L'APPLICATION DES DROITS DE L'HOMME EN CHINE EST-ELLE POSSIBLE ?
4/ Ethnocentrisme
ou relativisme ?
4/ Le
confucianisme : une composante essentielle de la culture chinoise
La Chine : un milliards trois cents millions d'habitants sur une superficie de 9 596 961 km2 (18 fois celle de la France), une " République socialiste unitaire et multinationale " (22 provinces, 5 régions autonomes, 3 grandes municipalités, Pékin, Shanghai, Tianjin), une démocratie populaire à parti unique et à idéologie d'Etat (le marxisme-léninisme), un régime autoritaire mené de main de fer par un Parti Communiste tout puissant, une économie dite " socialiste de marché ", une croissance moyenne de 12% par an depuis quelques années, une langue officielle, le mandarin, huit dialectes avec de nombreuses variantes, 55 minorités nationales avec leur propre langue, des revendications précises sur Hong Kong, Taiwan et les archipels de la mer de Chine du Sud, la dernière puissance nucléaire à pratiquer régulièrement des essais[1]...
La Chine fascine autant par sa démesure que par ses excès, mais ce sont ces mêmes caractéristiques qui font que l'on ne peut pas la traiter comme un autre pays. Pourtant, comme les autres, elle subit les reproches des pays occidentaux en ce qui concerne la situation des droits de l'homme sur son territoire, comme les autres, elle fait l'objet de condamnations officielles au sein de l'ONU, comme les autres, les instances internationales aimeraient bien voir la voir rejoindre les rangs des nouveaux Etats convertis à la démocratie.
Mais la Chine veut continuer à préserver sa spécificité et son indépendance à la fois politique et culturelle. Elle s'est résolue à accepter de l'Occident ce dont elle avait besoin pour développer son économie, mais il n'a jamais été question d'en faire plus. Deng Xiaoping, beaucoup plus pragmatique que Mao Zedong, est allé chercher auprès de l'ancien " ennemi " capitaliste les recettes pour devenir plus vite et plus sûrement un partenaire respecté des grands de ce monde. D'où ces réformes fondamentales, cette ouverture économique et technologique (mais en aucun cas politique) vers le monde extérieur d'un Empire longtemps replié sur lui-même.
La Chine est donc en pleine contradiction, partagée entre libéralisme économique et contraintes politiques, entre l'encouragement à l'initiative dans les affaires et sa répression dans le domaine politique. Quelle place accorder aux droits de l'homme au sein de cette contradiction ? Leur situation fait l'objet de nombreuses études et d'accusations de la part de la communauté internationale mais la Chine, même si elle n'est pas contre le principe générale des droits de l'homme, refuse de voir s'appliquer sur son territoire une vision exclusivement occidentale de ces droits. Elle revendique sa différence et une vision adaptée des droits de l'homme, se faisant ainsi, le porte-parole de la majorité des pays asiatiques.
Quelles sont donc les caractéristiques politiques, historiques et culturelles que la Chine met en avant pour justifier sa position de refus ? Et si, comme nous allons le voir, on constate que les droits de l'homme sont devenus un sujet incontournable dans les relations internationales, comment la Chine exploite-t'elle ce concept à son avantage ? Enfin, si les instances internationales se décident à reconnaître les spécificités culturelles des pays asiatiques, allons-nous vers une application régionale des droits de l'homme qui " désamorcerait " une certaine mauvaise volonté chinoise ?
En premier lieu, il s'agit, pour le gouvernement chinois, d'insister sur le fait que les droits de l'homme, tels qu'ils sont énoncés dans la Charte des Nations Unies, ne font que diffuser une vision occidentale de l'homme et du monde. Toute conception ethnocentriste des droits de l'homme devrait être bannie au profit de plusieurs visions différentes respectant les spécificités culturelles de chaque pays.
Pour étayer son propos, La Chine met en avant certaines particularités sociales et culturelles qui prouvent qu'elle ne peut effectivement pas appliquer des principes souvent trop éloignés de sa propre vision de l'homme et du monde. Il s'agit, par exemple, du rôle central de la famille aux dépens de l'individu, ou encore du poids de la morale confucéenne sur la société.
Enfin, la Chine accuse les pays occidentaux de profiter de l'argument des droits de l'homme pour violer leur souveraineté, principe sacré de droit international, même si l'approche chinoise du droit est trop influencée par le confucianisme pour ressembler à la nôtre.
1789, le XVIIIe siècle, siècle des Lumières, siècle de réflexion sur la vie et le monde, siècle de remise en cause des faits établis, siècle qui marque le début des sciences et la fin des superstitions. Il n'est plus question d'accepter, sans rien dire ni faire, un régime qui ne correspond plus aux désirs du peuple, ni à son idéal. L'homme, en plus des charges inhérentes à son existence au sein d'une société, a maintenant des droits et l'Etat des devoirs. Les hommes naissent libres et égaux en droit et l'Etat devient le cadre de leur épanouissement. Ce dernier doit agir en faveur de l'homme et de la communauté, en lui donnant les moyens d'établir une société plus juste. Une priorité doit être donnée à la justice, à l'abolition des privilèges, des inégalités et des abus de pouvoir, ainsi qu'à l'éducation. Les auteurs de la Déclaration de 1789 ont tenté de définir les droits imprescriptibles de l'homme, parmi lesquels figurent la liberté de pensée, de presse, de croyance, la liberté étant définie comme le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Les autres droits imprescriptibles sont la propriété, inviolable et sacrée, la sûreté et la résistance à l'oppression.
Face à la problématique du droit naturel, il existe plusieurs positions[2] :
- Ne pas croire à l'existence de valeurs universelles, et par conséquent, ne pas croire à un droit universel supérieur au droit national.
- Etre gêné par l'expression " droit naturel " puisque le terme de droit n'a pas, ici, le même sens que dans le " droit positif ". En effet, le terme de droit suppose une obligation juridique, c'est-à-dire, selon Noberto Bobbio, " le devoir d'agir conformément à une règle qui prévoit une conséquence dommageable en cas de violation ". Or, le droit naturel est un droit " désarmé " qui n'a pas de moyens de contrainte. Ainsi, les droits de l'homme, que l'on dit dériver du droit naturel, " ne sont pas un droit mais une déclaration de pieux désirs "[3].
- Considérer que le droit naturel relève de la philosophie morale et qu'il est issu d'une exigence enracinée dans la nature humaine. De ce fait, c'est un droit supérieur à tous les droits positifs existants, une sorte de " méta-droit " qui juge les droits positifs par rapport à ses propres normes. Comment, sinon, pourrions nous posséder nos notions de bien et de mal, de juste et d'injuste ? Le droit naturel, c'est l'étalon du droit positif.
Or, l'échec de la Société des Nations est encore dans toutes les mémoires, et l'on est conscient qu'il faut aller beaucoup plus loin dans cette responsabilisation pour que les contraintes de la vie politique internationale ne soient plus une entrave au développement harmonieux des sociétés.
La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme[6] fut adoptée le 10 décembre 1948, lors de la 183e séance de l'Assemblée Générale des Nations Unies au Palais de Chaillot, à Paris, par 48 voix pour, 0 voix contre et 8 abstentions : l'URSS (qui avait demandé que la déclaration contienne des dispositions sur les devoirs de l'individu), la Biélorussie, l'Ukraine, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Bulgarie, l'Arabie Saoudite et l'Afrique du Sud.
Dans le préambule, les pays signataires acceptent que " la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ". Ils considèrent que " la méconnaissance et le mépris des droits de l'homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l'humanité et que l'avènement du monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l'homme. " Les Etats s'engagent " à assurer, en coopération, avec l'Organisation des Nations Unies, le respect universel et effectif des droits de l'homme et des libertés fondamentales. "
La Déclaration est donc considérée comme " l'idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les Nations, afin que tous les individus et tous les organes de la société, ayant cette déclaration constamment à l'esprit, s'efforcent par l'enseignement et l'éducation, de développer le respect de ces droits et libertés et d'en assurer, par des mesures progressives d'ordre national et international, la reconnaissance et l'application universelles et effectives, tant parmi les populations et Etats membres eux-mêmes que parmi celles des territoires placés sous leur juridiction ".[7]
Cependant, un nombre important de pays ont adhéré à l'ONU, et par conséquent à la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, sans pour autant en partager tous les principes. Beaucoup vont intégrer le système " onusien " plus par intérêt que par engagement sincère vis-à-vis de sa charte. En effet, au fil des ans, l'ONU est devenu un acteur indispensable des relations internationales et le nombre d'organisations secondaires dépendantes de l'ONU n'a cessé de croître. Or, il est indispensable d'adhérer aux Nations Unies pour bénéficier, par exemple, des avantages conférés par ses organismes de prêt (Banque Mondiale, Fonds Monétaire International). D'où un nombre croissant de ralliements, rarement motivés par la construction d'un monde meilleur (en tout cas pas à court terme !). Un pays peut difficilement, de nos jours, vivre en dehors de ce système, et il doit rentrer dans le circuit officiel s'il veut bénéficier et profiter des avantages de la mondialisation des échanges.
Pourtant, une fois reglé le problème de la religion, le débat sur l'universalité des droits de l'homme n'en finit pas de générer des théories excessives.
Ce que critique cet homme, ce ne sont pas les droits de l'homme en eux-mêmes, mais la prétention occidentale de les imposer comme critère exclusif de jugement, en niant aux autres cultures toute possibilité de les récuser ou de ne pas les retenir telles quelles. Le problème est sensible car il touche à ce qu'il y a de plus précieux pour un pays ou une culture : l'originalité. Certes, la notion des droits de l'homme ne peut se détacher d'un certain prosélytisme, c'est de son essence même, puisque cette volonté occidentale d'ériger les droits de l'homme en valeur universelle procède d'excellents sentiments. D'ailleurs, la France ira, au début, beaucoup plus loin que les Etats-Unis qui limiteront leur influence au continent américain (Doctrine Monroe).
Le monde étant formé d'un regroupement d'Etat dont culture et histoire différent, comment appliquer ou faire appliquer à tous ces pays un idéal commun sans annihiler la spécificité de ces mêmes pays ? Est-il de l'intérêt de ce monde d'opérer une sorte de généralisation de mode de vie et de pensée ? Abolir les différences, est-ce vraiment le seul moyen d'empêcher les conflits ?
Telle est la problématique posée par les pays non-occidentaux devant la pression de plus en plus forte exercée par l'ONU pour que tous adhérent à cette vision du monde. Certes, l'ONU est ce que les pays membres veulent en faire puisque cette organisation est régie par les Etats eux-mêmes, mais elle est également soumise au diktat de l'argent et, de ce fait, les pays occidentaux possèdent de nombreux arguments convaincants pour obtenir de tous certaines améliorations en matière de droits de l'homme.
En fait, il apparaît que les droits de l'homme sont un universalisme (dans le sens qu'ils s'adressent à tous les hommes sans distinction) mais qu'ils ne sont pas universels. L'universalité est un rêve occidental, bien loin de la réalité mondiale. C'est pour cela que l'on ne peut pas affirmer que les droits de l'homme " vaincront " un jour toutes les résistances et il n'est pas impossible que la tendance actuelle à la démocratisation et aux droits de l'homme s'inversent si un certain nombre d'Etats en décident ainsi.
Car, on ne peut prétendre, sans contradiction, imposer les droits de l'homme à ceux qui n'en veulent pas. Il serait aberrant d'imposer par la force ou autres pressions une notion qui préconise la liberté du choix. Certes, si l'Occident veut promouvoir l'universalité des droits de l'homme, il se doit de confronter sa vision à celle des autres sociétés et aux autres cultures. Mais il est hors de question d'en faire une nouvelle croisade. Ce qu'il faut, c'est prouver aux autres pays que la vision occidentale des droits de l'homme est la plus appropriée au bonheur et à l'équilibre de la condition humaine. Il lui faut convaincre que seul le respect de ces droits est à même d'instaurer un épanouissement profond et durable de l'homme au sein de la société. L'échec de l'expérience socialiste, censée résoudre tous les tourments de l'homme en abolissant les rapports de classe et en subvenant à ses besoins élémentaires , joue en faveur des occidentaux. Pendant longtemps, au sein de l'ONU, se sont confrontées ces deux visions du monde et des droits de l'homme. L'Occident a toujours privilégié l'application des droits civils et politiques, condition sine qua non de la liberté et de l'égalité du citoyen, alors que les pays socialistes privilégiaient les droits économiques, sociaux et culturels. La disparition de ce bloc socialiste ne peut que favoriser la propagation de son modèle concurrent (voir infra). Il apparaît pourtant que le modèle occidental est loin d'être parfait et ne peut afficher un constat sans tâche. Difficile, dans ces conditions, de convaincre du bien fondé des droits de l'homme quand ils ne sont même pas respectés par ceux qui les prêchent.
Autre déviation possible, permettre, en acceptant un retour à l'identité ethnique ou un repliement sur un héritage culturel, que certains peuples se referment totalement sur eux et coupent ainsi tout contact avec le monde extérieur.
Ou encore, doit-on tout accepter pour respecter le droit à la différence ? En effet, la différence peut parfois favoriser certains " abus ", légitimés par la culture. Peut-on accepter le cannibalisme, l'excision, la lapidation parce que ce sont des coutumes ?
On peut tenter d'expliquer les excès du relativisme culturel selon la mauvaise conscience de l'Occident après la seconde guerre mondiale, les blessures de la décolonisation, le mépris de sa propre culture, responsable de tant d'atrocités (colonialisme, nazisme, communisme). En idéalisant les sociétés primitives et traditionnelles, on essaie de revenir à un état de nature, débarrassé de toutes les déviations provoquées par la société. C'est ainsi que bon nombre d'anthropologues ont mis certaines ethnies à l'abri des projets de développement, les condamnant parfois à une mort certaine au nom de l'authenticité. Comme le rapporte un anthropologue brésilien, Eder Sader, " lors du développement de l'anthropologie au Brésil, les études reposaient sur un parti pris relativiste, selon lequel, chaque société, chaque culture ont leur propre façon de résoudre leurs problèmes, et qui a laissé les anthropologues brésiliens dans une attitude d'indifférence face à la destruction des Indiens. Comprendre les Indiens, ne pas les voir avec ethnocentrisme, a débouché sur : attendre et voir, les laisser là où ils sont. Attitude utopique parce que la civilisation, bonne ou mauvaise, avançait, et que le contact entre l'économie capitaliste et les indigènes était irréversible. A cela, la majorité des ethnologues ont assisté passivement puis, tardivement s'en sont préoccupé avec quelque cynisme parce que leur objet d'étude disparaissait, donc leur propre fonction et leur raison d'être avec lui "[13].
En conclusion, il est facile de fermer les yeux sur des agissements coupables en prenant l'alibi du respect des cultures. Difficile, sur ce sujet, de ne pas tomber dans les extrêmes.
La prévention : il s'agit d'apporter toute l'aide nécessaire à un pays pour éviter qu'il ne sombre dans une situation telle que son régime puissent tourner à la dictature ou à l'oppression. Il peut s'agir soit d'une aide économique ou d'une aide culturelle. Le but étant que ces pays n'arrivent pas à entretenir une haine de l'Occident qui refuse de les aider. Et puis, comment être crédible en tant que défenseur des droits de l'homme si on laisse " mourir " des populations entières sans réagir ?
La dissuasion : il s'agit de mettre fin à des régimes répressifs, de lutter contre la dictature et l'oppression. Pour cela, des pressions économiques et diplomatiques peuvent avoir le plus grand effet. Si l'on va encore plus loin, on arrive à ce devoir ou à ce droit d'ingérence évoqué infra. Le plus important, dans cette situation de dissuasion étant de respecter une motivation d'ordre morale et non pas les " obligations " de la Realpolitik (Politique réaliste). Les intentions doivent être pures et non pas motivées par des intérêts géopolitiques, comme ce fut souvent le cas pour les Etats-Unis.
Malgré tout, les moyens dont dispose la communauté internationale restent des démarches négatives dont les effets sont pour le moins aléatoires. Il est aujourd'hui nécessaire de trouver d'autres solutions plus proches de la compréhension interculturelle que du chantage économique.
Jusqu'à la moitié du XIXe siècle, la Chine réussit pourtant sans problème à absorber le choc des invasions, obligeant même les " barbares " à se transformer, en les forçant à utiliser leur système politique, culturel ou moral pour installer leur pouvoir dans la durée. Ce fut le cas pour les Mongols et les Mandchous, dont les représentants formèrent la dynastie Qing (1644-1911), dernière dynastie régnante chinoise. Les Occidentaux n'auraient pas du déroger à cette tradition et les Chinois n'ont compris que progressivement que le défi occidental était d'une tout autre nature. Mongols et Mandchous s'étaient imposés par la supériorité de leur stratégie militaire, mais la victoire occidentale n'était pas seulement la victoire d'une armée : c'était celle de la civilisation industrielle, dont les canonnières étaient un avant-goût. Alors que, jusque là, les barbares avaient été obligés d'adopter le système politique et social constitué par la civilisation chinoise, cette fois-ci, ce sont les envahisseurs qui apportaient de nouvelles techniques supérieures à celles de la Chine, ainsi qu'un rapport au monde fondamentalement différent. De là, deux solutions possibles : le mépris ou l'adaptation.
Les lettrés confucéens, convaincus de la supériorité de leur culture, ont tout essayé pour la préserver et ont donc préféré mépriser ces nouveaux intrus. Ils ont analysé le défi occidental en terme uniquement de nouvelles techniques, le réduisant aux défis posés par les barbares qui les avaient précédés. Ce qu'il fallait faire, avant tout, c'était adopter les nouvelles techniques apportées par l'Occident, surtout dans le domaine militaire pour pouvoir, ensuite, se protéger d'eux. En fait, la Chine s'est refusée à transformer son mépris de l'étranger en force constructive, comme le faisait au même moment (et avec succès) le Japon et son Empereur Meiji (1868). La responsabilité en incombe principalement à l'Impératrice Ci Xi (Tseu Hi) qui a voulu appliquer la sentence " les apports occidentaux comme moyens techniques, l'apport chinois comme fondement moral ", mais sans aller jusqu'au bout de cette logique. C'est-à-dire qu'il fallait à tout prix préserver l'âme chinoise comme essence et utiliser le savoir occidental, en apprendre les méthodes pour renforcer le système politico-culturel chinois. Cette stratégie avait le soutien de la majorité de la caste dirigeante car cette dernière refusait de voir les temps changer, sûre qu'elle était de son bon droit et de la pérennité du confucianisme. Ainsi, le maintien, par l'Etat, des principaux fondements de la culture ne pouvait que bénéficier de son assentiment. Les opposants à cette politique pensaient, au contraire, qu'il ne pourrait y avoir de révolution industrielle sans adopter les valeurs et la philosophie occidentales.
En fait, la célèbre sentence ne fut jamais vraiment respectée car les dirigeants chinois n'ont pas su ou n'ont pas voulu adapter une culture qui leur semblait " pure ". Or, il est très difficile d'intégrer des valeurs étrangères sans influencer un minimum les us et coutumes d'un pays. Seul le Japon fut capable de bien gérer cette intégration de concepts étrangers sans " pervertir " sa civilisation. On se rend compte, ainsi, que le problème est toujours présent : faut-il défendre l'âme chinoise représentée par le système politico-culturel existant en adoptant les technologies les plus avancées pour aboutir à l'objectif " d'un Etat riche et d'une armée forte " (objectif formulé alors par le gouvernement) ou, au contraire, accepter de bouleverser sa culture et ses valeurs et adopter celles des autres pour atteindre le même but ? Cette problématique est d'ailleurs valable pour de nombreux pays autres que la Chine.
Il ne faut pas sous-estimer l'ampleur de la rancune chinoise envers l'Occident, suite à cette période peu glorieuse de son histoire. La Chine a " perdu la face " et n'aura de cesse de retrouver son puissant passé, rêvant du jour où elle dominera de nouveau tous ses adversaires. Sun Yatsen, Mao Zedong, Deng Xiaoping ont joué, l'un après l'autre, de cette corde sensible. Ils ont, chacun, insisté sur les heures illustres du passé, le réinterprétant souvent en fonction des besoins du jour[17.] Les Chinois sont, depuis des millénaires, passés maîtres dans l'art de la réécriture de leur histoire, gommant ou modifiant les passages qui ne s'adaptaient plus au contexte politique du moment, au point que l'on a pu dire qu'en Chine, il était presque aussi délicat de prédire l'avenir que le passé.
Outre les circonstances historiques, certaines caractéristiques sociales sont un frein à la compréhension du concept des droits de l'homme. Il s'agit principalement de l'importance accordée au groupe plutôt qu'à l'individu ou encore de l'omniprésence de la morale confucéenne dans la vie quotidienne.
Selon la description qu'en fait Jacques Pimpaneau, la famille est une unité économique car les terres appartiennent à la famille ; c'est une unité religieuse car tous respectent le culte des ancêtres ; c'est une unité communautaire car tous habitent dans la même demeure ; c'est une unité sociale car chaque membre porte la responsabilité des autres, et ce, pour le meilleur et pour le pire. En effet, la punition d'un crime pouvait s'étendre à tout un clan et la confiscation des biens de l'un entraînait la ruine de la famille. Mais si l'un des membres devenait fonctionnaire, c'est toute la famille qui bénéficiait des privilèges et du prestige. On a pu remarquer que ce système de responsabilité collective a traversé toutes les périodes de l'histoire politique chinoise. Sous Mao, et encore sous Deng, ce système s'applique toujours aux dissidents et à leurs familles.[19 ]
Les activités professionnelles étaient le plus souvent familiales, les enfants étant formés par les aînés et, même si les postes n'étaient pas héréditaires, faire des études était une tradition familiale. La famille était dirigée par l'aîné et tous lui devaient obéissance. Son prestige n'était pas dû à un savoir spécial mais à une autorité morale et psychologique de fait, simplement parce qu'il fallait faire un choix qui échappe aux rivalités. Il ne faut pas sous-estimer la pression psychologique qui existait au sein des familles. Cette pression était encore renforcée par la religion : enfreindre les lois de l'aîné, c'est aussi commettre un crime contre les morts et s'échapper, c'est briser la lignée des ancêtres.
Par extension, la nature des relations à l'intérieur d'une famille s'appliquait à toutes les relations humaines : aux amis, aux fonctionnaires, à l'Empereur. En contrepartie de ce respect, les autorités se devaient de protéger le peuple comme des parents protègent leurs enfants. Il était dit clairement que le fonctionnaire devait être un père et une mère pour ses administrés et reproduire, à l'échelle de son district, le rôle d'un chef de famille. Encore une caractéristique que le gouvernement communiste de Pékin a maintenu : le côté paternaliste du Parti ne s'est jamais démenti.
- le confucianisme, dont l'homme idéal était le lettré fonctionnaire qui servait la société et qui était le gardien de l'ordre familial (cette notion fera l'objet d'un développement infra).
- le taoïsme, dont l'homme idéal cherchait à fuir la société pour mener une vie simple et proche de la nature.
- le mohisme qui prônait l'amour universel, méprisait les rites et les institutions sociales confucéennes au profit de groupes semblables à des communautés.
A un moment de son existence, chaque homme adoptait un de ces trois courants de pensée, qui modelait ses relations avec les autres : " confucianiste, il se croyait obligé de sacrifier ses devoirs sociaux et s'enfermer dans les rites qui régissaient les rapports humains pour en assurer l'harmonie. Taoïste, il se retirait à la campagne pour " cultiver son jardin ", s'adonnait aux pratiques pour obtenir la sérénité et la prolongation de la vie et cherchait à mener une vie retirée en contact avec la nature. Mohiste était celui qui avait du devenir bandit, il justifiait sa vie en dehors des normes admises par un côté Robin des Bois, un sens strict de la justice et de l'honneur, un puritanisme qui lui faisait mépriser les femmes et toute faiblesse sexuelle, un sens de l'entraide envers ses compagnons pour qui il était prêt à donner sa vie. "[20]
En fait, ces trois courants ne différenciaient pas vraiment les membres de la société puisqu'un même homme pouvait, à différents moments de sa vie, passer de l'un à l'autre. Selon le poète Wen Yiduo (1899-1946), ces trois courants ont été la plaie de la civilisation chinoise car ils ont enfermé les individus dans des stéréotypes caricaturaux.
Sun poursuit en accusant les différents gouvernement chinois d'avoir voulu suivre sans distinction les révolutions occidentales, pensant qu'il était bon de se battre pour les mêmes choses qu'eux, mais le peuple chinois ne peut appréhender les notions de liberté et d'égalité telles qu'elles sont énoncées par les Occidentaux. Le Nationalisme du Peuple (la liberté), la Démocratie ou la Souveraineté du Peuple (à la base de l'égalité) et le Socialisme ou Subsistance du Peuple (la fraternité) constituent les trois principes que le peuple chinois doit respecter. Pour atteindre ces objectifs, Sun préconise de diviser la population en trois groupes distincts : " ceux qui savent et comprennent d'avance (les inventeurs), ceux qui savent et comprennent après l'événement (les propagateurs), et ceux qui ne savent ni ne comprennent (les exécutants) ". Si ces trois groupes décident de s'entraider et de coopérer, alors la civilisation humaine fera des progrès considérables. Un proverbe chinois, " les hommes adroits sont les esclaves des imbéciles " illustre ce principe. Il conclut ainsi : " De cette manière, bien que les hommes différent en intelligence et en talents naturels, si l'idéal moral est l'esprit de dévouement prédominent, l'égalité sera toujours plus grande. Telle est l'essence de l'égalité "[24].
La seule source d'informations sûre sur sa vie est une œuvre intitulé Lunyu (analectes), composée par la deuxième génération de ses disciples. Sa doctrine est exposée dans Chunqiu (les Printemps et les Automnes). Il n'a jamais été considéré comme une divinité, ni comme le créateur d'une religion, mais plutôt comme un maître immortel de sagesse et de sainteté, à l'origine d'une éthique sociale. Néanmoins, en 1914, par décret du Président de la République, sa naissance est commémorée comme celle d'un saint.
Les disciples de Confucius développent l'idée qu'en cultivant sa personne, le sage diffuse autour de lui un principe d'ordre. Celui-ci s'étend alors, de proche en proche, de l'individu à tout l'univers. L'homme doit respecter ce principe d'ordre divin qu'il doit apprendre à connaître pour en refléter l'harmonie et prendre en exemple les grands hommes et les sages du passé. Les principales vertus qui doivent conduire à la perfection sont le Ren (la compassion ou la sympathie) qui nous porte à secourir nos semblables, et le Yi (l'équité) qui fait respecter le bien d'autrui et tient compte du statut social de chacun.
La sagesse s'acquiert par l'étude, la réflexion et l'effort. On parvient ainsi à l'idéal individuel d'homme supérieur, calme et vertueux, sage, droit, confiant, connaissant la volonté du ciel et pouvant faire ce qu'il lui plaît sans la transgresser. Cet idéal doit être, également, recherché par ceux qui gouvernent les peuples s'ils veulent que l'ordre règne dans leurs royaumes.
Après l'échec de Qin Shi Huang Di (230 av. J. C.), qui avait voulu fonder un empire sur les principes des administrateurs légalistes qui préconisaient le gouvernement par la loi, valable pour tous, les Han firent du confucianisme la doctrine officielle de l'Etat impérial chinois.
Après une relative éclipse durant la période dite des " six dynasties " (225-589) et une résurrection brillante sous les Tang (618-907), le confucianisme devait subir une notable transformation doctrinale : alors que le confucianisme traditionnel n'avait pas de préoccupations métaphysique, celui de l'Empire Song (1127-1279), appelé néoconfucianisme, en est parcourues grâce à Zhu Xi (1130-1200). Celui-ci élabore une philosophie de l'absolu à partir du Yi King (le livre des mutations).
Inconsciemment, ces confucianistes se laissèrent influencer par le bouddhisme et le taoïsme. A cette époque, l'interprétation néoconfucianiste des classiques resta la seule considérée comme orthodoxe et son étude fut rendue obligatoire pour les examens d'Etat.
A partir de 1850, l'influence de la pénétration militaire, commerciale et missionnaire de l'Occident se manifesta par un renforcement de l'application des principes confucéens, puis par une réinterprétation du confucianisme comme religion universelle pouvant faire face au christianisme.
L'école confucéenne enseigne, en outre, huit vertus : la piété filiale, l'affection entre frères, la loyauté, la fidélité, le rite, l'équité, l'intégrité et le sens de l'honneur.
De nos jours, confucianisme signifie ordre, obéissance aux supérieurs, dévouement à l'Etat, défense de la famille. C'est un confucianisme à la Lee Kuan Yew, dirigeant autoritaire de Singapour mais dont le modèle de développement, fort efficace, fait la jalousie de ses voisins d'Asie : la réussite économique de Singapour, son absence de problème d'ordre public exercent un attrait indéniable sur bon nombre des technocrates chinois. Ce corpus de valeurs est censé favoriser un développement harmonieux, car il permet de limiter les appétits individuels. En effet, le confucianisme met les intérêts du groupe au-dessus de ceux de l'individu et permet ainsi d'assurer l'ordre social. Il constitue un bon antidote contre l'extrême individualisme et l'appât du gain qui ont envahi la Chine depuis le déclenchement des réformes de Deng Xiaoping.
Comme le souligne Xiao Gongqin, " Ces pays (les quatre " dragons "), dans leur processus de modernisation, affirment en général la primauté des intérêts de l'Etat et de la collectivité sur les intérêts des groupes de pression et des individus, et souvent, pour obtenir le soutien de la société, s'appuient sur la transformation du système de valeurs préexistants, afin de renforcer son identification aux intérêts de l'Etat et de la collectivité "[27].
Le but des autorités chinoises serait donc de créer une sorte de culture chinoise " trafiquée " à destination de la population pour lui éviter les traumatismes de la modernisation. Cette opération permet de rétablir la confiance dans une " identité chinoise ", cette dernière représentant l'une des interrogations, avec celle de la légitimité du pouvoir, qui se trouvent au centre des inquiétudes de la Chine moderne. Avec l'efficacité du confucianisme en terme de développement, le modernisateur n'a plus besoin de se poser en destructeur de la culture traditionnelle : au contraire, c'est en défendant la culture confucéenne qu'il sera le mieux en mesure de réaliser la modernisation, car celle-ci est particulièrement adaptée à la gestion des ressources humaines dans une société moderne. " La bienveillance (le Ren) comme principe humaniste de fraternité, peut constituer un principe de coexistence pacifique entre les Etats, et devenir une force morale limitant les agressions entre Etats. Depuis la seconde guerre mondiale, la force de la morale est déjà devenue une force positive indispensable au maintien de la paix. "[28]
Cette nouvelle politique de réhabilitation de la pensée du sage, fut officialisée par la célébration, en grandes pompes, du 2 545e anniversaire de la naissance de Confucius et par l'organisation de symposiums internationaux lui étant consacrés. Ceci dit, la version moderne du confucianisme, revu et corrigé par le Parti Communiste Chinois (P.C.C.), n'a conservé que les préceptes justifiant le maintien d'un autoritarisme présenté comme le contre-modèle des démocraties occidentales. Cette nouvelle morale se résume à l'ordre, l'obéissance, la stabilité, le dévouement à l'Etat et la défense de la famille.
Cette réhabilitation a deux objectifs : d'une part, elle doit permettre d'aider à la recomposition de la société en rendant tous les habitants de la République Populaire fiers de leur être et, d'autre part, de résoudre la crise d'identité qui ronge le pays depuis les guerres de l'Opium.
Cette campagne est particulièrement vigoureuse et il ne se passe pas une journée sans que la presse ou la télévision ne rappelle la force de la patrie dirigée par le Parti Communiste. Ce dernier a réalisé l'attrait qu'exerçait le nationalisme sur la population chinoise, quand il ne reste plus rien. La presse ne cesse de déclarer que la Chine des guerres de l'Opium n'existe plus et que chaque offense sera désormais vengée. Que dire alors de leurs réactions contre les droits de l'homme et la politique d'ingérence des Occidentaux ?
Comment prouver au reste du monde que la Chine est indépendante de toute pression, sinon en renvoyant à la face des Occidentaux ces droits qui leur appartiennent ? Comme il faut mettre fin aux ingérences, la propagande insiste continuellement sur le thème de la vengeance des humiliations vécues durant les guerres de l'Opium ou sur les débordements de l'occupation japonaise. La Chine se relève et veut que le monde entier le sache, qu'enfin elle soit respectée comme une grande puissance, LA grande puissance du XXIe siècle. Le renforcement des positions chinoises dans la région des îles Spratleys (revendiquées par la Chine car riches en pétrole), en mer de Chine du Sud, marqué par des incidents de plus en plus fréquents avec les Etats riverains revendiquant également ces îles (Vietnam, Philippines, Malaisie, Taiwan), la sinisation forcée du Tibet, le développement de la présence économique chinoise en Extrême-Orient russe et au Laos, la coopération militaire avec la Birmanie, et la toujours actuelle campagne d'intimidation contre Taiwan inquiètent de plus en plus les Etats environnants.
Souvent, ces étudiants ont vécu à l'étranger dans une situation difficile, obligés de travailler pour subvenir à leurs besoins et ont parfois subis la condescendance de leurs condisciples occidentaux, et ce malgré leurs performances universitaires. Une fois rentrés au pays, ces jeunes ont parfois le sentiment d'avoir été humiliés et ne perdent pas une occasion pour rappeler la supériorité culturelle chinoise sur les " barbares ". Or, ces jeunes sont les futurs dirigeants de la Chine et leur conception du monde augure mal de l'avenir.
C'est dans les zones rurales que la réappropriation de la tradition est la plus forte mais les raisons de ce phénomène sont les mêmes que dans les villes. Pas besoin de se référer au communautarisme inné des sociétés confucéennes pour expliquer cette caractéristique : dans l'état actuel de l'économie, ce sont encore les relations sociales " naturelles ", c'est-à-dire basée sur la famille et la proximité (les fameux guanxi que l'on retrouve dans toutes les activités sociales en Chine et, plus généralement, en Asie) qui garantissent le meilleur accès aux richesses.
Le fait que la tradition soit mobilisée, instrumentalisée dans la course à la prospérité ne signifie pas que l'on en ait gommé les aspects culturels. Au contraire, le respect des traditions garantit son efficacité. On note le retour en force des pratiques matrimoniales jadis interdites par le régime maoïste : mariages d'enfants, polygamie, unions consanguines ou mariages de défunts afin de perpétuer symboliquement la lignée. Souvent même, les couples vivent en concubinage, ou plus exactement, se contentent d'une cérémonie traditionnelle rassemblant la parenté et le village, l'important étant que le couple soit reconnu par la communauté[30].
Pourtant, cette modernisation cache simplement la volonté du gouvernement de garder un contrôle sur la vie privée du couple. Cette politique sous-entend, en effet, que les naissances soient contrôlées, échelonnées dans l'entreprise pour ne pas gêner le bon déroulement des affaires (la plupart du temps, il existe une liste d'attente pour les femmes qui travaillent, celles-ci devant accoucher l'une après l'autre). Pour gérer les résistances de la population, Pékin a mis en place tout un dispositif comportant punitions (amendes, retenue d'une partie du salaire, confiscation des terres...) et de récompenses. Les couples qui acceptent de signer un certificat d'enfant unique, reçoivent une prime et deviennent prioritaires pour l'obtention d'avantages sociaux. Pour les couples citadins, cette politique est bien acceptée puisque souvent ils ne possèdent qu'un appartement de petite taille et qu'ils aspirent à une vie dominée par les loisirs et la mobilité. Et, surtout, il existe maintenant dans les villes un système de retraite qui assure à ces couples l'indépendance financières pour leurs vieux jours.
Or, la situation est totalement différente dans les campagnes où les enfants restent la meilleure assurance-vie pour les vieux jours. Le système de retraite n'y a pas encore été instauré et avoir de nombreux enfants permet de voir venir la vieillesse avec sérénité. De plus, sachant qu'il est de coutume que la fille qui se marie quitte sa famille pour rejoindre celle de son mari, il est préférable d'avoir de nombreux garçons (ce sont également les seuls à aller travailler dans les champs). Depuis l'instauration de la politique de l'enfant unique, la naissance d'une petite fille est donc vécue comme une malédiction, et l'on a tendance à détourner la loi pour retenter sa chance : on ne déclare pas les enfants " noirs " (illégaux) et les femmes disparaissent quelque temps pour accoucher dans un autre district ou une autre région. On tente également de soudoyer (la plupart du temps avec succès) le responsable local de la planification des naissances. On avorte en cas d'échographie révélant la présence d'un fœtus de sexe féminin et il n'est pas rare que les petites filles soient abandonnées ou pire, noyées. A un niveau régional, ces pratiques ont déjà des conséquences : les filles ne comptent parfois que pour 20 ou 30% d'une classe d'âge, et il a déjà été calculé que d'ici quelques années, le déséquilibre démographique sera tel qu'il n'y aura plus qu'une fille pour vingt garçons. Face aux réactions extrêmes des gens de la campagne, le gouvernement a légèrement infléchi sa politique et a permis aux couples ruraux ayant eu une fille de tenter leur chance une seconde fois. Il ne faut pas oublier que les ruraux comptent pour 75% de la population chinoise et que les problèmes touchant à la natalité sont très sensibles, des fonctionnaires auraient même été tués lors de vérification. De fait, certains cadres ferment les yeux sur les naissances hors quota pour éviter des ennuis avec leurs administrés. Mais, à l'opposé, certains cadres n'hésitent pas à faire pratiquer des avortements forcés ou à appliquer des sanctions extrêmes aux contrevenants : des paysans voient leur exploitation confisquée, leur maison détruite et certains sont même exécutés " pour l'exemple ". Mais pour ce sujet également, les relations peuvent tout changer. Tel parent d'un cadre dirigeant pourra avoir autant d'enfants qu'il voudra tandis que le commun des mortels sera puni pour une naissance de trop.
Ce sujet est symptomatique d'une Chine partagée entre modernisme et archaïsme, entre les régions côtières, modernes et tournées vers l'extérieur et les régions rurales toujours plongées dans la tradition. Comme l'avait déjà souligné Lénine, " la force de l'habitude de millions et de dizaines de millions est une force terrible ".[32]
- le culte des ancêtres. Il avait pour cadre la famille ou le clan. Quand quelqu'un mourrait, d'ordinaire 49 jours après l'enterrement, une tablette portant son nom était placée sur l'autel familial. Au-delà d'une génération, généralement une seule tablette portant le nom de la famille représentait tous les ancêtres antérieurs. Lors des mariages, la mariée s'inclinait devant la tablette des ancêtres du mari en les reconnaissant dès lors comme les siens. Elle marquait ainsi sa rupture avec son ancienne famille au profit de celle de son mari.
Les Chinois sont persuadés que dans chaque homme réside une " énergie vitale " (le Qi) qui subsiste après la mort pour ensuite se dissoudre peu à peu. Or, c'est le rôle des vivants de maintenir cette survie le plus longtemps possible par le souvenir manifestée dans le culte des ancêtres.
- le culte des esprits. Les Chinois sont animistes et respectent tous les dieux, que ce soit celui du foyer, des portes, du sol, des chevaux... Il existe, dans l'au-delà, une bureaucratie totalement identique à celle de la terre, c'est-à-dire avec un Empereur à sa tête, des fonctionnaires célestes dont dépendent les dieux secondaires. Le culte que l'on pouvait rendre à telle ou telle divinité dépendait des soucis de chacun.
- les trois enseignements : confucianisme, taoïsme et bouddhisme. Le tout, sachant que la religion chinoise est souvent considérée comme un syncrétisme des trois. Voici la description qu'en fait Daniel H. Kulp : " Pour les gens du commun, la religion est un mélange de pratiques de toutes ces religions et du culte familial des ancêtres...Ils sont animistes et rendent un culte aux divinités de la nature. Ils croient en Bouddha, observent les coutumes bouddhistes et donnent des offrandes pour la construction des pagodes. En même temps, ils suivent le taoïsme puisqu'ils réclament le prêtre taoïste pour célébrer les cérémonies funèbres, portent des talismans taoïstes pour se protéger contre les méchants démons et font abstinence certains jours. Enfin, fiers de rappeler les enseignements de Confucius, qui représentent la norme de leur vie familiale, ils concluent discussions et discours par des citations appropriées de ses livres classiques "[34].
Bien que cette citation date de 1925, elle peut de nouveau s'appliquer à la société chinoise, car il n'est pas rare de voir refleurir les cultes traditionnels : la géomancie et la divination fournissent des armes pour se protéger du destin dans la phase d'instabilité actuelle et les dieux personnels resurgissent du passé pour favoriser la réussite dans les affaires. Le culte des ancêtres et des dieux locaux cimentent les réseaux. On se rend régulièrement sur les tombes des ancêtres pour brûler de la monnaie et des produits de consommation en papier fort utiles pour les défunts dans l'au-delà.
Il ne faut pas sous-estimer l'importance du rapport entre la religion et la société : la pratique des rites religieux donne à chacun un sentiment de sécurité et crée un lien de solidarité avec la nature, avec les membres de sa famille vivants et défunts. Rompre ces rapports ou refuser de se conformer aux exigences de la coutume et de la tradition devient quelque chose d'inouï, un délit impardonnable qui rejette hors du clan et du corps social. L'individu n'est considéré que dans la mesure où il soutient et défend ces valeurs.
Durant l'époque maoïste, le gouvernement a considéré la religion comme un produit de l'ignorance du peuple, son " opium ". Il était évident que la religion disparaîtrait avec l'élimination des classes d'exploiteurs et la marche du progrès économique et de la culture technico-scientifique. Parallèlement, les efforts furent redoublés pour établir une éducation totalement athée. On organisa des expositions antisuperstitions, on inculqua l'esprit de lutte contre les catastrophes naturelles, on expurgea les manuels scolaires, les romans et la littérature populaire de leurs détails superstitieux pour faire prévaloir une vision athée de la vie. Mais la politique d'abolition de toutes les activités religieuses du peuple fut poursuivie avec difficulté, parce que, si la religion dans la tradition chinoise, n'a jamais eu les structures capables d'offrir une résistance solide, la clandestinité des associations, des clans et des sectes religieuses fut impossible à vaincre[35].
Durant la Révolution culturelle, l'objectif fut de détruire tout ce qui restait des religions. Il fallait déraciner les " quatre vieilleries " : les vieilles idées, la vieille culture, les vieilles coutumes et les vieilles traditions. Dans le même temps, le communisme devint une foi religieuse. Le peuple se devait d'y adhérer comme à une religion sans Dieu, comme un idéal de justice, de vérité et de bonheur pour le salut de l'individu et de la société toute entière. L'objectif de l'homme était alors d'accepter ce nouveau message et de le répandre en se mettant à son entière disposition, dans une attitude de discipline et d'obéissance absolues. Cet idéal de salut remplaçait le Paradis des religions traditionnelles et servaient à cautionner les souffrances et les échecs temporaires du communisme, prix à payer pour la " vie éternelle "[36].
Si le gouvernement tolère le retour de la religion, il aimerait quand même voir disparaître la " superstition féodale ". Entre religion et religion populaire (qui comprend les pratiques superstitieuses), la nuance est ténue. Il n'existe pas de différences distinctes, tout cela est entremêlé. Apparemment (et c'est ce que leur reproche le gouvernement central), les cadres et les membres du Parti ne savent pas eux-mêmes distinguer religion et superstition.
Une des causes du renouveau de la religion populaire est aussi le bas niveau d'instruction dans les zones rurales. Pour y remédier, des mesures pratiques furent prises telles que le lancement d'une campagne pour l'éthique socialiste (au mois de mars, tous les ans), l'amélioration de la production de moyens audiovisuels pour diffuser la littérature et les films scientifiques contre les " subterfuges de la superstition ", des réunions de sensibilisation des responsables des niveaux les plus bas, des programmes et des cours d'athéisme...
En bref, l'éducation est dispensée aux étudiants et aux jeunes dans le but de former " des personnes nouvelles, dotées d'idéal, de moralité, de culture, de discipline ", le tout basé sur les " cinq amours " : le pays, le peuple, le travail, la science et le socialisme[37].
Il est clair que le niveau d'instruction des masses rurales restera bas pendant encore de nombreuses années, étant donné le manque de fonds pour la construction d'écoles et l'amélioration des moyens pédagogiques. La situation est un peu différente dans les villes où la population est plus instruite, mais les années de persécutions contre la religion ont crée des générations entières totalement ignorantes du mot même de religion. Actuellement, la grande majorité de la population urbaine, devant le vide laissé par échec de l'idéologie communiste, a tendance à " diviniser le dollar ", nouvelle religion dont le but est d'atteindre, le plus vite possible, un certain confort physique et financier.
C'est un principe très variable et l'économie et les droits de l'homme se trouvent justement dans cette vaste zone grise. La résolution 2625 du 24 octobre 1970 de l'Assemblée générale des Nations Unies stipule que " chaque Etat a le droit de choisir et de développer librement son système politique, social, économique et culturel "[38].
Où ce principe d'autonomie commence t-il, où s'arrête t-il ? Les droits de l'homme peuvent-ils, doivent-ils être considérés comme une des limites absolues de cette souveraineté sacrée ? Qu'est-ce qui est le plus important, la souveraineté ou l'humanité ? Evidemment, des réponses différentes à cette question découlent bon nombre de conflits actuels sur la pertinence de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (DUDH), l'universalité des droits de l'homme et le phénomène de l'ingérence.
L'idée de souveraineté consacre donc l'Etat comme cadre d'expression de l'épanouissement des droits de l'individu[39] et il est bien considéré comme la cellule de base des relations internationales. Par la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, l'individu accède à une existence juridique. Ainsi a été franchi le fossé creusé par les traditions qui empêchaient la communauté internationale d'intervenir dans les affaires domestiques d'un Etat souverain : la Charte situe les droits de l'homme dans un système de coopération internationale, ce qui veut dire que les frontières nationales ne constituent pas une barrière pour les droits de l'homme, mais que, de par leur nature, ils incarnent des valeurs qui transcendent les frontières. Cela signifie également que le sujet des droits de l'homme est considéré comme un sujet de préoccupation internationale et légitime et qu'il peut être inscrit à l'ordre du jour s'ils font l'objet de graves violations. Enfin, la coopération internationale sous-entend que les Etats parties à la DUDH s'engagent à la respecter de bonne foi et à accepter toute vérification ou enquête de l'ONU.
C'est justement ce raisonnement qui est rejetée par bon nombre de pays, et principalement par la Chine. Le rejet de la restriction de la souveraineté nationale est le leitmotiv de son combat contre les organisations internationales et contre les Etats-Unis. Il s'agit donc, dans ce cas de figure de s'opposer, en toutes circonstances, à une ingérence dans les affaires intérieures d'un Etat.
Souveraineté ou ingérence, ce combat est celui du Tiers-Monde dont la Chine se fait l'écho. Celle-ci possède, en effet, une force de persuasion et de communication que ces pays n'ont pas. L'article 2, paragraphe 7 déclare " qu'aucune disposition de la présente charte n'autorise les Nations Unies à intervenir dans les affaires relevant essentiellement de la compétence nationale d'un Etat "[40]. Cet article représente l'essentiel de la défense chinoise face aux critiques occidentales en matière de droits de l'homme. La Chine a pu garder une certaine crédibilité dans son argumentation en utilisant un article de cette Charte qui, en fait, est assez vague pour permettre de nombreuses interprétations.
La ligne officielle du gouvernement chinois a été diffusée, par l'intermédiaire d'un article intitulé : " Les droits de l'homme sont une affaire intérieure ". Ce dernier à été publié le 18 janvier 1990, dans l'édition du Quotidien du Peuple à destination de l'étranger[41]. L'auteur, Guo Jisi, y déclare que les pays occidentaux n'ont pas le monopole des droits de l'homme. Il s'oppose à ces penseurs qui affirment que les droits de l'homme sont un absolu et que l'on ne peut pas tolérer des interprétations différentes de ces droits. Dans le monde coexistent des systèmes politiques, économiques, sociaux et juridiques différents, les coutumes, les traditions culturelles et l'idéologie ne se ressemblent guère d'un pays à un autre, il est donc normal que chaque pays ait sa propre façon d'appréhender les droits de l'homme. De plus, les concepts et connotations des droits de l'homme ne sont pas immuables, c'est-à-dire qu'ils sont constamment développés et enrichis à mesure que les sociétés se développent.
Guo continue en démontrant qu'il ne faut pas se limiter aux simples droits de l'individu, mais élargir sa perception des droits de l'homme aux droits économiques, sociaux et culturels, ainsi qu'au droit au développement, au droit national à l'autodétermination et d'autres droits collectifs. Personne ne peut obtenir l'uniformité par la force et si l'on adopte une attitude visant à rejeter et attaquer toutes les opinions qui différent, si l'on impose l'idéologie et les valeurs de l'Occident, l'action des Nations Unies, dans le domaine des droits de l'homme, fera inévitablement fausse route et empoisonnera l'atmosphère des relations internationales.
Pour le gouvernement chinois, le manque de considération de l'Occident pour les frontières des autres est lié au fait que les Occidentaux ont une vision illimitée de leurs propres frontières. Ces derniers profitent de l'argument des droits de l'homme pour pratiquer une politique hégémonique. Et toujours, l'auteur s'appuie sur l'article 2 paragraphe 7, qu'il considère comme l'une des dispositions fondamentales de la loi internationale, applicable à toutes les sphères de relations internationales. La jouissance d'un droit s'exerce dans des conditions définies, et quand un droit est protégé par la loi, il doit aussi être limité par la loi. En accord avec son système, chaque pays crée des règles législatives, judiciaires et administratives définissant la jouissance et la limite de ces droits : ces dispositions sont et doivent rester du ressort de la souveraineté de chaque pays. Les problèmes principaux auxquels chaque pays doit faire face étant différents, l'importance accordée aux droits de l'homme et les normes à établir varient également.
En ce qui concerne le rôle de l'ONU, Guo Jisi note que dès la 32e Assemblée Générale des Nations Unies, en 1977, dans la résolution ndeg.32/130, il a été clairement précisé ceci : " Quand l'Organisation des Nations unies traite des problèmes des droits de l'homme, elle devrait chercher à résoudre en priorité les cas dans lesquels les populations et les individus sont victimes de violations importantes de leurs droits fondamentaux par suite d'exclusion raciale, de toutes les formes de discrimination raciale, de colonialisme, de domination, d'occupation et d'empiétement par une force étrangère, de menaces contre la souveraineté nationale, l'unité nationale et l'intégrité territoriale, de refus de reconnaissance de l'autodétermination nationale et du droit fondamental de chaque nation à la plénitude de sa souveraineté sur ses richesses et ses ressources nationales "[42]. Les pays occidentaux se seraient rendus complices de plusieurs de ces violations, au sein de même de l'ONU, en bloquant des votes condamnant le régime de l'Afrique du Sud ou les actions d'Israël. Cela prouve que l'intérêt qu'ils portent aux droits de l'homme ne naît pas du désir sincère de voir les individus jouir de leurs droits et libertés mais plutôt de diverses motivations politiques.
Guo conclut son article en affirmant que les Chinois savent parfaitement ce que sont les droits de l'homme et que nombre d'entre eux sont énoncés dans la Constitution[43]. La Chine est le pays en voie de développement le plus grand du monde. Aux yeux du peuple chinois, il est plus important d'avoir assez de nourriture, de vêtements chauds, de bénéficier de soins médicaux et d'une bonne éducation, que de se lancer dans des discussions philosophiques stériles sur les droits de l'homme. " Le plus urgent est d'améliorer les conditions de vie du peuple et de renforcer la construction de la démocratie socialiste et du système juridique de notre pays. Nous n'essayons pas d'imposer aux autres notre propre point de vue, et de même, nous ne permettrons à quiconque de se servir des droits de l'homme pour nous imposer son propre système politique et ses propres valeurs, et en aucun cas, nous ne lui permettrons de s'ingérer dans nos affaires intérieures "[44].
A ce débat institutionnel sur la signification profonde de la Charte des Nations Unies, Louis Joinet répond à la Chine en lui opposant d'autres articles : Par exemple, le paragraphe 3 de l'article 1 de la Charte assigne notamment comme objectif à l'ONU, donc aux Etats qui la composent, de " réaliser la coopération internationale en encourageant le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous ". De même, l'article 55-c dispose que les Nations Unies doivent assurer la promotion du bien-être en favorisant " le respect universel et effectif des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion "[45]. Il conclut en affirmant que l'article 56 déroge à la règle de la compétence strictement nationale en organisant l'ingérence puisqu'il impose aux Etats membres de " s'engager en vue d'atteindre les buts énoncés à l'article 55, à agir tant conjointement que séparément en coopération avec l'organisation "[46].
Inconscience de ses rédacteurs, optimisme débordant quant aux aspirations humanistes des dirigeants ou volonté franche d'atteindre un compromis indispensable à la reconstruction d'un monde détruit par la guerre ? Le flou des articles de la Charte ne favorise pourtant aucunement ce consensus.
Il est également très intéressant d'étudier l'approche que les Chinois ont du droit. Souvent partagée, au cours de son histoire, entre l'application au quotidien d'une morale confucéenne et l'instauration exclusive d'un droit pénal, la Chine possède actuellement un droit faisant la synthèse de ces deux tendances pourtant contradictoires.
Or, depuis la métamorphose du confucianisme (aux alentours de l'an 1000), l'individu n'est plus qu'un débiteur de devoirs à sens unique envers les bénéficiaires de la chaîne de pouvoirs dont il dépend (chef de famille, aînés, administrateurs locaux, Empereur). Ses propres devoirs découlent cependant, dans une large mesure, des devoirs envers l'humanité pesant sur les détenteurs de ces pouvoirs échelonnées. La conscience de ses obligations morales a été si fortement intériorisée en l'homme chinois depuis sa petite enfance que les tensions et les sentiments de frustration s'en trouvent forcément réduits. Aujourd'hui, les intellectuels, même férus de démocratie, ont de la peine à accepter le concept des droits de l'homme : l'homme a des devoirs vis-à-vis de son prochain, quels droits a-t-il à revendiquer ?[47]
En résumé, Confucius était persuadé que seule la morale pouvait garder le peuple dans le droit chemin. L'homme a le devoir moral d'être bon, et ainsi d'aimer son prochain. En cela, il fut rejoint par Gu Yanwu, grand philosophe du XVIe siècle, qui insistait sur le fait que l'ordre devait commencer par le bas. Si le Prince est le seul à faire régner l'ordre, les interdits et les peines se multiplieront. Si, au contraire, ce sont les collectivités elles-mêmes qui s'efforcent de faire régner l'ordre en leur sein, les châtiments seront inutiles[48].
Le légisme chinois fut la doctrine d'Etat de la première dynastie impériale (IIIe siècle avant JC), et il s'est développé au cours de la remise en question progressive de la féodalité (722-221 avant JC). L'ambiguïté de cette doctrine est celle de la loi elle-même en Chine, qui, lorsqu'elle devient positive et commune pour tous, est ramenée à sa forme pénale la plus archaïque.
Etienne Balazs, dans la Bureaucratie Céleste, en donne la définition suivante : " Ecole de la loi (fajia) : rationaliste, réaliste, absolutiste, étatiste ; l'efficacité est le critère suprême de toutes les recettes propres à assurer le prestige du souverain ; la nature humaine étant foncièrement mauvaise, le seul moyen de maintenir la cohésion sociale et la durée du pouvoir est un système de punitions et de récompenses (les deux poignées du gouvernement), l'emploi de lois draconiennes, sans égard pour les privilégiés, valables pour tout le monde sans exception ; la force l'emporte sur la persuasion morale ; le but justifie les moyens, l'idéal du pouvoir est un Etat puissant, centralisé, gouverné par un prince absolu, assisté par ses conseillers et une machine administrative impersonnelle, bien organisée, hiérarchisée et efficace ; les légistes sont des amoralistes, a-religieux et anti-traditionnalistes "[49].
La doctrine légiste est établie sur trois piliers : l'universalité de la loi pénale, la technique de la manipulation des hommes dans l'art de gouverner, l'importance des positions de force pour l'exercice du pouvoir. Cette doctrine est à l'opposée de l'humaniste confucéen qui prétend opérer, par la culture des sentiments moraux, la régulation d'une société où les rapports interindividuels sont différenciés à l'extrême sur le modèle des relations de parenté, et fortement hiérarchisés en vertu de privilèges de classe reflétant ceux des générations dans la famille.
Le légisme se fonde sur l'idée que les hommes ne sont mus que par la crainte ou l'intérêt, ce qui conduit à les considérer non pas tant comme égaux devant la loi que comme homogènes sous la prise de l'unique loi. Les légistes ont tiré du taoïsme le principe de l'exercice du pouvoir souverain par la " voie du non agir ", à partir de la position de force que procure le siège d'une royauté unique et absolue, grâce à la retenue sans partage de l'autorité suprême.[50]
Les codes sont traversés par la contradiction qui oppose, depuis l'Antiquité, le système légaliste uniformisateur et le système confucéen devenu élitiste au cours du temps. La conception originelle d'une peine appliquée égalitairement pour un crime ou un délit donné, sans égard pour la position personnelle du coupable, s'est trouvée modulée sous l'effet de la règle confucéenne de respect dû aux parents aînés. Ainsi, ce droit fait abstraction de tous les éléments subjectifs de la responsabilité pour ne retenir que deux éléments : la gravité et les circonstances du délit, d'une part, et le statut social du coupable lui-même ou la différence de statut social (ou familial) qui existe entre le coupable et sa victime d'autre part.
Selon que le coupable est de statut inférieur ou supérieur à celui de sa victime, la peine est automatiquement augmentée ou diminuée et il arrive même que la qualification de l'infraction en soit modifiée. Une fois de plus, ce qui tient lieu de " personnalité ", c'est la place de l'individu dans sa famille et dans la société. Par exemple, alors que l'homicide entièrement fortuit ou involontaire n'est puni que d'une amende de réparation dans le cas où la victime et le coupable sont étrangers l'un à l'autre, l'esclave ou le dépendant qui tue son maître accidentellement, est condamné à la strangulation. Inversement, le maître qui tue accidentellement l'un de ses esclaves ou dépendants, n'est pas inculpé[51]. Cependant, la discrimination ne va pas jusqu'à priver de droit le fils ou l'esclave, et le droit de vie ou de mort est généralement dénié au chef de famille. D'autre part, le principe de l'inclusion inéluctable de l'individu dans un groupe familial et de sa participation à une responsabilité collective solitaire de tout, membre du groupe, l'expose aux terribles châtiments frappant sur plusieurs générations la parenté d'un criminel politique[52]. Il semble donc que l'on attende des inférieurs, domestiques, fils et cadets, une attitude permanente de respect qui fait que, dans tous les cas, leur responsabilité en cas d'atteinte aux biens et aux personnes de leurs supérieurs est très sensiblement aggravée, tandis que le phénomène inverse joue en faveur des supérieurs, maîtres, parents et aînés.
Ainsi, le droit est conçu comme un des mécanisme primordiaux d'une machine administrative bien huilée, destinée à faire concorder les activités individuelles ou collectives avec le bien prééminent de l'Etat.
Or, que peut-on constater depuis que le régime populaire est en place ? Exactement les mêmes tares que durant l'Empire : despotisme, mandarinat, corruption, abus de pouvoir, xénophobie... et une justice pénale omniprésente. Prenons, par exemple, l'utilisation de la peine de mort comme méthode de gouvernement. Chaque année, des centaine de personnes sont exécutées pour des délits mineurs. Pour la population, la mort est devenue plus qu'un instrument de justice pénale, c'est l'arme essentielle de l'arsenal de terreur politique. Sur un total d'environ 200 infractions sanctionnées par le Code Pénal, 66 délits sont passibles de la peine de mort contre 39, il y a dix ans. Il s'agit des crimes traditionnels comme l'homicide, le vol à main armée, les enlèvements de femmes et d'enfants, le viol, mais aussi des crimes modernes comme la corruption, le trafic de stupéfiants, la contrefaçon de billets de banque et même la diffusion de matériel pornographique et la prostitution. Les actions contre-révolutionnaires sont aussi passibles de la peine de mort, mais aucun cas d'exécution n'a été officiellement recensé depuis la répression de 1989.
A chaque fois que les autorités chinoises sentent une menace peser sur l'ordre social (notamment quand les aléas économiques risquent de se transformer en agitation politique), elles lancent une campagne de Yan Da ou " sévères mesures de répression ". Les Yan da connaissent leur paroxysme juste avant les fêtes du Nouvel An, comme une sorte d'écho macabre à une tradition chinoise qui veut que l'on paye ses vieilles dettes à cette époque de l'année. Avançant l'alibi que le peuple chinois doit pouvoir profiter pleinement des réjouissances dans un climat de sécurité, le gouvernement lance une série de mise à mort pour éviter une hausse de la criminalité durant ces festivités, les plus importantes du calendrier chinois, avec la fête nationale (qui connaît, elle aussi, sa vague d'exécutions)[54].
Ainsi, les principes légaux chinois sont donc uniquement pénaux et s'adressent rarement à la population de façon égalitaire. Un proverbe chinois dit : " celui qui a le pouvoir, la loi ne le poursuit pas, celui que la loi poursuit n'a pas le pouvoir "[55].
Mais, il arrive parfois que le gouvernement jette en pâture à la population et à sa justice un de ses membres quand son comportement laisse un peu trop à désirer. Ce fut le cas récemment de Chen Xitong, ex-maire et secrétaire général du Parti communiste de Pékin, dont le train de vie était sans aucune mesure avec ses fonctions officielles. Il aurait été impliqué dans des détournements de fonds publics portant sur la coquette somme de 18,3 milliards de Yuan (11 milliards de francs). Le vice-maire, Wang Baosen, fut également impliqué, mais ce dernier s'est suicidé suite à ces accusations. Cette histoire est la plus grosse affaire de corruption de la Chine communiste. Mais il n'est pas encore sûr que Chen Xitong soit finalement condamné, Deng Xiaoping ayant, paraît-il, parlé en sa faveur, évoquant ses importantes contributions au bon fonctionnement du P.C.C.[56].
Cette longue introduction de Claude Lévi-Strauss date de 1952 et fait partie d'un texte consacré aux problèmes du racisme mais qui traite également de la culture occidentale et du sens de la civilisation. En fait, on y trouve déjà toutes les données essentielles à la problématique de l'universalité des droits de l'homme. Il aborde, dans ces lignes, le problème de l'ethnocentrisme, du relativisme, du droit au développement et d'une régionalisation des droits de l'homme tenant compte des différences culturelles. Cruel de constater que la problématique est toujours présente quelques 44 ans plus tard, et qu'il n'y a eu quasiment aucune solution de trouvée.
En U.R.S.S., ce modèle socialiste préconisait l'application en priorité (pour ne pas dire exclusive) des droits sociaux pour le bien-être du peuple. Par exemple, le droit au travail considéré comme le premier droit, le seul vraiment utile et le seul qui ne soit pas garanti par les politiques vantant les droits de l'homme. Par la suite, la reconnaissance des droits sociaux s'étendra à des domaines voisins tels que le droit au repos et aux loisirs, le droit à la sécurité (maladie, accidents), droit à l'instruction. Après la Révolution russe d'octobre 1917, l'existence d'un Etat socialiste concrétise la vision selon laquelle la conquête des droits sociaux est prioritaire et essentielle[58]. La Chine s'est inspirée de cet exemple et confirme que les droits de l'homme devraient se résumer à l'application des droits élémentaires, tels que le droit à la vie, à la nourriture... Actuellement, les droits économiques, sociaux et culturels reconnus par le protocole du même nom (1966) sont les suivants : droit à la sécurité sociale et à un niveau de vie digne, droit au travail, libre choix du travail, liberté syndicale, droit aux repos et aux loisirs, droit au bien-être et à la santé (alimentation, habillement, logement, soins médicaux, services sociaux), droit à la protection sociale de la maternité et de l'enfance; droit à l'éducation, droit de prendre part à la vie culturelle et scientifique et droit à la protection des intérêts moraux et matériels des auteurs.[59]
L'échec de l'expérience socialiste, censée résoudre tous les tourments de l'homme en abolissant les rapports de classe et en subvenant à ses besoins élémentaires, renforce la position des Occidentaux. Quelle meilleure publicité que le KO de l'adversaire ? Plus besoin de faire des droits de l'homme une nouvelle croisade, cet échec est la preuve que la vision occidentale des droits de l'homme est la plus appropriée au bonheur, à l'épanouissement et à l'équilibre de la condition humaine.
Cette conviction est renforcée par les exemples de Hong Kong et de Taiwan. Comment expliquer que ces deux pays, purement asiatiques dans leurs mentalités et comportements, se soient pliés à la mode occidentale et aient préféré la démocratie comme mode de fonctionnement politique ? Certes, c'est une démocratie un peu " hybride " qui ne ressemble pas trait pour trait à celle des pays occidentaux et dont certaines caractéristiques restent purement asiatiques, mais les Occidentaux ne peuvent que se réjouir de cette avancée. Leur choix ne représente-t'il pas les prémices d'une victoire définitive du modèle occidentale sur un continent qui ne cesse de mettre en avant sa spécificité culturelle ?
Depuis 1984, les habitants de Hong Kong savent que les droits dont ils bénéficient seront " normalement " maintenus pendant 50 ans à partir de 1997. Cela n'a pas empêché un certain nombre d'habitants et d'hommes d'affaire de profiter de leur passeport pour s'installer en Grande-Bretagne, au Canada ou encore en Australie. La confiance vis-à-vis du régime chinois n'est pas vraiment de mise et il est très difficile de savoir comment va réagir le gouvernement de Pékin dès qu'il aura retrouvé sa souveraineté sur Hong Kong. Est-ce la fin de l'île, pôle asiatique de la finance ?
il est probable que Pékin laissera le commerce évoluer tel qu'il le fait actuellement, tant les besoins financiers du régime chinois sont importants, mais il est également possible qu'il ne résiste pas à quelques coups d'éclat susceptibles de montrer au monde entier que Hong Kong appartient désormais et à tout jamais à la Chine et que le processus démocratique n'est pas irréversible, ce dernier pouvant même connaître de curieux retours en arrière.
Ceci dit, les exemples de Hong Kong et de Taiwan restent des exceptions dans la région et ne symbolisent pas encore la propagation du modèle démocratique en Asie. Les résistances sont fortes et le comportement de la Chine en matière de droits de l'homme bénéficie encore de nombreux soutiens.
Deng a permis la réhabilitation de dizaines de millions de victimes politiques, droitiers et contre-révolutionnaires, a autorisé la dissolution du système de classe, la promotion de la liberté économique et a diminué les répressions politiques et religieuses. On a accepté l'idée que le Parti ait pu faire quelques erreurs et l'assurance a été donnée à la population qu'il n'y aurait jamais plus de mouvements de ce genre. Le gouvernement a également augmenté les revenus et les biens de consommation, rendu la scolarisation obligatoire jusqu'à l'âge de 9 ans au lieu de 6, et a augmenté l'espérance de vie jusqu'à 70 ans. Enfin, le gouvernement fit campagne contre la torture, pour les traitements médicaux en faveur des prisonniers, contre les abus de pouvoir des cadres, l'infanticide des filles, le kidnapping et la vente de femmes. Il y eut à cette époque aussi des mouvements dirigés contre la " pollution spirituelle " et le " libéralisme bourgeois ", mais ils furent économes en vies humaines et sans commune mesure avec les " débordements " de la révolution culturelle[64].
En résumé, il est indéniable que la situation des droits de l'homme est meilleure de nos jours qu'elle ne le fut il y a 20 ans, pourtant, la Chine ne quitte plus le banc des accusés. Il ne se passe pas un mois sans que l'on remette au goût du jour les violations quotidiennes chinoises en matière de droits de l'homme.
Mais le gouvernement de Pékin était obligé de passer par cette phase si elle voulait intégrer entièrement le système international. Il a accepté de jouer le jeu de la " clarté " en échange d'une reconnaissance mondiale. Il fut également obligé de se soumettre à la ratification de certains traités[65], officialisant ainsi sont entrée définitive dans le jeu des relations internationales contemporaines, mais la condition essentielle était de préserver un contrôle total de son territoire et de sa population. Faire partie du jeu international d'accord, mais pas à n'importe quel prix. Le but avoué par Deng Xiaoping est de prendre ce qui est à prendre de l'Occident (sciences et techniques, commerce et devises) sans rien perdre de son intégrité culturelle ni de sa spécificité asiatique, renouant ainsi avec le principe déjà utilisé sous le règne de l'Impératrice Ci Xi[66]. La Chine commence alors à jouer de la diplomatie comme d'un moyen d'obtenir ce qu'elle veut sans rien concéder ou si peu. Elle aurait, sans doute, préféré s'abstenir des subtilités de la diplomatie pour aller toujours à l'essentiel de ses besoins, mais les droits de l'homme étant devenus le pain quotidien des relations internationales et apparaissant dans presque toutes les négociations bi ou multilatérales, il lui devenait difficile d'éviter le sujet et cette obligation du compromis a souvent fragilisé sa position.
Par exemple, en 1990, la Commission des Nations Unies pour les droits de l'homme fut obligée d'abandonner une résolution concernant la situation des droits de l'homme en Chine après que cette dernière eut gagné ou la voix ou l'abstention de l'URSS, l'Ukraine, la Yougoslavie, Cuba et la participation des pays africains et des pays d'Amérique latine. La même années, la Chine bloque une initiative de l'Ouest qui voulait mettre en place un mécanisme d'urgence pour habiliter la commission des droits de l'homme à agir lors de sessions exceptionnelles faisant suite à des événements majeurs du genre du massacre de Tian An Men. En 1992, la Chine se joint à la Syrie et aux Philippines (entre autres) pour limiter le mandat du rapporteur spécial de l'ONU sur la torture.
La Chine s'est également jointe au combat des pays africains contre les abus de l'Afrique du Sud. En 1964, un communiqué chinois confirme " le soutien de la Chine au combat des Sud-Africains contre le colonialisme, la discrimination raciale et pour l'égalité des droits et des libertés nationales "[69]. La même année, Pékin condamne le gouvernement sud-africain pour ses lois colonialistes et barbares et lui demande d'arrêter sa persécution des patriotes et de relâcher tous les prisonniers politiques.
Juste après l'établissement de l'Organisation pour la Libération de la Palestine (O.L.P), Israël devient la cible privilégiée des attaques de la Chine. Un communiqué de 1971 déclare " que le peuple chinois soutient fermement le peuple palestinien dans leur juste combat pour gagner leurs droits nationaux et récupérer leur terre. "[70]
La chine a également critiqué les adversaires de l'application des droits civils et politiques. En 1950, un porte-parole de la RPC condamne les Etats-Unis pour leur interdiction du parti communiste japonais, en les accusant de violer les droits fondamentaux de la liberté d'expression et de pensée. Elle dénonce également les massacres d'innocents bouddhistes, étudiants et intellectuels vietnamiens.
En 1963, Mao rencontre un noir américain radical, Robert Williams, qui bénéficie alors d'une bonne aura politique aux Etats-Unis, et appelle le monde entier à " s'unir contre la discrimination raciale menée par les impérialistes américains et de soutenir les noirs américains dans leur combat pour la liberté et l'égalité des droits "[71]. Au milieu des années 70, il critique la société américaine qui opprime et exploite les femmes, soulignant que cette pratique est particulièrement courante dans les sociétés capitalistes[72].
En 77-78, les premiers vrais mouvements pour les droits de l'homme apparaissent en Chine et des lettres sont envoyées au président démocrate américain Jimmy Carter, dont la politique était basée sur le respect des droits de l'homme.
Au début de son règne, Deng Xiaoping ne bénéficie pas de l'assentiment de la vieille classe dirigeante. Il récupère donc le mouvement du Mur de la Démocratie de 1979, durant lequel la Démocratie fut réclamée pour la première fois, pour consolider son pouvoir (comme l'avait fait Mao avec le Mouvement des Cent Fleurs). Ce fut, tout de même, une période dorée pour les Démocrates chinois, mais le gouvernement ne leur a pas laissé le temps de profiter de cette nouvelle assise. Ils ont eu plus ou moins les mains libres pendant deux ans, puis il y eut une campagne de dénigrement contre eux au sein du Parti et les partisans d'une ferme reprise en main du pouvoir les surnommèrent " chiens courants à la botte des impérialistes américains ", autrement dit, " bande de traîtres ".
Sont également critiquées les politiques soviétiques de discrimination et d'oppression des minorités nationales, l'exploitation des femmes et l'utilisation du KGB comme d'un instrument destiné à museler le peuple. Elle finit par se moquer de la constitution soviétique qui garantit droits et libertés à la population mais qui les dénient à tous ceux qui osent les utiliser pour empiéter sur les intérêts du socialisme ou de l'Etat.
L'Asie du Sud-Est n'est pas en reste et la Chine utilise souvent l'argument des droits de l'homme pour protester contre l'oppression des Chinois d'Outre-mer. En 1958, Pékin accuse le gouvernement thaï d'avoir violé les droits fondamentaux, pourtant reconnus internationalement, en persécutant d'innocents Chinois d'Outre-mer. Le problème de la diaspora est de taille puisque les Chinois d'Outre-mer représentent 55 à 60 millions d'individus : on en compte 20 millions à Taiwan, 5,5 millions à Hong Kong, 5 millions en Indonésie, 6 millions en Malaisie, 1 million aux Philippines, 7,5 millions en Thaïlande, 2 millions à Singapour, 1,5 millions en Indochine, 0,5 million en Corée et en Birmanie...
Leur poids démographique est très variable mais leur poids économique est prépondérant : ainsi, en Indonésie et aux Philippines, où ils ne représentent qu'un faible pourcentage de la population, ils contrôlent 70% du commerce privé (Indonésie) et 43% de l'économie (Philippines), 90% des investissements industriels et commerciaux et 50% de la finance en Thaïlande[73].
Ils vivent souvent dans un environnement difficile, que ce soit pour des raisons ethniques ou religieuses en Indonésie, pour des motifs politiques en Indochine, parfois incertains de leur avenir à Taiwan, leur mainmise sur les affaires nationales ne sont pas toujours du goût de tout le monde.
Une logique de la Révolution : il faut opposer les droits formels aux droits réels. Par droits formels, on entend par exemple la liberté d'expression, de mouvement. Par droits réels, on entend le droit à la vie, à la nourriture, à la santé (les besoins essentiels). Cet argument fut utilisé par Mao et reflète, en fait, la démarche socialiste de l'époque.
Une logique de développement : il existe des droits plus importants que d'autres. Les droits économiques et sociaux doivent être appliqués en priorité, devant les droits civils et politique. Le bien-être du peuple est la chose la plus importante. La logique de développement connaît son apogée dans les années 80, sous Deng Xiaoping. A cette époque, cohabitent un conservatisme idéologique et un développement effréné.
Une logique de la différence culturelle : les droits de l'homme ne sont valables que dans le contexte culturel occidental où l'individualisme est une priorité, alors qu'en Chine, et en Asie en général, le communautarisme est privilégié. Cette logique est apparue dans le contexte de la fin de la guerre froide. Le gouvernement considère que les droits essentiels sont déjà réalisés et que toutes autres critiques sont non fondées car trop précoces.
Le but de la Chine s'éclaircît progressivement : il n'est plus question de subir les attaques provenant de toute part concernant les droits de l'homme. D'une position défensive, elle se décide à adopter une stratégie offensive en s'impliquant, au niveau international, non seulement dans la mobilisation contre les abus commis par les autres pays mais également dans un développement de standards concernant les droits de l'homme et essaie, ainsi, de bénéficier d'une nouvelle image positive auprès des autres Etats. Elle accepte enfin de reconnaître l'existence du concept des droits de l'homme mais pour mieux l'utiliser à son avantage.
Il existe principalement deux raisons à cet état de fait : le rôle pervers que joue l'information dans la promotion les droits de l'homme et la prééminence de la politique réaliste dans les relations internationales, l'exemple des relations sino-américaines en étant l'illustration parfaite.
Si la connaissance des droits de l'homme s'est développée régulièrement de part le monde depuis 1948, c'est surtout grâce au développement, parallèlement, des capacités d'information. Pourtant, l'information fut souvent au centre des débats entre (schématiquement) le Nord et le Sud. Dans les années 70, lorsque cette opposition prend un caractère global en ce qui concerne les droits de l'homme, deux grands débats ont eu lieu : droits et devoirs économiques et liberté de l'information. Fin 70-début 80, l'Unesco devient le théâtre d'une controverse sur le Nouvel ordre mondial de l'information. Le Tiers-Monde se met à contester le monopole de l'Occident en matière d'information et la toute puissance des grandes agences d'information.
En octobre 1980, la Conférence générale de l'Unesco ratifie, par consensus, une résolution sur ce Nouvel ordre mondial de l'information, demandant, " l'élimination des déséquilibres et des inégalités qui caractérisent la situation actuelle et l'élimination des effets négatifs de certains monopoles publics ou privés... "[75]
En fait, cela ne servira pas à grand-chose et le rejet de l'emprise occidental se verra vite remplacée par le contrôle de l'Etat sur l'information. De plus, à cette époque, l'Unesco s'enfonce dans une grave crise qui culminera avec le départ, en 1984, des Etats-Unis (qui finançaient un quart de son budget) qui en avait assez d'être toujours pris à parti par les pays du Sud dans son enceinte. Considérant également que l'organisation est bureaucratique et inutile, la Grande-Bretagne suivra le mouvement en 1985.
Cette querelle entre le Nord et le Sud à propos du contrôle de l'information est capitale car, de nombreuses fois, le Sud fut à la merci de cette information. Souvent, son sort a dépendu de ce qu'en faisait passer les médias. Nous avons vu qu'en ce qui concerne la Chine, cette dernière a longtemps profité du fait que l'on ne sache rien de ce qui passe sur son territoire. Mais encore maintenant, elle maintient un contrôle très rigide et une solide censure sur toutes les informations qui entrent ou qui sortent du pays. On peut citer, dernièrement, le cas de plusieurs agences d'informations économiques autorisées par le gouvernement chinois puis interdites par crainte de voir circuler des informations qu'il ne pourrait pas contrôler.
Certes, l'information est parfois difficile à recueillir, et la télévision ne peut pas tout. Un journaliste de presse écrite peut passer inaperçu, les caméras de télévision se font vite remarquer et on peut les empêcher de tourner. Or, sans image, pas de télévision, d'où un intérêt médiatique restreint. En outre, les gens ont de plus en plus tendance à se fier au jugement du journaliste et à ne garder en mémoire que les images que ce dernier leur donne à voir. Le flot d'images et d'information que l'on reçoit chaque jour rend utopique un quelconque recul et nous sommes plus souvent plongés dans l'information qu'extérieurs à elle.
Enfin, l'information est sélective. Elle parlera plus facilement de tel ou tel pays, occultant ainsi de nombreux autres. Certains sont à la mode ou correspondent aux critères d'intérêts politiques du moment, d'autres ne " correspondent à rien ". " Diffuser une info plutôt qu'une autre, c'est occulter doublement celle qu'on ne donne pas. Et s'ils sont parfois fortuits, les choix, dans d'autres cas, ne sont pas innocents. "[77]
Le pouvoir des journaliste est considérable et le rôle de l'information primordial. Si les événements de Tian An Men ont eu une telle répercussion au niveau international, c'est parce que certains journalistes étrangers étaient présents et que leur reportage a pu passer les frontières. Sans leur présence, le " printemps de Pékin " serait restée une anecdote de politique intérieure. Mais il ne faut pas oublier la " manipulation " inverse : les jeunes partisans de la démocratie chinoise ont voulu faire perdre la face aux dirigeants chinois en exploitant la couverture médiatique développée pour la visite de Gorbatchev.
" Le poids des mots, le choc des photos ", ce leitmotiv du célèbre hebdomadaire Paris-Match, pourrait représenter la philosophie des médias d'aujourd'hui (ce leitmotiv n'a t'il pas toujours été, en fait, celui des médias ?). On privilégie le sensationnel et le spectaculaire au détriment de l'éthique et de l'humanisme. S'il n'existe plus, aujourd'hui, un seul pays réellement à l'abri des enquêtes du monde extérieur, il faut d'abord que l'information s'intéresse à lui, ce qui est loin d'être évident.
Téléphone, fax, communications par satellites, autoroutes de l'information, Internet, autant d'instrument de communications qui se sont développés ces dernières années, balayant ainsi tout principe de frontière et de censure, sans que ce soit forcément au profit des grandes causes.
Il y a eu déjà de nombreux abus et manipulations de l'information, cette dernière étant un instrument privilégiée de propagande, et ce, aussi bien dans les pays démocratiques que totalitaires. Mais, à chaque tentative de désinformation qui éclate au grand jour (exemple du charnier de Timisoara), on se remet en question en tant que spectateur passif, on se promet de ne plus se laisser prendre, on se méfie de tout et, au bout de quelques temps, on se retrouve une fois plus portée par la déferlante de l'information jusqu'à la prochaine prise de conscience. Il est difficile de concilier son intérêts pour le monde avec une critique constante des informations qu'on en reçoit, comme il est délicat de faire la part des choses entre la mise en scène émotionnelle d'une information et l'analyse que l'on doit en faire.
" Nous avons certes le devoir de parler des droits de l'homme à une société qui a besoin d'être informée sur le sujet, encore faut-il que celle-ci soit réceptive à ce que nous, média, avons à lui dire sur ce thème. " résume Noël Copin[79]. Il est vrai que le sujet des droits de l'homme continue à déranger et tout journaliste abordant ce thème prend le risque de ne pas voir son travail reconnu à sa juste valeur humaniste.
Quel sera le rôle de l'information dans les années à venir pour la promotion des droits de l'homme ? Ce sera peut-être le rôle des ONG de focaliser leur intérêts sur ce sujet et de mettre à la disposition de la population une information spécialisée de qualité. En effet, la " connexion " est souvent longue et laborieuse entre celui qui possède l'information et celui qui en a besoin. A long terme, l'Internet pourra être une solution à ce problème. La mise à disposition d'un gigantesque réseau d'informations où chaque personne viendra collecter les données (même très spécialisées) dont il aura besoin sur tel ou tel sujet permettra, sans aucun doute et par recoupements successifs, une meilleure appréhension des problèmes de ce monde. De plus, toutes les informations devraient pouvoir (si les Américains calment leur paranoïa) circuler librement. Ainsi, il sera de plus en plus difficile pour les Etats totalitaires de stopper ou d'empêcher l'information de se diffuser instantanément dans le monde entier et surtout, que tout le monde (y compris leur propre population) puisse y avoir accès. Pour le cas de la Chine, il est évident que plusieurs dizaines d'années passeront avant qu'une majorité de sa population puisse avoir accès à ces techniques d'information et que les effets bénéfiques de la diffusion de la connaissance portent ses fruits, mais il est de toute façon illusoire de penser que les mentalités puissent changer plus rapidement.
L'information est capable du meilleur comme du pire, c'est ce qui la rend à la fois indispensable et détestable. Grâce à elle, on peut sauver des vies et améliorer la situation de milliers de personnes. A cause d'elle, on peut en tuer des milliers d'autres. Elle ne devrait jamais, en tout cas, devenir un instrument de propagande à la merci d'une doctrine pervertie.
On peut donc dire, qu'à partir de la fin des années 80, aucun pays ne fut plus " harcelé " par les Etats-Unis que la Chine. En comparaison, l'Inde ne fut pas préoccupée, n'étant pas un partenaire stratégique important. De même, Israël, ne fut jamais inquiétée, en raison de la relation complexe de dépendance entre les deux pays et de la pression constante des lobbies juifs américains sur le Congrès.
En fait les violations chinoises des droits de l'homme prenaient de plus en plus de place au fur et à mesure que se multipliaient les échanges économiques et commerciaux. Les principaux reproches américains concernaient les points suivants [83] :
* les emprisonnements pour convictions politiques différentes de celles du Parti (les Tibétains, les Mongols...).
* la répression religieuse contre les mouvements catholiques et protestants qui rejettent le contrôle du gouvernement de Pékin.
* L'absence de procédure judiciaire dans les procès criminels, l'inexistence de défense pour les accusés, la négation de la présomption d'innocence, les abus policiers, les détentions abusives, la dépendance du secteur judiciaire, les punitions trop sévères par rapport au délit, la rééducation forcée par le travail, sans aucun procès ni recours judiciaire.
* L'utilisation abusive de la peine capitale pour des petits délits, les exécutions publiques, l'absence de recours à cette condamnation, les prélèvements des organes des prisonniers exécutés.
* Le Tibet : la répression de la culture tibétaine, en plus de la répression politique et religieuse. La colonisation du Tibet par les populations chinoises et expérimentations nucléaires sur le plateau de Lop Nor.
* Les contrôles abusifs de la population par les autorités locales (souvent contre l'avis du gouvernement central). L'obligation pour les femmes de se faire stériliser ou de se faire avorter (parfois jusqu'au dernier mois de la grossesse, ce qui équivaut à un infanticide).
* Les mauvais traitements dans les prison et les camps de travail.
En fait, ces reproches constituent les principales préoccupations de la communauté internationale en matière de droits de l'homme en Chine, mais on pourrait aussi citer :
- le droit de grève.
- le déni de la liberté de presse.
- le kidnapping et l'exploitation des filles et des femmes.
- la discrimination des homosexuels.
- les interférences au travail des journalistes étrangers.
- les pratiques eugéniques.
- les interférences de l'Etat envers la pratique de l'Islam et du Bouddhisme.
- l'impossibilité de choisir librement son lieu de résidence.
Reagan (1981-1988) s'empressa d'enterrer cette diplomatie qui lui semblait bien imprudente voire suicidaire et dont les retombées étaient pour le moins aléatoires. Il préfère alors subordonner complètement les droits de l'homme (sans s'en désintéresser complètement) aux considérations géopolitiques du moment. Bush (1988-1992) continuera sur cette lancée mais plaça quand même les droits de l'homme au centre de son Nouvel Ordre Mondial, ce qui lui offrait, vis-à-vis du peuple américain, une caution pour sa politique d'intervention à l'étranger .
Le retour des Démocrates au pouvoir relance la même contradiction que celle de l'époque Carter, sauf que le " containment " serait devenu plus économique que politique. Clinton, durant sa campagne électorale, a insisté sur le fait que George Bush s'était montré beaucoup trop laxiste envers les Chinois, favorisant trop les relations économiques au détriment des droits de l'homme. La Chine avait déposé une demande de réintégration au GATT (accords généraux sur les tarifs douaniers et le commerce) et avait presque réunie toutes les conditions nécessaires à son retour quand les Démocrates ont décidé d'imposer toute une nouvelle série de conditions que les Chinois ont jugé inacceptables. La querelle entre les deux pays éclata lors de la rencontre entre Jiang Zemin et Clinton au sommet de Seattle en 1993. Clinton se croyait en position de force pour imposer son " deal ", à savoir plus de libertés en Chine en échange de meilleurs relations commerciales avec les Américains, ce que Jiang a poliment mais fermement refusé.
Pour Zhu Muzhi, président de la Société chinoise des Droits de l'homme, le président américain a pris une sage décision. Citant un vieil adage chinois, " une personne soulève un rocher juste pour le laisser tomber sur ses propres pieds "[85], il est heureux de constater que certains Américains se soient rendus compte que s'ils cessaient d'accorder la clause NPF à la Chine, ils seraient obligés de se retirer du plus grand marché du monde. De plus, il est évident que les autres pays n'auraient pas suivi l'exemple américain et qu'ils se seraient, au contraire, rués pour combler le vide laissé par le départ des Etats-Unis. La décision de Clinton a été officialisée, le 20 mai dernier, lors de la 29e réunion internationale du Conseil économique du Bassin Pacifique : " Révoquer la MFN nous entraînerait dans une période de mutuelle isolation et récrimination qui nuirait aux intérêts américains. "[86] Désormais, les préoccupations économiques l'emportent et le Congrès devrait, en toute probabilité, entériner la décision de la Maison blanche. Le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, Warren Christopher, a déclaré : " révoquer le renouvellement de la MFN à la Chine, ne ferait pas progresser la situation des droits de l'homme dans ce pays. Mais cela nuirait à notre économie et mettrait en péril plus de 200 000 emplois aux Etats-Unis. "[87]
Conscient de son avantage dans le bras de fer qui l'oppose au gouvernement américain, Pékin espère désormais obtenir un renouvellement perpétuel, ou tout au moins à plus long terme, de la MFN.
Cette arrestation est intervenue dans un contexte déjà tendue entre la Chine et les Etats-Unis. En effet, trois semaines auparavant, les Etats-Unis ont, pour la première fois, accordé un visa privé au président taiwanais Lee Tenghui et ont également reçu la veuve de Chiang Kaishek lors des commémorations du cinquantième anniversaire de la reddition japonaise.
Une semaine après son arrestation, les autorités chinoises ont vendu aux différents organes de presse (en échange de la modique somme de 15 000 francs !) une cassette vidéo où l'on voit Harry Wu faire son autocritique et reconnaître avoir utilisé de fausses informations lors de son reportage. Dès lors, la communauté internationale s'insurge et les militants américains des droits de l'homme demandent à Hillary Clinton de ne pas se rendre à Pékin pour la conférence mondiale des Nations Unies sur les femmes (septembre 1995).
Pendant ce temps, la presse officielle chinoise fustige Wu Hongda le traître, et se demande si " certaines personnes, au sein de l'administration américaine, ont l'intention de sortir leur " carte des droits de l'homme " en utilisant Wu Hongda alors que les relations sino-américaines se sont dégradées du fait que l'administration américaine a, contrairement aux principes fondamentaux des trois communiqués conjoints sino-américains, permis à Lee Tenghui de visiter les Etats-Unis ? "[88]
Jugé dans la ville de Wuhan, Wu a été condamné à 15 ans de prison et a été extradé vers les Etats-Unis après 66 jours de détention. A son arrivée à San Francisco, Wu a déclaré que sa nationalité américaine était probablement responsable du fait qu'il n'ait pas été purement et simplement exécuté. D'ailleurs, ses conditions de détention étaient meilleures que celles de ses camarades chinois. " Le combat ne fait que commencer. Ils peuvent me détruire mais je ne pense pas qu'ils puissent me vaincre. "[89]
En ce qui concerne les Etats-Unis, sa diplomatie peut parfois exercer une certaine influence sur les hommes au pouvoir et les inciter à la modération en subordonnant l'aide à certaines conditions d'humanité. Ils peuvent le faire car c'est la diplomatie d'une grande puissance. Mais il serait illusoire d'espérer que les Etats-Unis puissent n'avoir pour alliés que des Etats et non des régimes ou soutenir exclusivement des régimes respectueux des droits de l'homme. Cette vision des choses a donné naissance à la " doctrine Kirkpatrick ", du nom de la représentante des Etats-Unis à l'ONU. Celle-ci soutenait l'opinion (alors largement partagée) que les dictatures militaires représentaient, à tout prendre, un moindre mal, en renforçant l'autorité d'Etats fragiles et en barrant la route à la subversion révolutionnaire. Il convenait, alors, de dénoncer les méfaits de certains gouvernements, mais seulement ceux des dictatures adverses et il convenait de détourner le regard des crimes et exactions des autoritarismes réputés tolérables ou nécessaires[91].
Selon Raymond Aron, " la diplomatie d'une grande puissance ne peut être ni machiavélique, ni purement angélique et ce, ni en parole ni en action. (...) Pour améliorer le monde, mieux vaut d'abord le connaître ".[92] Cette conclusion peut paraître décevante car elle se résigne aux pratiques du système interétatique actuel, mais à quoi bon développer une doctrine exclusivement moraliste qui serait intellectuellement satisfaisante, mais totalement inadaptée ?
Il est donc sûrement plus efficace de chercher à comprendre comment fonctionne " l'ennemi " pour pouvoir par la suite profiter de ses faiblesses et mieux les exploiter. Or, il paraît bien difficile d'appréhender le mode de fonctionnement politique des Chinois, ces derniers ne suivant jamais la même politique et n'hésitant jamais à aller là où personne ne les attend. Délicat, dans ces conditions, de prévoir une stratégie " d'enrôlement " efficace quand le sujet d'étude ne cesse de changer d'attitude.
Deng a toujours su utiliser la manipulation politique : si l'on analyse les situations des deux mouvements démocratiques de 1979 et 1989, on se rend compte que le gouvernement les a utilisés pour régler ses comptes, prenant ainsi exemple sur la stratégie maoïste du " Mouvement des Cents Fleurs ", quand Mao avait invité le peuple à critiquer le régime au début de l'année 1956 (" que cent fleurs s'épanouissent, que cent courants de pensée rivalisent ") et qu'il n'eut plus qu'à cueillir tous ses opposants lors d'un mouvement de " rectification ". En 1979, la contestation de la rue a, dans un premier temps, été soutenue par Deng pour discréditer les tenants d'une politique de réforme moins radicale. Le but du premier Printemps de Pékin était, en effet, orienté vers une critique de l'héritage maoïste, démontrant l'opposition populaire à toute restauration d'un socialisme, même modéré. Au sein des instances dirigeantes, les hésitants ont été conduits à rejoindre Deng. Dans un deuxième temps, celui-ci s'est débarrassé du mouvement démocratique. Ce changement d'orientation signifiait clairement que s'il y avait des réformes économiques en cours, le Parti avait bien l'intention de rester à la tête des affaires.
Le scénario a été le même en 1989, mais inversé. Cette fois-ci, le mouvement démocratique a été pressenti comme un danger pour la stabilité du pays. Il s'agissait donc de démontrer la force du régime. Les premières têtes politiques à tomber furent celles des hommes s'étant le plus compromis dans les réformes radicales de la fin des années 80. Il est inutile, ensuite, d'insister sur l'effet dissuasif qu'a provoqué la répression des manifestations de Tian An Men.
Ce comportement, largement despotique, apparaît profondément ancré dans les mentalités dirigeantes. L'ignorance du droit, l'absence d'équilibre des pouvoirs et d'alternance politique, l'inégalité fondamentale entre gouvernants et gouvernés, tout cela caractérise en plus le pouvoir chinois. En outre, dans un pays qui ne possède pas véritablement d'organisme de retraite, et où la perte du pouvoir entraîne la perte de tous les privilèges, voire de la vie, les dirigeants ont toujours eu tendance à s'accrocher au pouvoir jusqu'à la mort. Que dire de Deng Xiaoping, 92 ans révolus, n'ayant pas fait une seule apparition publique depuis 2 ans, et qui pourtant continue à influencer le déroulement de la politique chinoise aussi bien intérieure qu'étrangère ?
L'incident diplomatique a été frôlé mais les Chinois ont obtenu ce qu'il voulait. D'autant plus que Jacques Chirac a tout fait, le lendemain, pour faire oublier ce " malentendu " passager. Qui tient vraiment les rênes des relations bilatérales entre nos deux pays : la France et ses grands principes rétractables ou la Chine et son pragmatisme imparable ? Aucun pays au monde ne peut refuser de commercer avec le plus prometteur des marchés économiques, même si ce dernier refuse de se conformer à quelques principes humanistes...
Si l'on résume le jeu politique de la Chine depuis 1990, on peut dire que Pékin a réussi un retour graduel à une diplomatie dominante. Par son comportement individualiste par rapport à la communauté internationale (maintien de ses essais nucléaires par exemple), par son rejet automatique de toutes critiques sur les droits de l'homme lors de voyage à l'étranger ou lorsqu'il se fait l'hôte de représentants étrangers, et surtout par l'obtention, en 1994, de la séparation nette entre le renouvellement de la Clause de la Nation la Plus Favorisée et les améliorations des droits de l'homme, le gouvernement reste maître de son destin et de celui de ses citoyens. On peut dire que, stratégiquement, elle a fait preuve d'une flexibilité réaliste et tactique mélangeant l'idéologie à une attitude à la fois résistante et pleine de compromis. Elle a utilisé cette stratégie pour, simultanément, rallier à sa cause les pays du Tiers-Monde (surtout lors des forums internationaux) et obliger l'Ouest à privilégier la politique réaliste au détriment des droits de l'homme (mettant ainsi les Occidentaux dans une position peu confortable de dilemme entre les intérêts et la morale).
Actuellement, quatre noms se détachent pour la succession : Jiang Zemin, à la fois président de la Chine, chef des armées et secrétaire général de son parti unique, a su promouvoir des responsables pour renforcer son clan, connu sous le nom de " groupe de Shanghai ". Le chef du gouvernement, Li Peng, dispose de soutien de poids, mais il n'est pas certain que son rôle de premier plan dans la répression des insurrections de 1989 joue en sa faveur. Zhu Rongji, vice-premier ministre, chargé de l'économie, essaie de rassurer l'Occident sur la capacité de la Chine à maintenir son taux de croissance élevé, à juguler une inquiétante inflation et à rembourser ses emprunts. Autre personnage-clé, Qiao Shi, ancien des services de sécurité, haut placé dans la hiérarchie du parti, président du Congrès national du peuple, influent dans l'armée, se veut réformateur et laisse diffuser de lui un portrait libéral[93]. Mais, pour l'instant, aucune personnalité du Parti n'a été officiellement désignée pour succéder à Deng Xiaoping, d'où une rivalité certaine dans les coulisses du P.C.C. pour les prochains mois.
Le dissident Wei Jingsheng est devenu, par la suite, un véritable symbole du jeu politique qui s'est monté autour des droits de l'homme depuis quelques années. Emprisonné en 1979, il est libéré en septembre 1993, six mois avant le terme de sa peine, Pékin espérant obtenir les Jeux Olympiques de l'an 2000. Dès sa sortie de prison Wei reprend sa liberté de parole alors qu'il est théoriquement privé de ses droits politiques. Pendant quelques mois, il semble bénéficier de protections haut placées et il pense avoir obtenu qu'on le laissera s'exprimer via la presse étrangère, du moment qu'il tombe d'accord avec le régime pour souhaiter le succès de Pékin dans la course olympique, puis pour demander aux Etats-Unis de ne pas se servir de la querelle sur les droits de l'homme pour frapper de taxes les exportations chinoises. Mais Washington commet une gaffe, John Shattuk, chargé des droits de l'homme au département d'Etat, le rencontre à Pékin avant même de s'être entretenu avec son hôte officiel, le ministre des affaires étrangères, Qian Qichen[95]. De plus, le C.I.O. préfère finalement Sydney à Pékin. Le 1er avril 1994, Wei Jingsheng est à nouveau arrêté, en compagnie de sa secrétaire Tong Yi. Même leur famille n'ont pas été mises au courant du lieu de leur détention. Finalement, le 13 décembre 1995, Wei passe en jugement, le procès est expéditif et il est condamné à 15 ans de prison.
Principal ennemi de Deng Xiaoping, Wei bénéficie d'un soutien solide en France où ses partisans ont, pour la première fois, proposé son nom pour le Prix Nobel de la Paix, espérant ainsi mettre la pression sur le gouvernement chinois, comme cela avait été fait en Birmanie pour accélérer la libération de Aung San Suu Kyi
L'autre dissidence concerne des personnages comme Yan Jiaqi et Fang Lizhi (surnommé le " Sakharov chinois "), tous deux réfugiés aux Etats-Unis. Leur célébrité internationale les préserve d'une répression violente. Mais, bien que possédant plus de libertés que la première, cette dissidence n'a pas de programme à opposer à la politique de Deng. Le mouvement démocratique en exil se fait plus remarquer par des querelles de personnes que par la profondeur de ses analyses. Il est éclaté en une multitude de groupes de pression sans grande consistance et ne semble pas posséder de relais en Chine même. Lee Kuan Yew en parle en ces termes : " Le régime de Pékin est plus stable que n'importe quel gouvernement qui pourrait être mis sur pied en Chine. Imaginons que les étudiants qui ont mené l'insurrection de Tian An Men aient formé un gouvernement. Ces mêmes étudiants sont maintenant en France ou aux Etats-Unis. Ils n'ont pas cessé de se quereller dès lors. Quel sorte de Chine auraient-ils aujourd'hui ? Sûrement quelque chose de pire que l'Union Soviétique. La Chine est un pays vaste et disparate, il n'y a aucune alternative à un pouvoir central fort."[96]
Quant aux dissidents qui sont restés en Chine, leur sort n'est pas enviable. On peut citer l'exemple de Wang Dan, dont la libération fut souvent conditionnée à une situation politique favorable. Celui qui incarna " la conscience étudiante " du mouvement de 1989 à été condamné à cinq ans de prison. Libéré sur parole, en 1993 par les autorités chinoises, il fut également utilisé dans le but de convaincre le Comité International Olympique de retenir Pékin comme ville hôte des jeux de l'an 2000. Il a été de nouveau arrêté en mai 1995. Après que la ville de Sydney ait été choisie pour les prochains Jeux Olympiques, le gouvernement chinois, extrêmement vexé de cette défaite et qui voulait tellement que la Chine soit la terre d'accueil des premiers Jeux du XXIe siècle, remirent à l'ombre quelques dissidents qui avaient été libérés en même temps que Wang Dan.
Cette utilisation sélective de mesures permissives puis répressives soulèvent un cruel dilemme pour les défenseurs des droits de l'homme : quels vont être les effets secondaires de leurs actions en faveur de la libération de tel ou tel dissident ? Parfois, la pression exercée sur le gouvernement s'avère plus dommageable que bénéfique. La victime ou la famille de la victime (suivant le système de responsabilité collective) peut subir les conséquences de ce geste censé les sauver[97].
· Les droits de l'homme deviennent une préoccupation internationale à partir du moment où l'Etat souverain ratifie les traités internationaux (jusqu'à maintenant, la Chine a ratifié 7 des 25 principaux traités concernant les droits de l'homme[99]).
· Des violations particulièrement odieuses des droits de l'homme peuvent et doivent être condamnées et supprimées par la communauté internationale. Il s'agit du génocide, de l'invasion d'un territoire, l'occupation militaire et l'apartheid.
· Les violations menaçant la paix et la sécurité des pays avoisinants ou du monde sont sujets aux interventions internationales, comme la discrimination raciale, le génocide, le terrorisme internationale ou les violations provoquant des flots de réfugiés.
Certains intellectuels ont également édité une liste de problème sur lesquels la communauté internationale peut se pencher : violation du droit à l'autodétermination et au développement, agressions colonialistes et néocolonialistes, hégémonisme, ségrégation raciale, génocide, esclavage, réfugiés à grande échelle, terrorisme.
Ces violations constitueraient, selon les autorités chinoises, les plus urgentes et les plus importantes causes de violations des droits de l'homme. Si la communauté internationale se fixait comme objectif de s'occuper d'abord de ces actes contraires au droit international, les droits de l'homme feraient de gros progrès.
Bien que ce ne soit pas clairement exprimé, toutes ces violations concernent les collectivités, non les individus, ainsi que celles mettant en cause la souveraineté et le développement, grand cheval de bataille de la Chine. Finalement, comme le souligne Andrew J. Nathan, une intervention de la communauté internationale est justifiée si une violation est effectuée par des nazis, des fascistes ou par un Etat militaire, ces mêmes crimes qui furent à l'origine de la création du régime international des droits de l'homme !
Mais ces arguments sont fondés sur des nuances difficiles à appréhender, de la même façon qu'il est difficile de faire la distinction entre les droits collectifs et les droits de l'individu, entre les droits violés par un Etat partie aux conventions et celui qui ne l'est pas, violations à petite ou grande échelle, violations exercées par des forces progressistes ou réactionnaires...
Depuis les années 80, la Chine s'est donc enfermée dans ce mélange de militantisme pour l'application des droits de l'homme dans le Tiers-Monde et l'application de sanctions contre les pays qui, par hégémonisme, impérialisme, colonialisme ou autocratie, violent les droits de l'homme à grande échelle, et son combat contre ceux qui utilisent les droits de l'homme pour calomnier et attaquer la Chine, cherchant à intervenir dans les affaires judiciaires et administratives chinoises, ce qui est, somme toute, un acte inamical contre la Chine et le peuple chinois.
Le rôle des intellectuels s'est donc limité à la rédaction d'un argumentaire figé destiné à justifier, par avance, toutes les actions de la Chine en matière de droits de l'homme. Les seuls écrits contradictoires écrits par des Chinois sont les ouvrages des dissidents exilés à l'étranger, ce qui n'est pas très étonnant dans un pays où les intellectuels ne sont appréciés que s'ils se conforment à la ligne directrice du Parti.
Les officiels refusent de voir appliquer un système aussi injuste qui relève exclusivement de la mauvaise foi occidentale, toujours prompte à critiquer chez les autres ce qu'elle laisse arriver sur son propre territoire. Pour la Chine, cela ne fait aucun doute, le vrai motif de tout cela est que l'Occident veut nier à ce pays le choix de son propre système politique, elle veut anéantir sa différence culturelle et supprimer sa souveraineté nationale. Le gouvernement chinois ne récuse pas le fait qu'il existe, sur son territoire, des violations des droits de l'homme, mais il en existe dans tous les pays et la punition de ces actions est du ressort du gouvernement et doit le rester.
Nous voilà donc dans une impasse : il est clair que la Chine refusera toujours l'application des droits de l'homme tant qu'ils seront présentés de manière offensive par les Occidentaux et qu'elle a tout intérêt à maintenir sa flatteuse position de " je refuse de me soumettre ". Mais, depuis quelques années, les instances internationales tentent de mettre fin aux réticences des pays non occidentaux en multipliant les initiatives en faveur d'une application régionale de ces droits. C'est-à-dire que l'on prend pour base les principes énoncés dans la DUDH mais on essaie d'adapter leur application suivant les spécificités culturelles de chaque pays. Par la régionalisation, les instances de l'ONU prennent une vraie décision politique en acceptant de s'éloigner quelque peu du texte utopique de la DUDH et en s'engageant à prendre en compte les différences culturelles et historiques de chaque société dans le but de permettre une meilleure diffusion et une plus large promotion des droits de l'homme dans des régions jusque-là réfractaires aux valeurs de l'Occident. Ainsi, il ne serait plus possible pour ces pays de refuser l'application de " droits de l'homme minima " et de se réfugier derrière la notion de relativisme culturel qui bloque toute démarche positive en matière de droit.
L'expérience a été déjà été tentée en Afrique, mais avec des résultats plus que mitigés (voir infra). Faut-il déjà en conclure que la régionalisation n'est pas une solution viable au problème des droits de l'homme ou ce passage difficile est-il nécessaire tant est sensible tout ce qui touche aux différences culturelles ? De même, si la régionalisation apparaît comme une solution positive, sera t'elle suffisante ou sera t'il nécessaire de la compléter par une action plus proche de la population comme peuvent l'effectuer les organisations non gouvernementales ?
Dans ces conditions, on ne pouvait que constater l'inefficacité des mesures de protection internationale. Pourtant, la pression idéologique des pays occidentaux se faisant de plus en plus forte (pression officialisée par la politique de l'ONU), l'Afrique a accepté de se doter d'un semblant de système protecteur des droits de l'homme. Ainsi, les gouvernements des Etats indépendants d'Afrique créèrent, en 1963, l'Organisation de l'Unité Africaine (O.U.A.) qui avait pour but d'affirmer les trois pôles de leur unité : l'affirmation du droit à leur libération pour les peuples encore colonisés, leur commune haine du racisme sud-africain et leur désir de développement économique. Mais ni la démocratie, ni les droits de l'homme ne constituaient des références pour ces gouvernements, souvent autoritaires, régissant des Etats fréquemment artificiels nés des découpages effectués au XIXe et au XXe siècle par les puissances impérialistes européennes en fonction de leurs antagonismes et de leurs intérêts, sans aucune référence aux réalités, notamment ethniques, du continent. Les Etats membres de L'O.U.A. ont pris l'engagement réciproque de non-ingérence et ont adhéré au dogme d'intangibilité des frontières, ce qui a rapidement conduit à des violences internes de groupes ethniques les uns contre les autres, sans qu'il soit possible d'envisager de nouveaux tracés de frontières.
Pourtant, des pressions nombreuses se sont exercées sur les gouvernements africains, mais il a fallu pas moins de 25 ans pour qu'elles aboutissent (cette idée étant née chez les juristes africains à partir de 1961). Une convention fut finalement adoptée en 1981, mais il fallut attendre encore cinq ans pour que la Charte Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples entre en vigueur en 1986. A la fin de 1991, elle avait été ratifiée par 40 sur les 52 Etats que compte l'O.U.A.
Parallèlement, a été créée une Commission africaine des Droits de l'Homme et des Peuples, composée de 11 membres, élus par la Conférence des chefs d'Etat et de gouvernement de l'O.U.A., même non parties à la Charte. Malheureusement, ses pouvoirs sont réduits puisqu'elle peut seulement adresser un rapport, le plus souvent confidentiel, à la conférence des chefs d'Etat qui disposent du dernier mot.[102]
Dans la Charte, sont proclamées des libertés fondamentales, reconnues sans aucune dérogation. : égalité de tous devant la loi, non-discrimination, droits à la liberté et à la sécurité, droit à la vie et à l'intégrité physique et moral, respect de la dignité humaine excluant toute forme d'exploitation ou d'avilissement, caractère personnel des peines infligées, non-rétroactivité des peines et droit de tous à accéder à la justice. D'autres droits individuels, dont l'exercice peut toutefois être restreint au nom de l'ordre public et pour le bien commun, sont affirmés : liberté d'aller et venir, d'association et de réunion, liberté d'opinion, et droit à l'information, égalité devant les services publics, et surtout, droit de trouver un asile dans un autre pays en cas de persécutions et interdiction d'expulsions collectives visant des " groupes nationaux, raciaux, ethniques ou religieux "[103].
En ce qui concerne les droits économiques, sociaux et culturels, sont affirmés le droit au travail, le droit à des salaires égaux pour des travaux égaux, le droit à la santé et à l'éducation, le droit à la propriété (auquel il peut être porté atteinte en cas de nécessité publique). L'Etat a, comme responsabilité , de protéger la santé physique et morale de la famille, gardienne de la morale et des valeurs traditionnelles, protéger les femmes et veiller à l'élimination de la discrimination à leur égard, protéger les enfants, les personnes âgées et les handicapés[104].
Enfin, et c'est ce qui fait principalement sa spécificité, la Charte évoque " les droits des peuples ". L'O.U.A. ayant toujours milité pour l'intangibilité des frontières coloniales, le mot peuple désigne des groupes de populations, aussi hétérogènes soient-ils, réunis au sein d'un même ensemble par les anciens colonisateurs. Sont donc proclamés le droit des peuples à la disposition de leurs ressources naturelles, le droit au développement, à un environnement satisfaisant et à la paix (le droit des peuples à l'autodétermination visait l'indépendance des dernières colonies).
Les résultats de cette expérience ne sont pourtant pas très concluants. Les exactions toujours commises en Afrique ces dernières années et l'impossibilité totale de trouver des solutions durables, n'augurent pas d'une très grande communication entre les membres de l'O.U.A. Les mécanismes africains se superposant aux mécanismes mondiaux n'ont pas permis de redresser une situation fort mauvaise des droits de l'homme, même des droits civils et politiques.
Pourtant, l'idée de la régionalisation n'a pas été abandonnée, puisqu'elle est censée promouvoir l'universalité des droits de l'homme. De plus, c'est la seule alternative de la communauté internationale.
Sachant que son combat concerne la reconnaissance de ses spécificités culturelles et historiques, la régionalisation devrait être la solution à la mauvaise volonté chinoise de voir appliquer les droits de l'homme sur son territoire. Pourtant, les choses ne sont pas aussi simples et les résultats de l'instauration de mesures régionales plus qu'incertains.
Les représentants chinois participèrent également à la conférence internationale pour les droits des jeunes et parlèrent, en mars 53, en faveur du combat des jeunes dans les pays colonisés.
En 1955, la Chine ratifie le communiqué final de la Conférence de Bandung qui " déclare son plein soutien aux principes fondamentaux des droits de l'homme tels qu'ils sont énoncés dans la Charte des Nations Unies et prend note de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme comme but commun de tous les peuples et toutes les Nations "[106].
La participation de la République Populaire de Chine à l'élaboration d'une conception internationale des droits de l'homme s'intensifie après que la Chine ait récupéré son siège aux Nations Unies en 1971 et que le gouvernement maoïste commence à bénéficier d'une reconnaissance internationale (par la France en 1964, par les Etats-Unis en 1972...). Elle se décide à utiliser les droits de l'homme pour promouvoir les intérêts qu'elle partage avec les Nations du Tiers-Monde, de la même façon que les pays capitalistes utilisent cet argument pour promouvoir leurs intérêts. Une des méthodes consistait à faire inscrire dans des documents de l'ONU quelques principes en faveur du Tiers-Monde et de les faire appliquer le plus vite possible. Une autre était d'utiliser les Nations Unies comme un forum de critique des droits de l'homme contre certains pays en particulier, le combat de la RPC étant principalement centré contre l'impérialisme, le colonialisme, le racisme et pour l'indépendance nationale et la souveraineté.
Progressivement, la Chine se mit à participer aux réunions de la Commission des droits de l'homme aux Nations Unies, d'abord comme observateur puis comme membre à part entière (1982). Elle participa, entre autre, à la sous-commission pour la prévention de la discrimination et la protection des minorités, et à des groupes de travail pour les droits des populations indigènes, sur les aspects de la communication concernant les droits de l'homme, le droits des enfants, le droit des travailleurs migrants et le problème de la torture.
Avec d'autres pays du Tiers-Monde, elle promeut un " droit au développement " que l'Assemblée générale des Nations Unies concrétise, en 1986, par une résolution. Elle a également voté pour autoriser l'ONU à enquêter sur les violations des droits de l'homme au Chili et en Afghanistan et des représentants chinois à l'ONU ont dénoncé publiquement Israël, l'Afrique du Sud, ou encore le Vietnam.
En quelques années, la Chine a rejoint la Convention pour la prévention et la punition du crime de génocide (1983), la Convention relative au statut de réfugiés (1982), le Protocole relatif au statut des réfugiés (1982), la Convention internationale pour l'élimination de toutes formes de discrimination envers les femmes (1980), la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale (1981), la Convention internationale pour la suppression et la punition du crime d'apartheid (1983) et la Convention contre la torture, et autres traitements cruels, inhumains ou dégradants (1986).[107]
En 1984, la déclaration commune sino-britannique sur le régime de Hong Kong, a engagé la Chine à respecter l'application des conventions internationales concernant les droits civils et politiques et les droits économiques, sociaux et culturels sur le territoire de Hong Kong durant 50 ans, à partir de 1997, date du retour de l'île dans le giron chinois. Le tout, bien que la Chine n'ait pas elle-même ratifié ces conventions.
En 1991, quand la République Populaire de Chine a publié son Livre Blanc sur les droits de l'homme, elle avait donc ratifié 7 des 25 principales conventions concernant ce sujet, une de plus que les Etats-Unis à la même époque. Ce Livre Blanc, publié principalement à l'attention des puissances étrangères occidentales et japonaise, marque le début d'une véritable réflexion dans ce domaine. L'idée essentielle tourne autour de l'importance des droits économiques, concept qui souligne, par comparaison, l'aberration du système des démocraties occidentales qui, par exemple, exclut les individus sans emplois.
De ces réunions préparatoires, il en ressortira une déclaration, la Déclaration de Bangkok, sur le même modèle que la Déclaration de Tunis pour l'Afrique, la Déclaration de San José pour l'Amérique latine et les Caraïbes et la Déclaration du Caire sur les droits de l'homme en terres d'Islam.
La précédente conférence mondiale avait eu lieu à Téhéran en 1968, année du printemps de Prague et de l'apogée de l'antagonisme Est/Ouest. Le contexte de celle de Vienne est radicalement différent : le dernier des grands empires s'est effondré, la Russie qui en a subsisté s'est rapprochée des démocraties occidentales, les régimes à parti unique sont de plus en plus isolés et en situation économique difficile, contrastant avec le développement harmonieux des nouveaux Etats démocratiques.
La conférence de Vienne a rassemblé plus de 7 000 personnes parmi lesquelles les représentants de plus de 170 Etats et de 800 ONG. La tenue d'une nouvelle conférence sur les droits de l'homme fut décidée à la fin de la Guerre Froide. A ce moment précis, la communauté internationale a jugé opportun d'organiser une réunion mondiale afin de faire le point sur les progrès accomplis en matière de droits de l'homme.
La situation était vraiment nouvelle dans le sens où les antagonismes n'étaient plus entre l'Est et l'Ouest mais clairement entre le Nord et le Sud. Or, les deux positions apparaissaient comme inconciliables : l'universalité opposé aux particularismes régionaux, l'interaction et l'indivisibilité de l'ensemble des droits de l'homme, l'interdépendance du droit au développement et des droits civils et politiques, la menace du terrorisme, les procédures d'application, de surveillance et de prévention et la consolidation des mécanismes mis en œuvre par l'ONU.
Les théoriciens afro-asiatiques ont toujours affirmé que la Déclaration Universelle ayant été adoptée avant la décolonisation, il convenait, selon eux, de modifier des normes jusque là universellement acceptées sur les droits de l'homme en prenant en compte les différentes valeurs religieuses, historiques et culturelles. A l'opposé, les militants des droits de l'homme craignaient que certaines modifications entraînent l'écroulement des normes et principes admis alors. D'où l'impasse entre les deux sur le sujet.
La Déclaration des ONG, elle aussi rédigée à Bangkok, ira plus loin dans le compromis : " les différentes cultures replacées dans une perspective pluraliste sont riches d'enseignement ; chacune apporte une leçon d'humanité utile pour approfondir le respect des droits de l'homme... Les principes universels des droits de l'homme s'enracinent dans un grand nombre de cultures... Tout en prônant le pluralisme culturel, nous ne pouvons tolérer les pratiques culturelles portant atteinte aux droits de l'homme universellement acceptés, y compris aux droits de la femme... "[109].
Finalement, le document final retint un texte de compromis, après que le groupe asiatique se soit opposé au groupe occidental pour réclamer que tous les droits de l'homme soient liés entre eux et interdépendants et que l'on tienne compte, pour renforcer l'universalité des droits humains, des particularismes régionaux et nationaux. Voici donc le texte du paragraphe 5 : " Tous les droits de l`homme sont universels, indissociables, interdépendants et intimement liés. La communauté internationale doit traiter des droits de l'homme globalement, de manière équitable et équilibrée, sur un pied d'égalité et en leur accordant la même importance. S'il convient de ne pas perdre de vue l'importance des particularismes nationaux et régionaux et la diversité historique, culturelle et religieuse, il est du devoir des Etats, quel qu'en soit le système politique, économique et culturel de promouvoir et de protéger tous les droits de l'homme et toutes les libertés fondamentales. "[110]
Le Secrétaire général de la Conférence mondiale des droits de l'homme, Ibrahima Fall trouve ce texte particulièrement positif et souligne que la relative aisance avec laquelle cette formulation fut acceptée démontre un esprit réel de compromis et confirme que " tous les débats sur les droits de l'homme, lorsqu'on les aborde avec générosité et discernement, peuvent déboucher sur un accord consensuel. "[111]
On peut être amené à douter quelque peu de ce jugement un peu trop optimiste. Il ne s'agit, après tout que des mots d'un texte et même si ces mots ne sont pas vides de sens, l'histoire des Nations Unies nous a montré qu'ils étaient fort peu respectés, surtout par ceux qui les ont ratifiés. De plus, entre les mots sur le papier et une application sur le terrain, la marge est grande et toutes les déviations sont possibles. Il est évident que l'un des buts de ces forums de négociations de l'ONU est de calmer le jeu au niveau international et de se refaire une " virginité morale ". Si l'on ne veut pas être mis au ban des négociations internationales, il faut y participer. Cela fait partie de la diplomatie chinoise d'être présente partout où son comportement pourrait être jugé, sachant que sa seule présence peut réfréner bien des " rancœurs ".
Son but n'est pas de juger les insuffisances de la société américaine mais il ne veut pas qu'un pays puisse imposer son système de fonctionnement à des sociétés qui ne sont pas en mesure de l'intégrer. Lee se dit admirateur de la liberté américaine mais il en rejette les manifestations extrêmes : la drogue, les armes, les crimes, le vagabondage, les comportements indécents en publics... Il reproche au gouvernement d'accorder trop d'importance à l'individu et de le laisser faire tout ce qu'il désire sans limite ou presque. Aux Etats-Unis, l'idée de l'inviolabilité de l'individu a été érigée en dogme et l'érosion de la base morale de la société américaine ainsi que la diminution de la responsabilité individuelle ne peuvent qu'aggraver cette situation déjà explosive. Lee constate que les Occidentaux en général ont abandonné toute volonté d'élaborer une base éthique pour la société, persuadés que tous les problèmes sont solvables par un bon gouvernement. C'est ce qui fait toute la différence avec les pays asiatiques qui préfèrent privilégier le rôle de la famille : " Le chef du gouvernement n'essaie pas de prodiguer à l'homme ce que la famille lui prodigue en mieux. "[113 ]
Lee ne pense pas pour autant qu'il puisse exister un modèle asiatique à proprement parler mais, ces sociétés sont indéniablement différentes de celles des Occidentaux. L'homme a besoin d'une notion solide du bien et du mal et c'est le rôle de la famille de diffuser ces valeurs. Pour illustrer son propos, Lee utilise un proverbe chinois qui dit : " Xiushen qijia zhiguo pingtianxia " que l'on pourrait traduire littéralement comme ceci : " garde toi et rends toi utile, prends soin de ta famille, veille sur ton pays et la paix sera sur terre. "
Historiquement, les gouvernements se sont succédés en Asie comme dans les autres pays du monde mais cette croyance dans le rôle essentiel de la famille a subsisté envers et contre tout. La Chine, par exemple, a connu de nombreux bouleversements politiques au cours de son histoire mais les valeurs de la famille sont restées essentielles, même au plus fort de la Révolution culturelle. Dans les crises ultimes, les gouvernements ne peuvent rien, mais les relations humaines subsistent et le contexte familial augmente les chances de survie de ces membres. En Occident, les gouvernements disent " donnez-moi un mandat et je résous tous vos problèmes ", ce raisonnement est à la fois trompeur et dangereux puisqu'il déresponsabilise l'individu. On ne règle pas les problèmes de la société par le haut et grâce à une formule magique. L'amélioration de la situation sociale ne peut passer que par un développement de l'éducation et par un travail en profondeur au niveau des gens, de leurs contextes de vie, de leur milieu familial. Certes, les gouvernements peuvent créer des environnements dans lesquels les personnes vivent heureuses, peuvent s'exprimer et s'épanouir, mais, au final, c'est ce que ces gens font de leur vie qui conditionne échec ou succès économique. Les Asiatiques ont cette chance de posséder une base culturelle solide qui comprend la loyauté, le respect, la persévérance, l'éducation...Bien sûr, les pays asiatiques se sont inspirés des modèles de développement occidentaux (à ce propos, les Asiatiques ont très bien intégré les valeurs économiques occidentales, alors pourquoi désespérer de les voir intégrer le reste ?). Ceci dit, Lee se déclare bien incapable de dire ce qu'il adviendra de ces pays lorsqu'ils auront atteint le niveau de développement du Japon. Il est plus que probable que le système de gouvernement changera en Chine, en Corée, au Vietnam, il change actuellement à Singapour et à Taiwan mais il n'évoluera pas comme celui des Etats-Unis, de la France ou de la Grande-Bretagne.
Les Asiatiques sont toujours à la recherche du modèle idéal mais il est évident que ne sera pas celui des Occidentaux : " Soyons francs, si nous n'avions pas eu les points forts de l'Ouest pour nous guider, nous ne serions pas sortis du sous-développement. Nous aurions une économie sous-développée dans une société sous-développée. Mais, nous ne voulons pas tout accepter de l'Ouest. "[114]
En conclusion, Lee Kuan Yew constate que tout ce qui touche aux différences culturelles n'est pas " politiquement correct ", alors on préfère éluder le problème et refuser de voir la réalité des choses en supposant que la situation changera d'elle-même : " Savoir si ces sociétés peuvent préserver leurs valeurs essentielles et réussir cette transition, est un problème qu'elles seules peuvent résoudre. Ce n'est pas quelque chose que les Américains peuvent régler à leur place. Par conséquent, vous trouverez de nombreuses personnes réfractaires à l'idée qu'ils ont été occidentalisés. Modernisés, oui, dans le sens où ils ont accepté la fatalité du progrès scientifique et technique et ses conséquences dans la vie de tous les jours. "
Se basant sur les circonstances historiques de la colonisation et ses contradictions par rapport à la rédaction de la Charte des Nations Unies, il souligne le fait que les forces économiques, les médias occidentaux et les organisation non-gouvernementales ont pris le relais là où les gouvernements coloniaux s'étaient arrêtés. Les Nations Unies peuvent parler " d'égalité des droits... des nations, grandes et petites " mais il n'en est pas moins vrai que les grandes nations sont plus égales que les petites. Mahatir estime que les pays en développement ne peuvent choisir leur système politique, ne peuvent que pratiquer les formes libérales prescrites par l'Ouest et " sont continuellement harcelés par les pressions économiques qui peuvent prendre la forme d'un retrait de l'aide et des prêts, par des critiques malveillantes et une désinformation volontaire des médias occidentaux et par des campagnes orchestrées par les ONG occidentales, qui financent parfois des groupes de pression financiers à l'intérieur du pays afin de gêner un gouvernement qu'ils qualifient d'antidémocratique. "[116]
Il reproche également aux Occidentaux de pousser les populations à renverser leurs gouvernements au nom de la liberté et de la démocratie mais de ne pas les aider quand ces populations se trouvent dans des situations difficiles. Il prend l'exemple des Kurdes d'Irak, exhortés à s'affranchir du régime de Saddam Hussein pour établir leur propre nation. Lorsque les Kurdes se sont rebellés, après que les Occidentaux eurent chassé les Irakiens du Koweït, ils n'ont reçu aucune aide, à part quelques articles enthousiastes dans la presse occidentale. Ainsi, la rébellion a été irrémédiablement écrasée et les démocrates occidentaux se sont contentés de regarder sans intervenir. Est-il donc si étonnant que de nombreux pays soient méfiants à l'égard du système libéral prôné par les démocrates occidentaux quand il est aussi évident qu'ils ne daignent agir que quand leurs intérêts sont en jeu ? Il développe également le rôle ambigu des puissances occidentales dans le conflit en ex-Yougoslavie, puissances qui condamnent des gouvernements pour des violations mineures des droits de l'homme alors qu'ils sont prêts à laisser commettre les violations les plus brutales quand leurs intérêts prédominent.
Mahatir réclame à grands cris un meilleur partage des pouvoirs et des décisions dans les organisations internationales. " Cette conférence traite des droits de l'homme. Si, en effet, les droits de l'homme ont souvent été définis et qu'il ne reste plus qu'à les accepter, alors je ne pense pas qu'une conférence soit nécessaire. De toute évidence, puisque vous avez organisé votre conférence, vous pensez que les droits de l'homme ont besoin d'être discutés, définis ou redéfinis et promus. (...) Sachant que nulle personne, nul pays, nul peuple et nulle civilisation n'a le droit de se proclamer détenteur du monopole de la sagesse en ce qui concerne le contenu des droits de l'homme, chacun, y compris la " poignée d'Asiatiques ", doit avoir le droit de faire des suggestions et de contribuer à l'élaboration de nouveaux ensembles de valeurs qui pourront aider à résoudre certains des problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui. "[117]
Voilà pour la théorie, mais si l'Asie et le Pacifique sont le siège de nombreuses organisations économiques régionales (réunissant les pays producteurs de certaines matières premières comme l'étain, le caoutchouc naturel, le bois tropical...), avec de nombreux organes subsidiaires et techniques dont certains jouent un très grand rôle (Association Sud-Asiatique de Coopération Régionale ; Association des Nations du Sud-Est ; Coopération Economique des pays de l'Est et du Pacifique ; Commission Economique et Sociale des Nations Unies pour l'Asie et le Pacifique), les institutions politiquement importantes sont relativement peu nombreuses et il n'existe aucune infrastructure intergouvernementale officielle dans le domaine des droits de l'homme, bien que cette question ait fait l'objet de négociations continues. Dans sa résolution 1993/57, du 9 mars 1993, intitulée " arrangements régionaux pour la promotion et la protection des droits de l'homme dans la région de l'Asie et du Pacifique "[119], la Commission des Droits de l'Homme a prié le Secrétaire général d'assurer une transmission continue des informations sur les droits de l'homme à la bibliothèque de la Commission Economique et Sociale pour l'Asie et le Pacifique (CESAP) et de motiver tous les pays membres ou associés à cette commission de l'utiliser au mieux comme centre d'information. La Commission des Droits de l'Homme a également demandé aux gouvernements de tous les Etats de cette région d'organiser, dans le cadre du programme de services consultatifs et d'assistance technique pour la promotion et la protection des droits de l'homme, des cours de formation au niveau national, à l'intention des fonctionnaires intéressés, sur l'application des normes internationales relatives aux droits de l'homme et l'expérience des organes internationaux compétents. Elle a aussi encouragé tous les Etats de la région à envisager de ratifier les divers instruments internationaux relatifs aux droits de l'homme ou d'y adhérer.
En tout cas, la résolution 1993/57 ne déclenche pas un enthousiasme débordant et la note du Centre pour les droits de l'homme, priant les pays asiatiques de faire connaître leurs vues sur la mise en œuvre de ladite résolution, n'avait reçu, 6 mois plus tard que les réponses du Cambodge et de la Chine. Cette dernière réaffirma avoir toujours souscrit et participé aux différentes activités tendant à promouvoir les droits de l'homme, mais le gouvernement chinois considère " qu'il n'existe pas de modèle prescrit pour chaque mécanisme régional en matière de droits de l'homme. Les réalités de la région doivent être prises en compte pour développer la coopération internationale dans le domaine des droits de l'homme et concevoir les arrangements régionaux visant à assurer le respect et la promotion de ces droits, les pratiques des autres régions ne devant pas être suivies aveuglement. (...) Que la mise en place d'un mécanisme régional dans le domaine des droits de l'homme doit répondre en tous points aux vœux de tous les pays de la région et être décidé par tous les gouvernements au moyen, de consultations. Dans le cadre de ce processus, les pressions exercées de l'extérieur pour imposer tel ou tel point de vue à d'autres ne peut qu'avoir des effets négatifs. Cette adaptation régionale doit être longuement et soigneusement préparée et se faire progressivement, en évitant toute hâte superflue. Dans la région Asie-Pacifique, tous les pays peuvent continuer à développer leurs échanges et leur coopération sur la base des principes du respect mutuel et de l'égalité réelle, et créer les conditions propices à la protection des droits de l'homme au niveau régional grâce à des contacts avec les pays extérieurs à la région et les organismes des Nations Unies concernées. "[120]
Il apparaît clairement que la Chine cherche à gagner du temps sur le sujet. En insistant autant sur la longueur et la profondeur du projet, elle anticipe et désamorce, pour un moment, toutes les déclarations mettant en cause sa bonne volonté. Le monde ne s'est pas fait en un jour, les droits de l'homme en Asie non plus, mais la communauté internationale peut compter sur l'entière collaboration de la Chine à cette " grande œuvre ".
La Chine se retrouve devant la situation suivante : elle s'est battue pour une reconnaissance des spécificités culturelles et a obtenu satisfaction par l'intermédiaire de la Déclaration de Bangkok. Elle a toujours revendiqué une application régionale des droits de l'homme et a participé à toutes les négociations concernant le sujet mais ne serait pas contre le fait que les choses traînent en longueur. En effet, la Chine n'a aucun intérêt à perdre trop vite son alibi culturel. Elle est d'autant plus aidée dans sa tâche que l'on constate une indifférence certaine des pays occidentaux vis-à-vis de la problématique culturelle. Tant que ce sujet sera tabou, des pays comme la Chine pourront aisément se protéger des ingérences extérieures.
Le Haut Commissaire doit rendre compte tous les ans de son activité et son siège se trouve à Genève.
Juste après sa promotion, ce dernier répond aux questions d'un journaliste de Chronique de l'ONU[123] à propos de son nouveau poste :
A la question : " L'assemblée générale vous a demandé de tenir compte des traditions culturelles et religieuses de chaque Etat et de les respecter. Comment allez-vous faire cela tout en appliquant à tous des normes égales ? Comment allez-vous faire lorsque les coutumes d'un Etat ne respectent pas les droits fondamentaux ? ", Mr Lasso répond : " Je pense que les droits de l'homme, comme le mentionne la résolution, sont universels, indivisibles, interdépendants. Cela signifie qu'il existe certaines normes de droits de l'homme qui se trouvent dans la conscience de chacun. En même temps, la résolution dit que bien qu'il faille tenir compte des particularités régionales et nationales, il incombe aux Etats -quels que soient leurs systèmes économique, social ou politique- de promouvoir et de protéger les droits de l'homme. J'aurais la tâche difficile d'étudier ces particularités. Mais je pense que ma réponse consistera à élever le niveau des droits de l'homme, de faire progresser leur universalité. Et, pour y parvenir, je regarderai au-delà d'elles pour atteindre mon but, élever le niveau des droits de l'homme de façon permanente. "
Ce discours soulève plusieurs question :
* Où est la nouveauté d'un tel discours ? Etait-il utile de créer un nouveau poste, alourdissant encore plus une structure déjà envahissante, pour ne pas progresser dans la problématique des droits de l'homme ?
* Que devient le souci d'intégrer les différences culturelles dans la problématique de l'application universelle des droits de l'homme ? Monsieur Lasso se contente de paraphraser la question du journaliste mais n'apporte aucune piste, aucun élément de réponse sur ce sujet, pourtant au centre de sa nomination.
* Cela veut-il dire que les personnalités de l'ONU, chargée de trouver des réponses sur ce sujet, n'ont aucune idée des solutions à apporter à ce problème ?
* Existe-t-il une réelle volonté de résoudre cette difficulté ? Ne serait-ce pas plus facile d'ignorer effectivement la dimension culturelle des droits de l'homme afin de rester braqué sur une vision unique et universelle de ces droits, et ce en attendant que les mentalités changent (en supposant, bien sûr, qu'elles changent dans le bon sens) ?
* Existe-t-il vraiment une volonté d'affronter le dilemme du respect culturel face au respect des droits de l'homme ?
Il est indéniable qu'il existe une certaine angoisse à confronter les cultures et à essayer de les comprendre. C'est une démarche essentielle pour le respect de l'autre mais cela demande un énorme investissement d'attention , de compréhension et de temps. De plus, c'est un exercice difficile étant donné la démarche psychologique indispensable à effectuer : pouvoir mettre entre parenthèses ses propres modes de fonctionnement et de raisonnement n'est certes pas une chose aisée. Mais, de nos jours, qui veut faire cet effort ? N'est-il pas plus facile de juger plutôt que de comprendre ? La menace du XXIe siècle, c'est l'intolérance, le refus de voir l'Autre, de comprendre et d'accepter ses différences. Et même si parfois l'approbation est impossible, la tolérance ne serait-elle pas une alternative honorable ?
Ce qui est cruel, c'est de constater que l'organisme chargé de faire régner la paix dans le monde, celui qui prône l'amour et la compréhension de l'autre, celui qui cherche à promouvoir les droits de l'homme dans tous les pays du monde, ne fait pas lui-même l'effort d'accorder à la dimension culturelle la place qui lui revient dans le débat.
Comme le disait Boutros Boutros-Ghali, dans une interview au Jerusalem Post, le 4 août 1993, " il est impossible d'imposer, d'en haut, des solutions. Il est tout aussi vain de proposer la mise en place de bureaucraties, de forums permanents, de nouvelles procédures. Aussi admirables et bien attentionnées qu'ils soient, ils ne feraient que susciter mécontentement et résistance à l'heure où tous aspirent au libéralisme et à la liberté d'action. Les temps sont au dialogue... "[124]
Le Secrétaire général de l'ONU résume parfaitement la situation, pourtant l'action même de l'ONU contredit ce raisonnement : les structures s'alourdissent, et le dialogue reste quasi-inexistant : les différences culturelles ne sont toujours pas prises en compte lors des débats sur l'application des droits de l'homme. Il devrait pourtant être possible d'aborder ce sujet sans tomber dans les extrêmes des discours justifiant la non-application des droits de l'homme. Voilà où se situe le problème : par peur de se faire accuser de ne pas respecter les droits de l'homme ou de nier leur universalité, on refuse tout dialogue sur les différences culturelles. Parce qu'il est vrai que l'on ne peut pas tout accepter d'une culture, on préfère ne pas avoir à faire de choix du tout.
Il ne resterait que 7 civilisations majeures : occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, hindouiste, slave-orthodoxe et latino-américaine (la civilisation africaine ne jouant un rôle que très modéré, elle n'est pas prise en compte par l'auteur, mais il reconnaît qu'elle pourra, un jour, jouer le rôle de la huitième civilisation).
Si conflits il y a , ils auront lieu le long des lignes de fracture culturelle qui séparent les civilisations. Il s'avère, d'ailleurs, que les conflits les plus longs et les plus violents de l'histoire ont été causés par des différences culturelles entre civilisations. Comme le monde se fait de plus en plus petit de part le développement des relations et contacts entre Etats, la conscience des civilisations s'intensifient en réaction. Cette prise de conscience peut aller jusqu'au repli sur la religion, se transformant ainsi en mouvement fondamentaliste.
La résolution des conflits devient de plus en plus difficile car les données ont changé : quand les conflits étaient sociaux ou idéologiques (pendant la guerre froide), la question était " de quel côté êtes-vous ? ". Dans les conflits de civilisations, la question est " qui êtes-vous ? " et la réponse à cette donnée n'est pas modifiable.
Dans sa volonté de garder la prééminence au niveau militaire, économique, idéologique, l'Occident favorise l'apparition de contre-réactions de la part des autres civilisations et comme la base idéologique n'est plus un ciment assez solide d'union, les gouvernement font appels à des éléments communs de civilisation. Le tout étant parfois renforcé par des sphères économiques communes (la RPC, Taiwan, Hong Kong et Singapour font partis de la même sphère économique et culturelle ; le Japon en est absent, car c'est une sphère de civilisation à part entière).
En fait, le " choc des civilisations " peut aussi bien avoir lieu au niveau des groupes, le long des fractures entre civilisations (prise de territoires) qu'au niveau international où des Etats appartenant à des civilisations différentes peuvent se disputer pour le contrôle des Organisations Internationales en s'efforçant de promouvoir leurs propres valeurs politiques et religieuses. Pour Deng Xiaoping, " une nouvelle Guerre Froide est en route ".
Huntington continue en analysant le rôle actuel de l'Occident : il est au maximum de sa puissance par rapport aux autres civilisations : la sécurité et la politique sont dirigées par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France. L'économie est menée par les Etats-Unis, l'Allemagne et le Japon. Ces seuls pays représentent, aujourd'hui, la " communauté mondiale ". L'Occident utilise également les institutions internationales, sa puissance militaire, ses ressources économiques pour gérer le monde, maintenir sa prééminence et promouvoir ses valeurs économiques et politiques. Pourtant, on ne peut nier que si le modèle occidental a déteint sur une bonne partie du monde, certains concepts ne sont toujours pas intégrés : il s'agit de l'individualisme, du libéralisme, du constitutionalisme, des droits de l'homme, de l'égalité, de la liberté, du règne de la loi, de la démocratie, du libre marché, de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ces concepts se heurtent de plein fouet aux civilisations et cultures musulmane, confucéenne, japonaise, hindouiste, bouddhiste ou orthodoxe.
Cette volonté d'imposer des valeurs peu partagées de part le monde, provoque une réaction contraire de rejet et de fondamentalisme. L'idée même qu'il puisse exister une civilisation universelle est une idée occidentale, opposée au particularisme de la plupart des sociétés asiatiques (" les valeurs les plus importantes en Occident sont les moins importantes dans le reste du monde "[126]).
* Une politique d'isolement de la société à toute corruption occidentale : solution de plus en plus difficile à appliquer étant donné la mondialisation des échanges. Les pays qui mettent en œuvre une telle politique d'autarcie se condamnent à une mort lente. On peut penser à l'Albanie ou à la Corée du Nord.
* Un ralliement à la communauté mondiale en acceptant tout : c'est le cas de la plupart des pays africains et, dans une moindre mesure, des anciens pays de l'Est.
* Opposer une force égale en développant sa propre puissance économique et militaire et une coopération avec d'autres sociétés non-occidentales. Se moderniser sans s'occidentaliser. Ce fut la politique de Deng Xiaoping pour la Chine, même si le résultat n'est pas forcément convaincant.
Les pays à risque sont ceux ayant sur leur sol plusieurs peuples venant de civilisations différentes : on pense à la Russie, au Mexique...
Quels sont les hypothèses soulevées par cet article ?
Tout d'abord, que les différences entre civilisations sont réelles et importantes. Ce n'est pas en abolissant ces différences que nous ferons disparaître les conflits de la surface de la terre. Ensuite, tant que le sentiment d'appartenir à une civilisation sera aussi fort, les conflits entre civilisations remplaceront les conflits idéologiques. Enfin, il parait maintenant très clair que l'axe des relations internationales aujourd'hui, c'est l'Occident contre le reste du monde.
Pour conclure, Huntington donne un conseil aux puissances occidentales : elles ont, à court terme, tout intérêt à développer la coopération et l'unité à l'intérieur de la civilisation qu'elles représentent, à incorporer les pays dont les civilisations sont les plus proches (Amérique latine, Europe de l'Est), à garder de bonnes relations avec la Russie et le Japon et exploiter les différences et les conflits entre Etats confucéens et musulmans. Elles devront, à long terme, parvenir à une meilleur compréhension des convictions religieuses et des philosophies de base des autres civilisations.
" Ce que l'avenir nous réserve, ce n'est pas une civilisation universelle, mais un monde formé de civilisations différentes dont chacune devra apprendre à coexister avec les autres ".
On peut effectivement trouver qu'Huntington a une vision assez pessimiste du futur, mais n'est-ce pas plutôt du réalisme ? N'est-il pas un des seuls à dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas ? Connaissant le contexte américain actuel où parler de ce qui touche aux différences culturelles n'est pas politiquement correct (lire l'ouvrage d'Edward Behr, " Une Amérique qui fait peur "[127] sur les situations extrêmes résultant de l'instauration, par Carter, de quotas ethniques dans toutes les administrations), il n'est pas étonnant que cet article ait soulevé un tollé de protestations de la part des intellectuels américains. Comment ose-t'il remettre en cause la prééminence de l'Occident et de ses valeurs, alors que la situation actuelle prouve que la culture occidentale a imprégné le reste du monde ? N'est-ce pas la preuve que ces revendications identitaires ne sont qu'une ultime réaction avant la reddition ?
Non, la situation n'est pas aussi claire que cela et persister dans le mépris des différences culturelles ne pourra que provoquer de dangereuses conséquences à terme.
La civilisation chinoise est l'une des civilisations regroupant la plus grande population. Nous avons vu que ses spécificités étaient nombreuses et justifiées par une longue histoire et une culture d'une grande richesse. Il sera tout à fait impossible d'appliquer, en Chine, quelque chose qui ressemble un tant soit peu aux droits de l'homme si l'on s'obstine dans la politique mise en place actuellement par les instances internationales. Il est tout à fait impossible d'intégrer, de force, des principes et des notions dans un pays dont on ne cherche même pas à comprendre le mode de fonctionnement.
En fait, tandis que les entités étatiques voient leur liberté d'action limitée par des normes internationales ou des règles internes, les ONG, de part leur origine privée, bénéficient d'une plus grande souplesse d'intervention.
Parmi les quelques 12 500 ONG enregistrées par le Yearbook of International Organizations de 1992-1993, certaines sont de grandes institutions avec un personnel nombreux et des budgets importants, d'autres, au contraire, ne regroupent que quelques volontaires bénévoles.
Les ONG sont présentes tout particulièrement dans l'aide au développement, la protection de l'environnement et des droits de l'homme et peuvent avoir une grande influence dans la formation et l'application de normes internationales. De plus, les ONG ayant leurs propres sources de renseignements grâce à leurs réseaux nationaux et internationaux et bénéficiant souvent d'informations non officielles, les éléments qu'elles fournissent peuvent se révéler essentiels, par exemple dans les procédures soumises à la Commission des droits de l'homme des Nations Unies.
Pourtant, ce n'est qu'à la Conférence Mondiale sur les Droits de l'Homme de Vienne que leur rôle a été pleinement reconnu par la communauté internationale. Si les ONG avaient déjà réussi à faire entendre leur voix lors d'une conférence internationale (Conférence de Rio sur l'Environnement en 1992), c'est la première fois que officiels et ONG débattaient dans le même bâtiment. Elles ont été présentes à toutes les assises régionales, ainsi qu'aux commissions préparatoires. Cette conférence fut l'occasion de faire connaître leur action et leur volonté que tous les débats se fassent en collaboration étroite. Ceci dit leur présence n'a pas été appréciée de tous et certains pays ont bataillé pour réduire présence et action des ONG à cette conférence et à ses débats.
Au final, elles n'ont pas obtenu tout ce qu'elles désiraient et certaines, dont Amnesty International, ont dénoncé le flou des débats onusiens, l'absence de condamnations explicites et le manque de décisions concrètes. Mais elles ont tenté de réduire le risque d'instrumentalisation des droits de l'homme. Elles ont aussi démontré qu'il existe des fractures dans certains pays entre le régime dictatorial et l'aspiration à l'universalité des membres de ce même pays regroupés au sein d'une ONG.
La Conférence de Vienne a donc montré que les Etats ont commencé à perdre le monopole des décisions en matière de l'élaboration du droit et que la présence des ONG sera permanente à chaque forum international, ces dernières espérant pouvoir, la prochaine fois participer à la rédaction de la déclaration finale.[128]
Quel est leur rôle, par exemple lors de l'examen, aux Nations Unies, de la situation des droits de l'homme en Chine ?
En fait, en dehors de la Sous-Commission et de la Commission des droits de l'homme, la Chine ne peut faire l'objet de l'examen de ses violations que dans le cadre des comités chargés de suivre l'application des conventions qu'elle a ratifiées. Le rôle des ONG est alors de sensibiliser les experts de la Sous-Commission des droits de l'homme et les représentants des Etats à la Commission pour l'adoption de résolutions. Lors des sessions de ces instances, les ONG à statut consultatif peuvent faire directement des interventions écrites ou orales. L'objectif de ces interventions peut être d'obtenir une résolution condamnant les violations et/ou créer un mécanisme de surveillance ou d'assistance à l'Etat concerné par une résolution dite " opératoire ".
Lors des sessions des organes conventionnels, comme le comité contre la torture par exemple, les ONG procèdent de la même façon et s'emploient à fournir aux membres experts les informations qu'elles recueillent sur les violations de ces conventions. Par contre, elles ne peuvent pas faire d'interventions écrites ou orales.
Il est probable que le rôle des ONG sera amené à se développer. Même si leurs action sont parfois extrêmes ou ne font pas preuve d'une grande objectivité, elles ont le mérite d'être constituées, la plupart du temps, par des hommes de bonne volonté qui véhiculent des valeurs de tolérance, de pluralisme et de solidarité. De plus, vivant au cœur de la population et agissant en collaboration avec elle, les ONG ont une bien meilleure approche des enjeux de la problématique culturelle.
Il ne faut pas s'attendre
à ce que les ONG révolutionnent, en quelques années,
toutes les mentalités sur des sujets aussi importants que les droits
de l'homme ou l'environnement et leurs actions seront forcément
limitées à la fois dans l'espace et dans le temps, mais il
est probable que ces mêmes actions auront des répercussions
beaucoup plus profondes, pour les personnes concernées, que la plupart
des actions des organisations internationales ou régionales.
Au début de notre travail, nous nous sommes demandés pourquoi la Chine se refuse à voir appliquer sur son territoire une notion des droits de l'homme trop proche des conceptions occidentales. Nous avons étudié quelques arguments historiques, culturels et politiques que la Chine met en avant pour justifier son comportement vis-à-vis de la communauté internationale. Le gouvernement chinois estime que ces spécificités sont suffisamment importantes pour être prises en compte et respectées au sein des instances internationales. Nous avons également vu à quel jeu se livre la Chine dans ses relations diplomatiques avec les grandes puissances occidentales en ce qui concerne les droits de l'homme, jeu favorisé par le caractère ambigu des politiques occidentales sur ce même sujet. Enfin, nous avons constaté que la Chine a, en ce moment, tout intérêt à se réfugier derrière la notion de relativisme culturel puisque la communauté internationale n'est pas prête à assumer une reconnaissance officielle des différences culturelles et, par conséquent , des applications distinctes des principes énoncés dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme.
L'application des droits de l'homme en Chine paraît donc totalement improbable tant que l'on voudra préserver une vision occidentale de ces droits. Ne vaut t'il pas mieux tenter de laisser s'instaurer une vision spécifiquement chinoise plutôt que de leur imposer notre point de vue et d'attendre un éventuel changement de mentalités ? N'est-il pas préférable de prendre les Chinois à leur propre jeu en les incitant à concrétiser, dans une instance régionale, cette spécificité chinoise (et asiatique) qu'ils réclament à grands cris ? Mais, il faut pour cela que l'ONU admette pleinement et définitivement une régionalisation des droits de l'homme, qu'elle en accepte à l'avance les conséquences ou qu'elle prenne en charge les différentes adaptations.
Nous sommes conscients que la réponse à une telle question ne peut être trouvée en quelques mois ni en quelques années puisqu'elle touche au délicat problème des différences culturelle. Cela nécessitera encore de nombreuses réflexions et études à la fois de la part des politiques et de la part des populations concernées. La question qui reste en suspens est de savoir s'il existe une réelle volonté de résoudre le problème des différences entre cultures, voire entre civilisations.
En ce qui concerne la Chine, le débat est un peu biaisé du fait qu'elle représente un gigantesque marché économique qu'aucun pays ne peut se permettre d'ignorer sur la simple constatation qu'elle ne respecte pas certains principes moraux, surtout lorsque l'on sait que toute moralité est subjective. L'exemple des Etats-Unis est très expressif de cette réalité, même s'ils sont loin d'être les seuls à raisonner de la sorte. Dans ces conditions et à court terme, les progrès en matière de droits de l'homme en Chine semblent plutôt liés à une poursuite du dialogue qu'à des sanctions. Celui-ci se poursuit en Chine, même si elle se limite à donner " quelques signes " d'encouragement : changement d'attitude dans les enceintes internationales, vote en faveur de la constitution du Tribunal international de La Haye, demande de coopération juridique...
La Chine reste donc à part, du fait de sa culture, de son histoire, de son pragmatisme, de sa position géographique et de son poids démographique. Pas question de brusquer un pays qui aura, certainement, un rôle prépondérant à jouer dans les années qui viennent, à la fois dans la région Asie-Pacifique et au niveau international. Même si le statut de la Chine de demain dépend en premier lieu de la succession de Deng Xiaoping qui s'éternise, cristallisant les conflits de clan et gelant les problèmes en suspens. Lors de la transmission de témoin entre les vieux révolutionnaires nés sous l'Empire qui ont conquis le pouvoir le fusil à la main et les " jeunes " technocrates qui ont fait leurs premières armes après la Révolution culturelle, quel sera le sort de la Chine ? Continuera-t'elle à aller de l'avant ? Sera-t'elle tentée par un retour en arrière ? La Chine de demain sera-t'elle régie par un " despotisme à l'asiatique " ou fera-t'elle le grand saut vers cette démocratisation que les Occidentaux attendent avec tant d'impatience ?