécificités culturelles de chaque pays.

Pour étayer son propos, La Chine met en avant certaines particularités sociales et culturelles qui prouvent qu'elle ne peut effectivement pas appliquer des principes souvent trop éloignés de sa propre vision de l'homme et du monde. Il s'agit, par exemple, du rôle central de la famille aux dépens de l'individu, ou encore du poids de la morale confucéenne sur la société.

Enfin, la Chine accuse les pays occidentaux de profiter de l'argument des droits de l'homme pour violer leur souveraineté, principe sacré de droit international, même si l'approche chinoise du droit est trop influencée par le confucianisme pour ressembler à la nôtre. 

Chapitre I : Les droits de l'homme : un concept occidental

Dans ce chapitre, après avoir vu les origines des droits de l'homme et les prétentions de la Charte de 1948, nous étudierons les tendances extrêmes qui se dégagent du débat sur l'universalité des droits de l'homme, à savoir l'ethnocentrisme et le relativisme culturel.

1/ Origine des droits de l'homme

1.1 L'homme est libre

Les droits de l'homme connurent leurs premières expressions lors des mouvements d'indépendance en Amérique et pendant la Révolution française. L'élaboration de la Déclaration d'Indépendance américaine de 1776 et de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 répondent à cette nouvelle conception de l'homme et du monde. En France, on accepte l'idée que les hommes naissent libres et égaux en droit, ce qui signifie la fin du système de classes sociales, la fin des privilèges, la fin du pouvoir absolu du Roi et de l'Eglise. L'homme n'est plus une créature à la merci des caprices du souverain ou des hommes d'Eglise, il est libre de ses actes et de son destin et sa liberté s'arrête là où commence celle des autres. Cette vision " révolutionnaire " de l'ordre du monde remet donc complètement en cause une société européenne dont le cadre, fort rigide, se perpétuait depuis des siècles.

1789, le XVIIIe siècle, siècle des Lumières, siècle de réflexion sur la vie et le monde, siècle de remise en cause des faits établis, siècle qui marque le début des sciences et la fin des superstitions. Il n'est plus question d'accepter, sans rien dire ni faire, un régime qui ne correspond plus aux désirs du peuple, ni à son idéal. L'homme, en plus des charges inhérentes à son existence au sein d'une société, a maintenant des droits et l'Etat des devoirs. Les hommes naissent libres et égaux en droit et l'Etat devient le cadre de leur épanouissement. Ce dernier doit agir en faveur de l'homme et de la communauté, en lui donnant les moyens d'établir une société plus juste. Une priorité doit être donnée à la justice, à l'abolition des privilèges, des inégalités et des abus de pouvoir, ainsi qu'à l'éducation. Les auteurs de la Déclaration de 1789 ont tenté de définir les droits imprescriptibles de l'homme, parmi lesquels figurent la liberté de pensée, de presse, de croyance, la liberté étant définie comme le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Les autres droits imprescriptibles sont la propriété, inviolable et sacrée, la sûreté et la résistance à l'oppression.

1.2 La théorie du droit naturel

Puisque les hommes sont universellement libres, il faut assurer le respect universel des droits de l'homme en prouvant qu'il existe un " droit naturel ", c'est-à-dire qu'il existe des droits inhérents à la nature humaine, antérieurs à toute appartenance à une quelconque société, donc un droit indépendant de toute différence culturelle. Ce droit naturel serait supérieur au " droit positif " qui est le droit national d'un Etat. Cette idée devrait contribuer à la promotion d'un droit universel qui réunirait les principes communs des nations civilisées.

Face à la problématique du droit naturel, il existe plusieurs positions[2] :

- Ne pas croire à l'existence de valeurs universelles, et par conséquent, ne pas croire à un droit universel supérieur au droit national.

- Etre gêné par l'expression " droit naturel " puisque le terme de droit n'a pas, ici, le même sens que dans le " droit positif ". En effet, le terme de droit suppose une obligation juridique, c'est-à-dire, selon Noberto Bobbio, " le devoir d'agir conformément à une règle qui prévoit une conséquence dommageable en cas de violation ". Or, le droit naturel est un droit " désarmé " qui n'a pas de moyens de contrainte. Ainsi, les droits de l'homme, que l'on dit dériver du droit naturel, " ne sont pas un droit mais une déclaration de pieux désirs "[3].

- Considérer que le droit naturel relève de la philosophie morale et qu'il est issu d'une exigence enracinée dans la nature humaine. De ce fait, c'est un droit supérieur à tous les droits positifs existants, une sorte de " méta-droit " qui juge les droits positifs par rapport à ses propres normes. Comment, sinon, pourrions nous posséder nos notions de bien et de mal, de juste et d'injuste ? Le droit naturel, c'est l'étalon du droit positif.

2/ 1948 : la prétention à l'universalité

2.1 Le constat d'après-guerre

En 1948, la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme a affirmé la prééminence et l'universalité du droit naturel. Après la seconde guerre mondiale, " l'universalité des souffrances a rendu indispensable l'universalité des droits "[4]. Durant la guerre, des atrocités ont été commises au nom d'une idéologie basée sur l'élimination de certaines races, ces dernières étant considérées comme inaptes à vivre, ou nuisibles aux autres. Les victimes furent nombreuses et sans aucune distinction entre les hommes en âge de se battre, les femmes, les enfants ou les personnes âgées. L'éthique de guerre ne fut que rarement respectée et les horreurs commises durant ces années de conflit firent l'effet d'une douloureuse prise de conscience à l'échelle internationale. La Déclaration Universelle fut élaborée pour que jamais plus de tels comportements ne soient permis, et quel meilleur moyen de réussir que de responsabiliser les Etats ?

Or, l'échec de la Société des Nations est encore dans toutes les mémoires, et l'on est conscient qu'il faut aller beaucoup plus loin dans cette responsabilisation pour que les contraintes de la vie politique internationale ne soient plus une entrave au développement harmonieux des sociétés.

2.2 Rédaction de la Charte

La Déclaration de 1948 apparaît donc comme une prise de conscience collective que l'homme ne doit être subordonné à rien, ni à personne. Il fait parti d'une communauté et, de ce fait, il en revendique les droits, tout en acceptant d'être limité dans ses désirs par l'existence d'autrui. En fait, cette déclaration remplit un rôle éthique[5] : elle ne se permet pas de dresser une liste de ce qui est bien ou mal, mais elle dessine un cadre qui détermine la conception de ce qui est acceptable et souhaitable pour le bien de la communauté. Elle interdit autant qu'elle encourage et, quand elle impose quelque chose, c'est toujours pour le bien-être de la personne.

La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme[6] fut adoptée le 10 décembre 1948, lors de la 183e séance de l'Assemblée Générale des Nations Unies au Palais de Chaillot, à Paris, par 48 voix pour, 0 voix contre et 8 abstentions : l'URSS (qui avait demandé que la déclaration contienne des dispositions sur les devoirs de l'individu), la Biélorussie, l'Ukraine, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Bulgarie, l'Arabie Saoudite et l'Afrique du Sud.

Dans le préambule, les pays signataires acceptent que " la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ". Ils considèrent que " la méconnaissance et le mépris des droits de l'homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l'humanité et que l'avènement du monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l'homme. " Les Etats s'engagent " à assurer, en coopération, avec l'Organisation des Nations Unies, le respect universel et effectif des droits de l'homme et des libertés fondamentales. "

La Déclaration est donc considérée comme " l'idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les Nations, afin que tous les individus et tous les organes de la société, ayant cette déclaration constamment à l'esprit, s'efforcent par l'enseignement et l'éducation, de développer le respect de ces droits et libertés et d'en assurer, par des mesures progressives d'ordre national et international, la reconnaissance et l'application universelles et effectives, tant parmi les populations et Etats membres eux-mêmes que parmi celles des territoires placés sous leur juridiction ".[7]

2.3 Des ralliements ambigus

La structure des Nations Unies doit donc être apte à prévenir et empêcher tout conflit ou à servir de médiateur en cas de rivalités interétatiques. Chaque pays qui adhère aux Nations Unies s'engage à respecter les principes de la Charte.

Cependant, un nombre important de pays ont adhéré à l'ONU, et par conséquent à la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, sans pour autant en partager tous les principes. Beaucoup vont intégrer le système " onusien " plus par intérêt que par engagement sincère vis-à-vis de sa charte. En effet, au fil des ans, l'ONU est devenu un acteur indispensable des relations internationales et le nombre d'organisations secondaires dépendantes de l'ONU n'a cessé de croître. Or, il est indispensable d'adhérer aux Nations Unies pour bénéficier, par exemple, des avantages conférés par ses organismes de prêt (Banque Mondiale, Fonds Monétaire International). D'où un nombre croissant de ralliements, rarement motivés par la construction d'un monde meilleur (en tout cas pas à court terme !). Un pays peut difficilement, de nos jours, vivre en dehors de ce système, et il doit rentrer dans le circuit officiel s'il veut bénéficier et profiter des avantages de la mondialisation des échanges. 

3/ Les droits de l'homme : une religion laïque

Ce qu'il faut avant tout, et pour désamorcer les premières réticences des pays non-occidentaux, c'est que la notion des droits de l'homme transcende le problème de la religion. Il ne faut pas que se pose le dilemme du sacré et du profane en ce qui concerne la nature de ces droits. Comme ce discours s'adresse à un public regroupant croyants et incroyants, il doit mettre l'accent sur ce qui définit notre humanité commune. " Nous avons, face à nous, avec l'islam et l'hindouisme, des blocs d'imaginaire pour lesquels la structuration religieuse du monde est fondamentale. Ils ne se laissent pas véritablement corroder par l'imaginaire occidental de l'égalité, de la liberté et de la justice. Comment opérer, dans ces cultures, sans les détruire, cette laïcisation du domaine public qui est nécessaire à l'autonomie publique ? " demande Cornélius Castoriadis[8] ? En effet, la laïcité des droits de l'homme implique que les convictions religieuses de chacun fassent parties de la sphère du privé et ne jouent aucun rôle politique. Il en résulte que l'adhésion aux droits de l'homme peut se faire abstraction faite d'une prise de position sur leur fondement. Comme le souligne M. Wachsmann, " celui-ci sera transcendant pour le croyant ou pour celui qui pense qu'existent des valeurs éternelles (la justice, la vérité) d'où procèdent les droits de l'homme. En revanche, il ne le sera pas pour le sceptique ou le pragmatique qui se contenteront de constater que les droits de l'homme permettent seuls une sociabilité acceptable "[9]. Mais que dire des pays où le droit (et la loi) et la religion ne font qu'un ? Les auteurs de la Déclaration ont probablement eu raison de ne pas mentionner, comme fondement, la dimension de la foi qui appartient à l'intimité de la conscience de chaque individu et qui, par définition, échappe à toute rationalisation. Croyants et incroyants peuvent se retrouver dans le silence et le respect et peuvent être animés par le même amour de l'homme et le même rejet du mal et de l'horreur.

Pourtant, une fois reglé le problème de la religion, le débat sur l'universalité des droits de l'homme n'en finit pas de générer des théories excessives.

4/ Ethnocentrisme ou relativisme ?

4.1 remise en cause de l'universalité

Souvent, l'idéal des droits de l'homme va devenir une monnaie d'échange ou un moyen de pression des plus puissants (les pays occidentaux) sur les plus pauvres (le reste du monde !). Ces derniers, en défense, vont remettre en cause le principe d'universalité des droits de l'homme, accusant les pays occidentaux, seuls créateurs de ce concept, de vouloir relancer une politique colonialiste afin de créer un monde " à leur image ". Dès lors, l'universalité sera souvent associée à l'ethnocentrisme. Mohamed Arkoun, lors d'un entretien au journal Le Monde (le 15 mars 1989), soutient que l'Occident fait preuve d'ethnocentrisme et refuse d'entendre la spécificité de l'Islam : " Vous ne pouvez pas demander à toutes les cultures de suivre la trajectoire tracée depuis deux siècles par la France et l'Europe ! S'en tenir à ce discours, ce serait exiger des autres cultures qu'elles s'enferment dans le seul modèle occidental de développement historique, de réalisation intellectuelle et artistique. Ce serait répéter le discours colonial, qui légitimait la domination sur les autres peuples et cultures par l'exportation de la civilisation élaborée en Europe (...) La pensée occidentale se montre incapable d'évoluer en dehors des modèles historiques mis en place en Europe, renforcés par l'Occident technologique "[10].

Ce que critique cet homme, ce ne sont pas les droits de l'homme en eux-mêmes, mais la prétention occidentale de les imposer comme critère exclusif de jugement, en niant aux autres cultures toute possibilité de les récuser ou de ne pas les retenir telles quelles. Le problème est sensible car il touche à ce qu'il y a de plus précieux pour un pays ou une culture : l'originalité. Certes, la notion des droits de l'homme ne peut se détacher d'un certain prosélytisme, c'est de son essence même, puisque cette volonté occidentale d'ériger les droits de l'homme en valeur universelle procède d'excellents sentiments. D'ailleurs, la France ira, au début, beaucoup plus loin que les Etats-Unis qui limiteront leur influence au continent américain (Doctrine Monroe).

Le monde étant formé d'un regroupement d'Etat dont culture et histoire différent, comment appliquer ou faire appliquer à tous ces pays un idéal commun sans annihiler la spécificité de ces mêmes pays ? Est-il de l'intérêt de ce monde d'opérer une sorte de généralisation de mode de vie et de pensée ? Abolir les différences, est-ce vraiment le seul moyen d'empêcher les conflits ?

Telle est la problématique posée par les pays non-occidentaux devant la pression de plus en plus forte exercée par l'ONU pour que tous adhérent à cette vision du monde. Certes, l'ONU est ce que les pays membres veulent en faire puisque cette organisation est régie par les Etats eux-mêmes, mais elle est également soumise au diktat de l'argent et, de ce fait, les pays occidentaux possèdent de nombreux arguments convaincants pour obtenir de tous certaines améliorations en matière de droits de l'homme.

4.2 Ethnocentrisme et universalisme

Mais revenons au problème de l'universalité : existe-t-il des valeurs universelles et ainsi une possibilité de porter des jugements par-delà les frontières , ou bien toutes les valeurs sont-elles relatives[11] ? L'ethnocentrisme est la figure la plus commune de l'option universaliste : cela consiste à ériger les valeurs propres de la société à laquelle quelqu'un appartient en valeurs universelles. Ainsi, cette personne sera convaincue que ses valeurs sont les valeurs et qu'il n'y a rien à ajouter à cela. On peut donc en déduire qu'un universaliste est parfois un ethnocentriste qui s'ignore. On peut essayer, en effet, de ne pas juger les autres suivant ses propres mœurs, mais il est extrêmement difficile de ne pas juger selon ses catégories mentales. La nuance est donc très tenue entre la projection inconsciente de soi sur les autres et un véritable attachement à un idéal commun . C'est ce qui rend le débat si " épidermique " et les solutions si difficiles à trouver. Il n'est pas aisé de prouver à quelqu'un que l'on agit pour son bien si ce dernier y voit une menace à son identité.

En fait, il apparaît que les droits de l'homme sont un universalisme (dans le sens qu'ils s'adressent à tous les hommes sans distinction) mais qu'ils ne sont pas universels. L'universalité est un rêve occidental, bien loin de la réalité mondiale. C'est pour cela que l'on ne peut pas affirmer que les droits de l'homme " vaincront " un jour toutes les résistances et il n'est pas impossible que la tendance actuelle à la démocratisation et aux droits de l'homme s'inversent si un certain nombre d'Etats en décident ainsi.

Car, on ne peut prétendre, sans contradiction, imposer les droits de l'homme à ceux qui n'en veulent pas. Il serait aberrant d'imposer par la force ou autres pressions une notion qui préconise la liberté du choix. Certes, si l'Occident veut promouvoir l'universalité des droits de l'homme, il se doit de confronter sa vision à celle des autres sociétés et aux autres cultures. Mais il est hors de question d'en faire une nouvelle croisade. Ce qu'il faut, c'est prouver aux autres pays que la vision occidentale des droits de l'homme est la plus appropriée au bonheur et à l'équilibre de la condition humaine. Il lui faut convaincre que seul le respect de ces droits est à même d'instaurer un épanouissement profond et durable de l'homme au sein de la société. L'échec de l'expérience socialiste, censée résoudre tous les tourments de l'homme en abolissant les rapports de classe et en subvenant à ses besoins élémentaires , joue en faveur des occidentaux. Pendant longtemps, au sein de l'ONU, se sont confrontées ces deux visions du monde et des droits de l'homme. L'Occident a toujours privilégié l'application des droits civils et politiques, condition sine qua non de la liberté et de l'égalité du citoyen, alors que les pays socialistes privilégiaient les droits économiques, sociaux et culturels. La disparition de ce bloc socialiste ne peut que favoriser la propagation de son modèle concurrent (voir infra). Il apparaît pourtant que le modèle occidental est loin d'être parfait et ne peut afficher un constat sans tâche. Difficile, dans ces conditions, de convaincre du bien fondé des droits de l'homme quand ils ne sont même pas respectés par ceux qui les prêchent.

4.3 Le relativisme culturel

A l'universalisme (donc souvent associé à l'ethnocentrisme), certains pays opposent le relativisme culturel, doctrine qui proclame que toutes le cultures se valent ou sont égales. En effet, d'un point de vue formel, toutes les cultures sont également qualifiées pour, selon la définition de Sélim Abou[12], " médiatiser le triple rapport de l'homme avec la nature, la société et le transcendant ". Mais, on ne peut nier une inégalité de fait, certaines cultures étant limitée géographiquement ou de par leur population. Cependant, si l'on part du principe que chaque culture, du fait de leur égalité, contient un potentiel d'universalité, il suffirait que cette dernière accepte ce potentiel pour qu'elle puisse intégrer toutes " traces " extérieures sans perdre sa spécificité. Evidemment, le problème n'est pas aussi simple qu'il y parait, et très souvent, se pose le problème du droit à la différence.

4.4 Les déviations du relativisme

Il existe deux sortes de doctrine relativiste, la première considère la relativité des cultures comme étant elle-même relative, c'est-à-dire qu'elle n'exclut pas qu'il puisse exister des valeurs universelles et ne rejette donc pas l'acculturation. La seconde estime cette relativité comme absolue et insiste sur le caractère impénétrable et unique de chaque culture, considérant donc que l'acculturation est extrêmement négative : il faut respecter l'intégrité, l'identité et le droit à la différence de chaque culture. Il peut y avoir plusieurs conséquences graves aux thèses relativistes. C'est, par exemple, Montaigne qui admire la société de l'Autre sans cesser de critiquer la sienne et qui, ce faisant, juge sa propre société en négatif. En effet, l'Autre disparaît souvent au profit d'une projection de soi. Ainsi, entre tolérance et indifférence, la nuance est ténue. Souvent, il ne s'agit pas d'une acceptation de valeurs différentes mais d'une indifférence aux valeurs des autres.

Autre déviation possible, permettre, en acceptant un retour à l'identité ethnique ou un repliement sur un héritage culturel, que certains peuples se referment totalement sur eux et coupent ainsi tout contact avec le monde extérieur.

Ou encore, doit-on tout accepter pour respecter le droit à la différence ? En effet, la différence peut parfois favoriser certains " abus ", légitimés par la culture. Peut-on accepter le cannibalisme, l'excision, la lapidation parce que ce sont des coutumes ?

On peut tenter d'expliquer les excès du relativisme culturel selon la mauvaise conscience de l'Occident après la seconde guerre mondiale, les blessures de la décolonisation, le mépris de sa propre culture, responsable de tant d'atrocités (colonialisme, nazisme, communisme). En idéalisant les sociétés primitives et traditionnelles, on essaie de revenir à un état de nature, débarrassé de toutes les déviations provoquées par la société. C'est ainsi que bon nombre d'anthropologues ont mis certaines ethnies à l'abri des projets de développement, les condamnant parfois à une mort certaine au nom de l'authenticité. Comme le rapporte un anthropologue brésilien, Eder Sader, " lors du développement de l'anthropologie au Brésil, les études reposaient sur un parti pris relativiste, selon lequel, chaque société, chaque culture ont leur propre façon de résoudre leurs problèmes, et qui a laissé les anthropologues brésiliens dans une attitude d'indifférence face à la destruction des Indiens. Comprendre les Indiens, ne pas les voir avec ethnocentrisme, a débouché sur : attendre et voir, les laisser là où ils sont. Attitude utopique parce que la civilisation, bonne ou mauvaise, avançait, et que le contact entre l'économie capitaliste et les indigènes était irréversible. A cela, la majorité des ethnologues ont assisté passivement puis, tardivement s'en sont préoccupé avec quelque cynisme parce que leur objet d'étude disparaissait, donc leur propre fonction et leur raison d'être avec lui "[13].

En conclusion, il est facile de fermer les yeux sur des agissements coupables en prenant l'alibi du respect des cultures. Difficile, sur ce sujet, de ne pas tomber dans les extrêmes.

5/ L'ONU et la promotion des droits de l'homme

Face à ces réactions négatives provenant, pourtant, de pays s'étant engagés à respecter les termes de la Charte, les instances internationales disposent de deux sortes de moyens pour faire appliquer les droits de l'homme :

La prévention : il s'agit d'apporter toute l'aide nécessaire à un pays pour éviter qu'il ne sombre dans une situation telle que son régime puissent tourner à la dictature ou à l'oppression. Il peut s'agir soit d'une aide économique ou d'une aide culturelle. Le but étant que ces pays n'arrivent pas à entretenir une haine de l'Occident qui refuse de les aider. Et puis, comment être crédible en tant que défenseur des droits de l'homme si on laisse " mourir " des populations entières sans réagir ?

La dissuasion : il s'agit de mettre fin à des régimes répressifs, de lutter contre la dictature et l'oppression. Pour cela, des pressions économiques et diplomatiques peuvent avoir le plus grand effet. Si l'on va encore plus loin, on arrive à ce devoir ou à ce droit d'ingérence évoqué infra. Le plus important, dans cette situation de dissuasion étant de respecter une motivation d'ordre morale et non pas les " obligations " de la Realpolitik (Politique réaliste). Les intentions doivent être pures et non pas motivées par des intérêts géopolitiques, comme ce fut souvent le cas pour les Etats-Unis.

Malgré tout, les moyens dont dispose la communauté internationale restent des démarches négatives dont les effets sont pour le moins aléatoires. Il est aujourd'hui nécessaire de trouver d'autres solutions plus proches de la compréhension interculturelle que du chantage économique. 

Chapitre II : Une culture qui explique cette divergence

Outre le fait que la Chine récuse la vision totalement ethnocentriste des pays occidentaux en matière de droits de l'homme, elle tient à justifier ses propos en insistant sur les différences fondamentales qui existe entre l'Occident et l'Orient, essayant ainsi de démontrer à quel point il est aberrant de se limiter à une seule vision du monde et de l'homme. Il est d'abord important, pour elle, de prendre une revanche sur le monde occidental, toujours marquée par le " dépeçage " qu'elle a connu au début du siècle. Elle ne veut plus se voir imposer quoi que ce soit venant de l'Occident. Ensuite, elle fait remarquer que la prééminence du groupe et le poids de la morale confucéenne ne font qu'accentuer les différences entre les deux civilisations. Enfin, le retour aux traditions que connaît actuellement la Chine n'augure pas d'une prochaine occidentalisation des moeurs et des mentalités. 

1/ Une civilisation millénaire, mais humiliée

1.1 Un monde à part

Depuis l'origine, la Chine s'est crue, non seulement au centre du monde (Zhongguo, terme chinois pour désigner la Chine, signifie littéralement " Pays du milieu "), mais le véritable centre du monde. Cette vision s'appuyait sur la conscience de sa supériorité intellectuelle par rapport à ses voisins de l'époque, mais qui reposait aussi sur une puissance démographique sans aucune comparaison avec les autres pays d'Asie et d'ailleurs. La Chine est un monde à elle toute seule, difficile d'accès, car cernée de mers, de déserts et de montagnes. Elle était la Nation civilisée par excellence, entourée par des Etats tributaires qu'il fallait civiliser (c'est-à-dire siniser) et qui, en retour, devait rendre hommage et payer tribut à l'Empire[14]. Toutes les populations autres que Han (terme qui désigne l'ethnie chinoise dominante) étaient considérées comme " barbares ", non pas à cause la différence de langue (comme pour les Grecs) mais à cause de leur ignorance des usages de la Chine, de sa culture, et par certains traits de caractère comme le manque de retenue, leur méconnaissance des rites et parfois même leur avidité[15].

1.2 La Chine et les " barbares "

Pourtant accueillante par principe, la Chine est devenue plus soupçonneuse à l'égard des étrangers après le XIIe siècle, à la suite des occupations partielles ou totales de son territoire par d'anciens nomades de la steppe. Est née ainsi une forme de nationalisme chinois dont l'un des premiers théoriciens fut Wang Fuzhi au XVIIe siècle. Pour lui, tout contribue dans les différentes cultures à faire des hommes ce qu'ils sont, le milieu physique, les occupations dominantes, la nourriture, les vêtements, les attitudes et les usages du corps[16].

Jusqu'à la moitié du XIXe siècle, la Chine réussit pourtant sans problème à absorber le choc des invasions, obligeant même les " barbares " à se transformer, en les forçant à utiliser leur système politique, culturel ou moral pour installer leur pouvoir dans la durée. Ce fut le cas pour les Mongols et les Mandchous, dont les représentants formèrent la dynastie Qing (1644-1911), dernière dynastie régnante chinoise. Les Occidentaux n'auraient pas du déroger à cette tradition et les Chinois n'ont compris que progressivement que le défi occidental était d'une tout autre nature. Mongols et Mandchous s'étaient imposés par la supériorité de leur stratégie militaire, mais la victoire occidentale n'était pas seulement la victoire d'une armée : c'était celle de la civilisation industrielle, dont les canonnières étaient un avant-goût. Alors que, jusque là, les barbares avaient été obligés d'adopter le système politique et social constitué par la civilisation chinoise, cette fois-ci, ce sont les envahisseurs qui apportaient de nouvelles techniques supérieures à celles de la Chine, ainsi qu'un rapport au monde fondamentalement différent. De là, deux solutions possibles : le mépris ou l'adaptation.

Les lettrés confucéens, convaincus de la supériorité de leur culture, ont tout essayé pour la préserver et ont donc préféré mépriser ces nouveaux intrus. Ils ont analysé le défi occidental en terme uniquement de nouvelles techniques, le réduisant aux défis posés par les barbares qui les avaient précédés. Ce qu'il fallait faire, avant tout, c'était adopter les nouvelles techniques apportées par l'Occident, surtout dans le domaine militaire pour pouvoir, ensuite, se protéger d'eux. En fait, la Chine s'est refusée à transformer son mépris de l'étranger en force constructive, comme le faisait au même moment (et avec succès) le Japon et son Empereur Meiji (1868). La responsabilité en incombe principalement à l'Impératrice Ci Xi (Tseu Hi) qui a voulu appliquer la sentence " les apports occidentaux comme moyens techniques, l'apport chinois comme fondement moral ", mais sans aller jusqu'au bout de cette logique. C'est-à-dire qu'il fallait à tout prix préserver l'âme chinoise comme essence et utiliser le savoir occidental, en apprendre les méthodes pour renforcer le système politico-culturel chinois. Cette stratégie avait le soutien de la majorité de la caste dirigeante car cette dernière refusait de voir les temps changer, sûre qu'elle était de son bon droit et de la pérennité du confucianisme. Ainsi, le maintien, par l'Etat, des principaux fondements de la culture ne pouvait que bénéficier de son assentiment. Les opposants à cette politique pensaient, au contraire, qu'il ne pourrait y avoir de révolution industrielle sans adopter les valeurs et la philosophie occidentales.

En fait, la célèbre sentence ne fut jamais vraiment respectée car les dirigeants chinois n'ont pas su ou n'ont pas voulu adapter une culture qui leur semblait " pure ". Or, il est très difficile d'intégrer des valeurs étrangères sans influencer un minimum les us et coutumes d'un pays. Seul le Japon fut capable de bien gérer cette intégration de concepts étrangers sans " pervertir " sa civilisation. On se rend compte, ainsi, que le problème est toujours présent : faut-il défendre l'âme chinoise représentée par le système politico-culturel existant en adoptant les technologies les plus avancées pour aboutir à l'objectif " d'un Etat riche et d'une armée forte " (objectif formulé alors par le gouvernement) ou, au contraire, accepter de bouleverser sa culture et ses valeurs et adopter celles des autres pour atteindre le même but ? Cette problématique est d'ailleurs valable pour de nombreux pays autres que la Chine.

1.3 Un passé à effacer

La Chine a très mal supporté le mépris des Occidentaux. Mépris que ces derniers n'ont pas cherché à cacher, tellement surpris qu'une si vieille civilisation, une puissance redoutable et arrogante, puisse s'écrouler tel un château de cartes face à quelques canonnières. La Chine fut d'autant plus humiliée que ses portes furent forcées pour mettre en place le plus grand trafic de drogue de l'histoire, sous couvert de la couronne britannique. C'est l'époque des guerres de l'Opium et des Traités " inégaux " signés en 1842, 1860 et 1898 où la Chine se voit obligée d'ouvrir des concessions aux étrangers dans les ville côtières. Des villes entières échappent alors à son contrôle et elle cherchera par tous les moyens à retrouver sa souveraineté.

Il ne faut pas sous-estimer l'ampleur de la rancune chinoise envers l'Occident, suite à cette période peu glorieuse de son histoire. La Chine a " perdu la face " et n'aura de cesse de retrouver son puissant passé, rêvant du jour où elle dominera de nouveau tous ses adversaires. Sun Yatsen, Mao Zedong, Deng Xiaoping ont joué, l'un après l'autre, de cette corde sensible. Ils ont, chacun, insisté sur les heures illustres du passé, le réinterprétant souvent en fonction des besoins du jour[17.] Les Chinois sont, depuis des millénaires, passés maîtres dans l'art de la réécriture de leur histoire, gommant ou modifiant les passages qui ne s'adaptaient plus au contexte politique du moment, au point que l'on a pu dire qu'en Chine, il était presque aussi délicat de prédire l'avenir que le passé.

Outre les circonstances historiques, certaines caractéristiques sociales sont un frein à la compréhension du concept des droits de l'homme. Il s'agit principalement de l'importance accordée au groupe plutôt qu'à l'individu ou encore de l'omniprésence de la morale confucéenne dans la vie quotidienne.

2/ La société chinoise : la prééminence du groupe

Il est très difficile d'appréhender la structure de la société chinoise telle qu'elle existe aujourd'hui sans en connaître les sources et les principales particularités[18].

2.1 le rôle central de la famille

En Chine, l'unité de base n'est pas l'individu mais la famille au sens large du terme. Il ne s'agit pas simplement du couple, mais des grands-parents, des parents, des fils mariés ou non et des filles non mariées. Parfois, la famille s'identifie au clan. Que l'homme chinois n'aspire pas à l'individualité, cela est principalement dû à cette caractéristique de la société chinoise : l'homme seul n'existe pas, ou alors c'est un hors-la-loi. Toutes les actions sociales se font au sein de la famille.

Selon la description qu'en fait Jacques Pimpaneau, la famille est une unité économique car les terres appartiennent à la famille ; c'est une unité religieuse car tous respectent le culte des ancêtres ; c'est une unité communautaire car tous habitent dans la même demeure ; c'est une unité sociale car chaque membre porte la responsabilité des autres, et ce, pour le meilleur et pour le pire. En effet, la punition d'un crime pouvait s'étendre à tout un clan et la confiscation des biens de l'un entraînait la ruine de la famille. Mais si l'un des membres devenait fonctionnaire, c'est toute la famille qui bénéficiait des privilèges et du prestige. On a pu remarquer que ce système de responsabilité collective a traversé toutes les périodes de l'histoire politique chinoise. Sous Mao, et encore sous Deng, ce système s'applique toujours aux dissidents et à leurs familles.[19 ]

Les activités professionnelles étaient le plus souvent familiales, les enfants étant formés par les aînés et, même si les postes n'étaient pas héréditaires, faire des études était une tradition familiale. La famille était dirigée par l'aîné et tous lui devaient obéissance. Son prestige n'était pas dû à un savoir spécial mais à une autorité morale et psychologique de fait, simplement parce qu'il fallait faire un choix qui échappe aux rivalités. Il ne faut pas sous-estimer la pression psychologique qui existait au sein des familles. Cette pression était encore renforcée par la religion : enfreindre les lois de l'aîné, c'est aussi commettre un crime contre les morts et s'échapper, c'est briser la lignée des ancêtres.

Par extension, la nature des relations à l'intérieur d'une famille s'appliquait à toutes les relations humaines : aux amis, aux fonctionnaires, à l'Empereur. En contrepartie de ce respect, les autorités se devaient de protéger le peuple comme des parents protègent leurs enfants. Il était dit clairement que le fonctionnaire devait être un père et une mère pour ses administrés et reproduire, à l'échelle de son district, le rôle d'un chef de famille. Encore une caractéristique que le gouvernement communiste de Pékin a maintenu : le côté paternaliste du Parti ne s'est jamais démenti.

2.2 Trois courants de pensée

En plus des hiérarchies sociales et pour comprendre la société chinoise, il faut mentionner trois courants de pensée qui ont façonné les attitudes et les conduites des Chinois :

- le confucianisme, dont l'homme idéal était le lettré fonctionnaire qui servait la société et qui était le gardien de l'ordre familial (cette notion fera l'objet d'un développement infra).

- le taoïsme, dont l'homme idéal cherchait à fuir la société pour mener une vie simple et proche de la nature.

- le mohisme qui prônait l'amour universel, méprisait les rites et les institutions sociales confucéennes au profit de groupes semblables à des communautés.

A un moment de son existence, chaque homme adoptait un de ces trois courants de pensée, qui modelait ses relations avec les autres : " confucianiste, il se croyait obligé de sacrifier ses devoirs sociaux et s'enfermer dans les rites qui régissaient les rapports humains pour en assurer l'harmonie. Taoïste, il se retirait à la campagne pour " cultiver son jardin ", s'adonnait aux pratiques pour obtenir la sérénité et la prolongation de la vie et cherchait à mener une vie retirée en contact avec la nature. Mohiste était celui qui avait du devenir bandit, il justifiait sa vie en dehors des normes admises par un côté Robin des Bois, un sens strict de la justice et de l'honneur, un puritanisme qui lui faisait mépriser les femmes et toute faiblesse sexuelle, un sens de l'entraide envers ses compagnons pour qui il était prêt à donner sa vie. "[20]

En fait, ces trois courants ne différenciaient pas vraiment les membres de la société puisqu'un même homme pouvait, à différents moments de sa vie, passer de l'un à l'autre. Selon le poète Wen Yiduo (1899-1946), ces trois courants ont été la plaie de la civilisation chinoise car ils ont enfermé les individus dans des stéréotypes caricaturaux. 

3/ Sun Yatsen ou la non-inégalité : une application politique d'une différence culturelle

Père de la République chinoise (1911-1949) et fondateur du parti nationaliste, le Guomindang (le parti du peuple), Sun Yatsen (1866-1925) a développé sa politique à travers la théorie des Trois Principes du Peuple. Formé à l'occidentale, dépourvu d'éducation traditionnelle, Sun a incarné un Sud de la Chine ouvert sur le monde. Pourtant, son " Triple Démisme " ne fait qu'illustrer cette caractéristique naturelle chinoise qui veut que l'homme ait d'abord des devoirs et non pas des droits : l'un de ces principes, la Souveraineté du peuple, correspond à l'Egalité dans la devise française. Mais les avis divergent quand les Occidentaux proclament que l'égalité, au même titre que la liberté, est un droit naturel et inaliénable de l'homme. Selon Sun Yatsen, si l'on suit l'histoire des droits de l'homme depuis l'homme primitif, on se rend compte très vite qu'il n'y a jamais eu aucune trace d'égalité humaine naturelle. Certes, quand l'autocratie s'est développée, les dirigeants despotiques ont poussé à l'extrême les différences qui existaient entre les hommes et ont obtenu une inégalité bien plus flagrante que celle de la Nature, et ce en créant des classes privilégiées artificielles[21]. Les révolutions ont éclaté pour détruire ces inégalités, mais lorsque celles-ci furent terminées, les dirigeants invoquèrent le droit divin pour conserver leurs fonctions. Le peuple ne devait pas s'opposer à Dieu et, dans son ignorance, maintint ce fait. C'est pour renverser le despotisme que les érudits durent inventer la théorie de l'origine naturelle des droits à l'égalité et à la liberté. Une fois que les fausses croyances firent place à la conviction (pourtant fausse) que les hommes naissent égaux, tout fut fait pour renforcer l'égalité. Or, il faudrait rabaisser les positions supérieures pour obtenir une égalité au sommet[22]. Toujours selon Sun, chacun bénéficie d'une position égale dans la société humaine mais ce n'est qu'un point de départ : chaque homme doit édifier sa carrière selon les dons et l'intelligence qu'il possède à sa naissance. Chacun a des talents différents et donc des carrières différentes. Il ne faut pas rabaisser ceux qui s'élèvent à une position élevée pour les rendre égaux avec les autres. Lorsque l'on parle de démocratie et d'égalité, on doit parler d'égalité politique[23], car " l'égalité est une chose artificielle, et non une chose naturelle, et la seule égalité que nous puissions créer est l'égalité du statut politique ".

Sun poursuit en accusant les différents gouvernement chinois d'avoir voulu suivre sans distinction les révolutions occidentales, pensant qu'il était bon de se battre pour les mêmes choses qu'eux, mais le peuple chinois ne peut appréhender les notions de liberté et d'égalité telles qu'elles sont énoncées par les Occidentaux. Le Nationalisme du Peuple (la liberté), la Démocratie ou la Souveraineté du Peuple (à la base de l'égalité) et le Socialisme ou Subsistance du Peuple (la fraternité) constituent les trois principes que le peuple chinois doit respecter. Pour atteindre ces objectifs, Sun préconise de diviser la population en trois groupes distincts : " ceux qui savent et comprennent d'avance (les inventeurs), ceux qui savent et comprennent après l'événement (les propagateurs), et ceux qui ne savent ni ne comprennent (les exécutants) ". Si ces trois groupes décident de s'entraider et de coopérer, alors la civilisation humaine fera des progrès considérables. Un proverbe chinois, " les hommes adroits sont les esclaves des imbéciles " illustre ce principe. Il conclut ainsi : " De cette manière, bien que les hommes différent en intelligence et en talents naturels, si l'idéal moral est l'esprit de dévouement prédominent, l'égalité sera toujours plus grande. Telle est l'essence de l'égalité "[24].

4/ Le confucianisme : une composante essentielle de la culture chinoise

4.1 La légende de Confucius

Confucius naquit à Tseou, une petite bourgade de la principauté de Lu, située dans le sud-ouest de l'actuelle province du Shandong, dans la Chine du Nord-Est. Le 27 août 551 avant JC (approximativement !). C'était, à peu près, le temps de Bouddha en Inde, de Pythagore en Grèce, de Nabochodonosor et de la captivité de Babylone en Mésopotamie. Socrate et Empédocle vinrent au monde quand Confucius venait de le quitter quelques années auparavant[25].

La seule source d'informations sûre sur sa vie est une œuvre intitulé Lunyu (analectes), composée par la deuxième génération de ses disciples. Sa doctrine est exposée dans Chunqiu (les Printemps et les Automnes). Il n'a jamais été considéré comme une divinité, ni comme le créateur d'une religion, mais plutôt comme un maître immortel de sagesse et de sainteté, à l'origine d'une éthique sociale. Néanmoins, en 1914, par décret du Président de la République, sa naissance est commémorée comme celle d'un saint.

Les disciples de Confucius développent l'idée qu'en cultivant sa personne, le sage diffuse autour de lui un principe d'ordre. Celui-ci s'étend alors, de proche en proche, de l'individu à tout l'univers. L'homme doit respecter ce principe d'ordre divin qu'il doit apprendre à connaître pour en refléter l'harmonie et prendre en exemple les grands hommes et les sages du passé. Les principales vertus qui doivent conduire à la perfection sont le Ren (la compassion ou la sympathie) qui nous porte à secourir nos semblables, et le Yi (l'équité) qui fait respecter le bien d'autrui et tient compte du statut social de chacun.

La sagesse s'acquiert par l'étude, la réflexion et l'effort. On parvient ainsi à l'idéal individuel d'homme supérieur, calme et vertueux, sage, droit, confiant, connaissant la volonté du ciel et pouvant faire ce qu'il lui plaît sans la transgresser. Cet idéal doit être, également, recherché par ceux qui gouvernent les peuples s'ils veulent que l'ordre règne dans leurs royaumes.

Après l'échec de Qin Shi Huang Di (230 av. J. C.), qui avait voulu fonder un empire sur les principes des administrateurs légalistes qui préconisaient le gouvernement par la loi, valable pour tous, les Han firent du confucianisme la doctrine officielle de l'Etat impérial chinois.

Après une relative éclipse durant la période dite des " six dynasties " (225-589) et une résurrection brillante sous les Tang (618-907), le confucianisme devait subir une notable transformation doctrinale : alors que le confucianisme traditionnel n'avait pas de préoccupations métaphysique, celui de l'Empire Song (1127-1279), appelé néoconfucianisme, en est parcourues grâce à Zhu Xi (1130-1200). Celui-ci élabore une philosophie de l'absolu à partir du Yi King (le livre des mutations).

Inconsciemment, ces confucianistes se laissèrent influencer par le bouddhisme et le taoïsme. A cette époque, l'interprétation néoconfucianiste des classiques resta la seule considérée comme orthodoxe et son étude fut rendue obligatoire pour les examens d'Etat.

A partir de 1850, l'influence de la pénétration militaire, commerciale et missionnaire de l'Occident se manifesta par un renforcement de l'application des principes confucéens, puis par une réinterprétation du confucianisme comme religion universelle pouvant faire face au christianisme.

L'école confucéenne enseigne, en outre, huit vertus : la piété filiale, l'affection entre frères, la loyauté, la fidélité, le rite, l'équité, l'intégrité et le sens de l'honneur.

4.2 L'enseignement de Confucius : un art politique

Jacques Gernet résume ainsi les meilleurs aspects de la tradition confucéenne : " La conviction que la nature humaine est perfectible et que l'homme est un être fait pour vivre en société, le souci de la discipline personnelle, le respect des autres, le goût de l'étude et le sens de l'intérêt général. "[26]

De nos jours, confucianisme signifie ordre, obéissance aux supérieurs, dévouement à l'Etat, défense de la famille. C'est un confucianisme à la Lee Kuan Yew, dirigeant autoritaire de Singapour mais dont le modèle de développement, fort efficace, fait la jalousie de ses voisins d'Asie : la réussite économique de Singapour, son absence de problème d'ordre public exercent un attrait indéniable sur bon nombre des technocrates chinois. Ce corpus de valeurs est censé favoriser un développement harmonieux, car il permet de limiter les appétits individuels. En effet, le confucianisme met les intérêts du groupe au-dessus de ceux de l'individu et permet ainsi d'assurer l'ordre social. Il constitue un bon antidote contre l'extrême individualisme et l'appât du gain qui ont envahi la Chine depuis le déclenchement des réformes de Deng Xiaoping.

Comme le souligne Xiao Gongqin, " Ces pays (les quatre " dragons "), dans leur processus de modernisation, affirment en général la primauté des intérêts de l'Etat et de la collectivité sur les intérêts des groupes de pression et des individus, et souvent, pour obtenir le soutien de la société, s'appuient sur la transformation du système de valeurs préexistants, afin de renforcer son identification aux intérêts de l'Etat et de la collectivité "[27].

Le but des autorités chinoises serait donc de créer une sorte de culture chinoise " trafiquée " à destination de la population pour lui éviter les traumatismes de la modernisation. Cette opération permet de rétablir la confiance dans une " identité chinoise ", cette dernière représentant l'une des interrogations, avec celle de la légitimité du pouvoir, qui se trouvent au centre des inquiétudes de la Chine moderne. Avec l'efficacité du confucianisme en terme de développement, le modernisateur n'a plus besoin de se poser en destructeur de la culture traditionnelle : au contraire, c'est en défendant la culture confucéenne qu'il sera le mieux en mesure de réaliser la modernisation, car celle-ci est particulièrement adaptée à la gestion des ressources humaines dans une société moderne. " La bienveillance (le Ren) comme principe humaniste de fraternité, peut constituer un principe de coexistence pacifique entre les Etats, et devenir une force morale limitant les agressions entre Etats. Depuis la seconde guerre mondiale, la force de la morale est déjà devenue une force positive indispensable au maintien de la paix. "[28]

4.3 La réhabilitation du Maître

Les vertus traditionnelles sont donc présentées comme une norme mieux adaptée aux relations entre Etats modernes que les principes de la diplomatie traditionnelle. Grâce à ses traditions, la Chine pourrait donc à nouveau participer à l'établissement des normes de comportement politiques universelles. Certains philosophes vont même jusqu'à réclamer la restauration de la " voix du souverain ".

Cette nouvelle politique de réhabilitation de la pensée du sage, fut officialisée par la célébration, en grandes pompes, du 2 545e anniversaire de la naissance de Confucius et par l'organisation de symposiums internationaux lui étant consacrés. Ceci dit, la version moderne du confucianisme, revu et corrigé par le Parti Communiste Chinois (P.C.C.), n'a conservé que les préceptes justifiant le maintien d'un autoritarisme présenté comme le contre-modèle des démocraties occidentales. Cette nouvelle morale se résume à l'ordre, l'obéissance, la stabilité, le dévouement à l'Etat et la défense de la famille.

Cette réhabilitation a deux objectifs : d'une part, elle doit permettre d'aider à la recomposition de la société en rendant tous les habitants de la République Populaire fiers de leur être et, d'autre part, de résoudre la crise d'identité qui ronge le pays depuis les guerres de l'Opium.

Cette campagne est particulièrement vigoureuse et il ne se passe pas une journée sans que la presse ou la télévision ne rappelle la force de la patrie dirigée par le Parti Communiste. Ce dernier a réalisé l'attrait qu'exerçait le nationalisme sur la population chinoise, quand il ne reste plus rien. La presse ne cesse de déclarer que la Chine des guerres de l'Opium n'existe plus et que chaque offense sera désormais vengée. Que dire alors de leurs réactions contre les droits de l'homme et la politique d'ingérence des Occidentaux ?

Comment prouver au reste du monde que la Chine est indépendante de toute pression, sinon en renvoyant à la face des Occidentaux ces droits qui leur appartiennent ? Comme il faut mettre fin aux ingérences, la propagande insiste continuellement sur le thème de la vengeance des humiliations vécues durant les guerres de l'Opium ou sur les débordements de l'occupation japonaise. La Chine se relève et veut que le monde entier le sache, qu'enfin elle soit respectée comme une grande puissance, LA grande puissance du XXIe siècle. Le renforcement des positions chinoises dans la région des îles Spratleys (revendiquées par la Chine car riches en pétrole), en mer de Chine du Sud, marqué par des incidents de plus en plus fréquents avec les Etats riverains revendiquant également ces îles (Vietnam, Philippines, Malaisie, Taiwan), la sinisation forcée du Tibet, le développement de la présence économique chinoise en Extrême-Orient russe et au Laos, la coopération militaire avec la Birmanie, et la toujours actuelle campagne d'intimidation contre Taiwan inquiètent de plus en plus les Etats environnants.

4.4 Vers un nationalisme confucéen ?

Il est intéressant de constater que cette politique nationaliste connaît un succès grandissant chez les enfants des dirigeants qui étudient à l'étranger. Ils sont heureux de voir que leur patrie, respectée pour son taux de croissance, n'hésite pas à remettre les grandes puissances à leur place. Ces étudiants en doctorat, en droit ou gestion sont particulièrement sensibles aux appels du nationalisme. Donnons l'exemple d'un Pékinois titulaire d'un doctorat en droit à Oxford qui déclare que la Chine ne doit pas se soucier des déclarations des Occidentaux : " Quand ils ont lancé leurs empires coloniaux, ils ne se préoccupaient guère des droits de l'homme. Cette idéologie ne sert qu'à empêcher l'accession d'autres pays au rang de grandes puissances. Or, la Chine ne doit se couper d'aucune des formes d'action à la disposition des gouvernements. Ignorant les protestations, nous devons défendre et même développer notre espace vital "[29].

Souvent, ces étudiants ont vécu à l'étranger dans une situation difficile, obligés de travailler pour subvenir à leurs besoins et ont parfois subis la condescendance de leurs condisciples occidentaux, et ce malgré leurs performances universitaires. Une fois rentrés au pays, ces jeunes ont parfois le sentiment d'avoir été humiliés et ne perdent pas une occasion pour rappeler la supériorité culturelle chinoise sur les " barbares ". Or, ces jeunes sont les futurs dirigeants de la Chine et leur conception du monde augure mal de l'avenir.

5/ Le retour aux traditions

5.1 Le poids du passé

Pourtant, ces traits de caractère ont traversé les siècles et l'on s'aperçoit aujourd'hui que tous les efforts de Mao pour mettre un terme à ces " vieilleries du passé " ont échoué. Curieusement, en effet, la politique de réforme de Deng n'a pas seulement remis en mouvement une société figée, elle a aussi contribué à un paradoxal retour de la tradition. Bien sûr, il s'agit d'une tradition adaptée à la modernité et expurgée de certains archaïsmes pour ne mobiliser que les aspects utiles à la prospérité économique. Mais le pression des structures traditionnelles pèse encore avec force sur le comportement des individus et notamment la jeunesse. Ceci dit, on ne défend pas la tradition pour elle-même, mais simplement parce qu'elle sert le plus souvent les objectifs de la stabilité sociale et de réussite matérielle qui sont au cœur des enjeux sociaux actuels. Si la " modernisation " des mœurs s'accompagne d'un affaiblissement de la morale socialiste, les solidarités traditionnelles, quelles soient ancestrales (famille ou village) ou socialiste (unité, quartier), sont loin de perdre leur importance. D'autant plus maintenant que les Chinois sont autorisés à quitter leur région pour aller travailler ailleurs. Il existe une forte tendance à vouloir retrouver, sur le nouveau lieu de résidences, toutes les personnes appartenant au même village ou district.

C'est dans les zones rurales que la réappropriation de la tradition est la plus forte mais les raisons de ce phénomène sont les mêmes que dans les villes. Pas besoin de se référer au communautarisme inné des sociétés confucéennes pour expliquer cette caractéristique : dans l'état actuel de l'économie, ce sont encore les relations sociales " naturelles ", c'est-à-dire basée sur la famille et la proximité (les fameux guanxi que l'on retrouve dans toutes les activités sociales en Chine et, plus généralement, en Asie) qui garantissent le meilleur accès aux richesses.

Le fait que la tradition soit mobilisée, instrumentalisée dans la course à la prospérité ne signifie pas que l'on en ait gommé les aspects culturels. Au contraire, le respect des traditions garantit son efficacité. On note le retour en force des pratiques matrimoniales jadis interdites par le régime maoïste : mariages d'enfants, polygamie, unions consanguines ou mariages de défunts afin de perpétuer symboliquement la lignée. Souvent même, les couples vivent en concubinage, ou plus exactement, se contentent d'une cérémonie traditionnelle rassemblant la parenté et le village, l'important étant que le couple soit reconnu par la communauté[30].

5.2 L'enfant unique

Prenons, maintenant, l'exemple de la " politique de l'enfant unique "[31] : il s'agit là d'une formidable modernisation de la cellule familiale. Finies, en effet, les relations compliquées entre les différents membres de la famille, les oncles, les tantes, ceux du côté du père, de la mère, les grands-parents, les cousins par alliance et autre. Fini le rôle dominant de l'aîné de la famille et tout ce qui en découlait. C'est une révolution dans un pays qui accorde tant d'importance à une cellule familiale élargie.

Pourtant, cette modernisation cache simplement la volonté du gouvernement de garder un contrôle sur la vie privée du couple. Cette politique sous-entend, en effet, que les naissances soient contrôlées, échelonnées dans l'entreprise pour ne pas gêner le bon déroulement des affaires (la plupart du temps, il existe une liste d'attente pour les femmes qui travaillent, celles-ci devant accoucher l'une après l'autre). Pour gérer les résistances de la population, Pékin a mis en place tout un dispositif comportant punitions (amendes, retenue d'une partie du salaire, confiscation des terres...) et de récompenses. Les couples qui acceptent de signer un certificat d'enfant unique, reçoivent une prime et deviennent prioritaires pour l'obtention d'avantages sociaux. Pour les couples citadins, cette politique est bien acceptée puisque souvent ils ne possèdent qu'un appartement de petite taille et qu'ils aspirent à une vie dominée par les loisirs et la mobilité. Et, surtout, il existe maintenant dans les villes un système de retraite qui assure à ces couples l'indépendance financières pour leurs vieux jours.

Or, la situation est totalement différente dans les campagnes où les enfants restent la meilleure assurance-vie pour les vieux jours. Le système de retraite n'y a pas encore été instauré et avoir de nombreux enfants permet de voir venir la vieillesse avec sérénité. De plus, sachant qu'il est de coutume que la fille qui se marie quitte sa famille pour rejoindre celle de son mari, il est préférable d'avoir de nombreux garçons (ce sont également les seuls à aller travailler dans les champs). Depuis l'instauration de la politique de l'enfant unique, la naissance d'une petite fille est donc vécue comme une malédiction, et l'on a tendance à détourner la loi pour retenter sa chance : on ne déclare pas les enfants " noirs " (illégaux) et les femmes disparaissent quelque temps pour accoucher dans un autre district ou une autre région. On tente également de soudoyer (la plupart du temps avec succès) le responsable local de la planification des naissances. On avorte en cas d'échographie révélant la présence d'un fœtus de sexe féminin et il n'est pas rare que les petites filles soient abandonnées ou pire, noyées. A un niveau régional, ces pratiques ont déjà des conséquences : les filles ne comptent parfois que pour 20 ou 30% d'une classe d'âge, et il a déjà été calculé que d'ici quelques années, le déséquilibre démographique sera tel qu'il n'y aura plus qu'une fille pour vingt garçons. Face aux réactions extrêmes des gens de la campagne, le gouvernement a légèrement infléchi sa politique et a permis aux couples ruraux ayant eu une fille de tenter leur chance une seconde fois. Il ne faut pas oublier que les ruraux comptent pour 75% de la population chinoise et que les problèmes touchant à la natalité sont très sensibles, des fonctionnaires auraient même été tués lors de vérification. De fait, certains cadres ferment les yeux sur les naissances hors quota pour éviter des ennuis avec leurs administrés. Mais, à l'opposé, certains cadres n'hésitent pas à faire pratiquer des avortements forcés ou à appliquer des sanctions extrêmes aux contrevenants : des paysans voient leur exploitation confisquée, leur maison détruite et certains sont même exécutés " pour l'exemple ". Mais pour ce sujet également, les relations peuvent tout changer. Tel parent d'un cadre dirigeant pourra avoir autant d'enfants qu'il voudra tandis que le commun des mortels sera puni pour une naissance de trop.

Ce sujet est symptomatique d'une Chine partagée entre modernisme et archaïsme, entre les régions côtières, modernes et tournées vers l'extérieur et les régions rurales toujours plongées dans la tradition. Comme l'avait déjà souligné Lénine, " la force de l'habitude de millions et de dizaines de millions est une force terrible ".[32]

5.3 La religion populaire

On assiste également, depuis quelques années, à un retour de la religion populaire. En fait, le concept de religion étant une notion occidentale, il est très difficile de définir exactement les traits culturels chinois que nous, nous qualifions de religieux, mais on peut dire qu'il existe principalement trois aspects à la religion populaire chinoise[33] :

- le culte des ancêtres. Il avait pour cadre la famille ou le clan. Quand quelqu'un mourrait, d'ordinaire 49 jours après l'enterrement, une tablette portant son nom était placée sur l'autel familial. Au-delà d'une génération, généralement une seule tablette portant le nom de la famille représentait tous les ancêtres antérieurs. Lors des mariages, la mariée s'inclinait devant la tablette des ancêtres du mari en les reconnaissant dès lors comme les siens. Elle marquait ainsi sa rupture avec son ancienne famille au profit de celle de son mari.

Les Chinois sont persuadés que dans chaque homme réside une " énergie vitale " (le Qi) qui subsiste après la mort pour ensuite se dissoudre peu à peu. Or, c'est le rôle des vivants de maintenir cette survie le plus longtemps possible par le souvenir manifestée dans le culte des ancêtres.

- le culte des esprits. Les Chinois sont animistes et respectent tous les dieux, que ce soit celui du foyer, des portes, du sol, des chevaux... Il existe, dans l'au-delà, une bureaucratie totalement identique à celle de la terre, c'est-à-dire avec un Empereur à sa tête, des fonctionnaires célestes dont dépendent les dieux secondaires. Le culte que l'on pouvait rendre à telle ou telle divinité dépendait des soucis de chacun.

- les trois enseignements : confucianisme, taoïsme et bouddhisme. Le tout, sachant que la religion chinoise est souvent considérée comme un syncrétisme des trois. Voici la description qu'en fait Daniel H. Kulp : " Pour les gens du commun, la religion est un mélange de pratiques de toutes ces religions et du culte familial des ancêtres...Ils sont animistes et rendent un culte aux divinités de la nature. Ils croient en Bouddha, observent les coutumes bouddhistes et donnent des offrandes pour la construction des pagodes. En même temps, ils suivent le taoïsme puisqu'ils réclament le prêtre taoïste pour célébrer les cérémonies funèbres, portent des talismans taoïstes pour se protéger contre les méchants démons et font abstinence certains jours. Enfin, fiers de rappeler les enseignements de Confucius, qui représentent la norme de leur vie familiale, ils concluent discussions et discours par des citations appropriées de ses livres classiques "[34].

Bien que cette citation date de 1925, elle peut de nouveau s'appliquer à la société chinoise, car il n'est pas rare de voir refleurir les cultes traditionnels : la géomancie et la divination fournissent des armes pour se protéger du destin dans la phase d'instabilité actuelle et les dieux personnels resurgissent du passé pour favoriser la réussite dans les affaires. Le culte des ancêtres et des dieux locaux cimentent les réseaux. On se rend régulièrement sur les tombes des ancêtres pour brûler de la monnaie et des produits de consommation en papier fort utiles pour les défunts dans l'au-delà.

Il ne faut pas sous-estimer l'importance du rapport entre la religion et la société : la pratique des rites religieux donne à chacun un sentiment de sécurité et crée un lien de solidarité avec la nature, avec les membres de sa famille vivants et défunts. Rompre ces rapports ou refuser de se conformer aux exigences de la coutume et de la tradition devient quelque chose d'inouï, un délit impardonnable qui rejette hors du clan et du corps social. L'individu n'est considéré que dans la mesure où il soutient et défend ces valeurs.

Durant l'époque maoïste, le gouvernement a considéré la religion comme un produit de l'ignorance du peuple, son " opium ". Il était évident que la religion disparaîtrait avec l'élimination des classes d'exploiteurs et la marche du progrès économique et de la culture technico-scientifique. Parallèlement, les efforts furent redoublés pour établir une éducation totalement athée. On organisa des expositions antisuperstitions, on inculqua l'esprit de lutte contre les catastrophes naturelles, on expurgea les manuels scolaires, les romans et la littérature populaire de leurs détails superstitieux pour faire prévaloir une vision athée de la vie. Mais la politique d'abolition de toutes les activités religieuses du peuple fut poursuivie avec difficulté, parce que, si la religion dans la tradition chinoise, n'a jamais eu les structures capables d'offrir une résistance solide, la clandestinité des associations, des clans et des sectes religieuses fut impossible à vaincre[35].

Durant la Révolution culturelle, l'objectif fut de détruire tout ce qui restait des religions. Il fallait déraciner les " quatre vieilleries " : les vieilles idées, la vieille culture, les vieilles coutumes et les vieilles traditions. Dans le même temps, le communisme devint une foi religieuse. Le peuple se devait d'y adhérer comme à une religion sans Dieu, comme un idéal de justice, de vérité et de bonheur pour le salut de l'individu et de la société toute entière. L'objectif de l'homme était alors d'accepter ce nouveau message et de le répandre en se mettant à son entière disposition, dans une attitude de discipline et d'obéissance absolues. Cet idéal de salut remplaçait le Paradis des religions traditionnelles et servaient à cautionner les souffrances et les échecs temporaires du communisme, prix à payer pour la " vie éternelle "[36].

5.4 La tradition face à la modernité

A l'arrivée au pouvoir de Deng et avec le mieux économiques des campagnes, on vit reprendre les usages traditionnels et les coutumes. On recommença à célébrer les fêtes annuelles, on restaura les temples et on en construisit de nouveau, les pratiques familiales furent reprises ainsi que les visites sur les tombes des ancêtres.

Si le gouvernement tolère le retour de la religion, il aimerait quand même voir disparaître la " superstition féodale ". Entre religion et religion populaire (qui comprend les pratiques superstitieuses), la nuance est ténue. Il n'existe pas de différences distinctes, tout cela est entremêlé. Apparemment (et c'est ce que leur reproche le gouvernement central), les cadres et les membres du Parti ne savent pas eux-mêmes distinguer religion et superstition.

Une des causes du renouveau de la religion populaire est aussi le bas niveau d'instruction dans les zones rurales. Pour y remédier, des mesures pratiques furent prises telles que le lancement d'une campagne pour l'éthique socialiste (au mois de mars, tous les ans), l'amélioration de la production de moyens audiovisuels pour diffuser la littérature et les films scientifiques contre les " subterfuges de la superstition ", des réunions de sensibilisation des responsables des niveaux les plus bas, des programmes et des cours d'athéisme...

En bref, l'éducation est dispensée aux étudiants et aux jeunes dans le but de former " des personnes nouvelles, dotées d'idéal, de moralité, de culture, de discipline ", le tout basé sur les " cinq amours " : le pays, le peuple, le travail, la science et le socialisme[37].

Il est clair que le niveau d'instruction des masses rurales restera bas pendant encore de nombreuses années, étant donné le manque de fonds pour la construction d'écoles et l'amélioration des moyens pédagogiques. La situation est un peu différente dans les villes où la population est plus instruite, mais les années de persécutions contre la religion ont crée des générations entières totalement ignorantes du mot même de religion. Actuellement, la grande majorité de la population urbaine, devant le vide laissé par échec de l'idéologie communiste, a tendance à " diviniser le dollar ", nouvelle religion dont le but est d'atteindre, le plus vite possible, un certain confort physique et financier.

Chapitre III : Une souveraineté préservée est un gage de puissance

L'idée même de subir des ingérences dans ses affaires de politique intérieure est absolument insupportable pour le gouvernement chinois. La souveraineté d'un Etat est juridiquement inviolable et le droit doit rester une préoccupation interne. Nous verrons également que les chinois ont un rapport très étonnant avec le droit, rapport complétement différent du nôtre, du fait des influences du confucianisme.

1/ Les droits de l'homme : domaine réservé de l'Etat

1.1 Les ambiguïtés de la Charte

La Charte des Nations Unies soustrait explicitement à l'autorité de la Communauté Internationale tout ce qui relève de la juridiction intérieure des Etats membres. C'est ce qu'on appelle le principe du domaine réservé, reconnu par le Droit international.

C'est un principe très variable et l'économie et les droits de l'homme se trouvent justement dans cette vaste zone grise. La résolution 2625 du 24 octobre 1970 de l'Assemblée générale des Nations Unies stipule que " chaque Etat a le droit de choisir et de développer librement son système politique, social, économique et culturel "[38].

Où ce principe d'autonomie commence t-il, où s'arrête t-il ? Les droits de l'homme peuvent-ils, doivent-ils être considérés comme une des limites absolues de cette souveraineté sacrée ? Qu'est-ce qui est le plus important, la souveraineté ou l'humanité ? Evidemment, des réponses différentes à cette question découlent bon nombre de conflits actuels sur la pertinence de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (DUDH), l'universalité des droits de l'homme et le phénomène de l'ingérence.

L'idée de souveraineté consacre donc l'Etat comme cadre d'expression de l'épanouissement des droits de l'individu[39] et il est bien considéré comme la cellule de base des relations internationales. Par la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, l'individu accède à une existence juridique. Ainsi a été franchi le fossé creusé par les traditions qui empêchaient la communauté internationale d'intervenir dans les affaires domestiques d'un Etat souverain : la Charte situe les droits de l'homme dans un système de coopération internationale, ce qui veut dire que les frontières nationales ne constituent pas une barrière pour les droits de l'homme, mais que, de par leur nature, ils incarnent des valeurs qui transcendent les frontières. Cela signifie également que le sujet des droits de l'homme est considéré comme un sujet de préoccupation internationale et légitime et qu'il peut être inscrit à l'ordre du jour s'ils font l'objet de graves violations. Enfin, la coopération internationale sous-entend que les Etats parties à la DUDH s'engagent à la respecter de bonne foi et à accepter toute vérification ou enquête de l'ONU.

C'est justement ce raisonnement qui est rejetée par bon nombre de pays, et principalement par la Chine. Le rejet de la restriction de la souveraineté nationale est le leitmotiv de son combat contre les organisations internationales et contre les Etats-Unis. Il s'agit donc, dans ce cas de figure de s'opposer, en toutes circonstances, à une ingérence dans les affaires intérieures d'un Etat.

1.2 L'article 2 paragraphe 7

Le maintien sans faille de la souveraineté est le cheval de bataille de la Chine depuis de nombreuses années. Selon elle, ce principe fut trop longtemps bafoué par les puissances occidentales durant les périodes de colonisation. Les droits de l'homme ne sont qu'un nouvel alibi pour pouvoir, de nouveau, supprimer le principe de la souveraineté, seul garant d'une véritable indépendance, que les pays du Tiers-Monde ont obtenu dans le sang. La souveraineté devrait être le premier principe inaliénable que l'on accorde à un Etat. Partant de cette constatation, le gouvernement chinois s'est toujours refusé de prendre en compte les critiques occidentales concernant sa politique en matière de droits de l'homme puisque ce sujet ne concerne que la politique interne chinoise.

Souveraineté ou ingérence, ce combat est celui du Tiers-Monde dont la Chine se fait l'écho. Celle-ci possède, en effet, une force de persuasion et de communication que ces pays n'ont pas. L'article 2, paragraphe 7 déclare " qu'aucune disposition de la présente charte n'autorise les Nations Unies à intervenir dans les affaires relevant essentiellement de la compétence nationale d'un Etat "[40]. Cet article représente l'essentiel de la défense chinoise face aux critiques occidentales en matière de droits de l'homme. La Chine a pu garder une certaine crédibilité dans son argumentation en utilisant un article de cette Charte qui, en fait, est assez vague pour permettre de nombreuses interprétations.

La ligne officielle du gouvernement chinois a été diffusée, par l'intermédiaire d'un article intitulé : " Les droits de l'homme sont une affaire intérieure ". Ce dernier à été publié le 18 janvier 1990, dans l'édition du Quotidien du Peuple à destination de l'étranger[41]. L'auteur, Guo Jisi, y déclare que les pays occidentaux n'ont pas le monopole des droits de l'homme. Il s'oppose à ces penseurs qui affirment que les droits de l'homme sont un absolu et que l'on ne peut pas tolérer des interprétations différentes de ces droits. Dans le monde coexistent des systèmes politiques, économiques, sociaux et juridiques différents, les coutumes, les traditions culturelles et l'idéologie ne se ressemblent guère d'un pays à un autre, il est donc normal que chaque pays ait sa propre façon d'appréhender les droits de l'homme. De plus, les concepts et connotations des droits de l'homme ne sont pas immuables, c'est-à-dire qu'ils sont constamment développés et enrichis à mesure que les sociétés se développent.

Guo co