L'APPLICATION DES DROITS DE L'HOMME EN CHINE EST-ELLE POSSIBLE ?


 

La Chine : un milliards trois cents millions d'habitants sur une superficie de 9 596 961 km2 (18 fois celle de la France), une " République socialiste unitaire et multinationale " (22 provinces, 5 régions autonomes, 3 grandes municipalités, Pékin, Shanghai, Tianjin), une démocratie populaire à parti unique et à idéologie d'Etat (le marxisme-léninisme), un régime autoritaire mené de main de fer par un Parti Communiste tout puissant, une économie dite " socialiste de marché ", une croissance moyenne de 12% par an depuis quelques années, une langue officielle, le mandarin, huit dialectes avec de nombreuses variantes, 55 minorités nationales avec leur propre langue, des revendications précises sur Hong Kong, Taiwan et les archipels de la mer de Chine du Sud, la dernière puissance nucléaire à pratiquer régulièrement des essais[1]...

La Chine fascine autant par sa démesure que par ses excès, mais ce sont ces mêmes caractéristiques qui font que l'on ne peut pas la traiter comme un autre pays. Pourtant, comme les autres, elle subit les reproches des pays occidentaux en ce qui concerne la situation des droits de l'homme sur son territoire, comme les autres, elle fait l'objet de condamnations officielles au sein de l'ONU, comme les autres, les instances internationales aimeraient bien voir la voir rejoindre les rangs des nouveaux Etats convertis à la démocratie.

Mais la Chine veut continuer à préserver sa spécificité et son indépendance à la fois politique et culturelle. Elle s'est résolue à accepter de l'Occident ce dont elle avait besoin pour développer son économie, mais il n'a jamais été question d'en faire plus. Deng Xiaoping, beaucoup plus pragmatique que Mao Zedong, est allé chercher auprès de l'ancien " ennemi " capitaliste les recettes pour devenir plus vite et plus sûrement un partenaire respecté des grands de ce monde. D'où ces réformes fondamentales, cette ouverture économique et technologique (mais en aucun cas politique) vers le monde extérieur d'un Empire longtemps replié sur lui-même.

La Chine est donc en pleine contradiction, partagée entre libéralisme économique et contraintes politiques, entre l'encouragement à l'initiative dans les affaires et sa répression dans le domaine politique. Quelle place accorder aux droits de l'homme au sein de cette contradiction ? Leur situation fait l'objet de nombreuses études et d'accusations de la part de la communauté internationale mais la Chine, même si elle n'est pas contre le principe générale des droits de l'homme, refuse de voir s'appliquer sur son territoire une vision exclusivement occidentale de ces droits. Elle revendique sa différence et une vision adaptée des droits de l'homme, se faisant ainsi, le porte-parole de la majorité des pays asiatiques.

Quelles sont donc les caractéristiques politiques, historiques et culturelles que la Chine met en avant pour justifier sa position de refus ? Et si, comme nous allons le voir, on constate que les droits de l'homme sont devenus un sujet incontournable dans les relations internationales, comment la Chine exploite-t'elle ce concept à son avantage ? Enfin, si les instances internationales se décident à reconnaître les spécificités culturelles des pays asiatiques, allons-nous vers une application régionale des droits de l'homme qui " désamorcerait " une certaine mauvaise volonté chinoise ?

PREMIERE PARTIE : LES RAISONS D'UNE PROFONDE DIVERGENCE

Dans cette première partie, nous allons développer quelques-uns des arguments les plus utilisés par la Chine pour empêcher toute application définitive des droits de l'homme sur son territoire.

En premier lieu, il s'agit, pour le gouvernement chinois, d'insister sur le fait que les droits de l'homme, tels qu'ils sont énoncés dans la Charte des Nations Unies, ne font que diffuser une vision occidentale de l'homme et du monde. Toute conception ethnocentriste des droits de l'homme devrait être bannie au profit de plusieurs visions différentes respectant les spécificités culturelles de chaque pays.

Pour étayer son propos, La Chine met en avant certaines particularités sociales et culturelles qui prouvent qu'elle ne peut effectivement pas appliquer des principes souvent trop éloignés de sa propre vision de l'homme et du monde. Il s'agit, par exemple, du rôle central de la famille aux dépens de l'individu, ou encore du poids de la morale confucéenne sur la société.

Enfin, la Chine accuse les pays occidentaux de profiter de l'argument des droits de l'homme pour violer leur souveraineté, principe sacré de droit international, même si l'approche chinoise du droit est trop influencée par le confucianisme pour ressembler à la nôtre. 

Chapitre I : Les droits de l'homme : un concept occidental

Dans ce chapitre, après avoir vu les origines des droits de l'homme et les prétentions de la Charte de 1948, nous étudierons les tendances extrêmes qui se dégagent du débat sur l'universalité des droits de l'homme, à savoir l'ethnocentrisme et le relativisme culturel.

1/ Origine des droits de l'homme

1.1 L'homme est libre

Les droits de l'homme connurent leurs premières expressions lors des mouvements d'indépendance en Amérique et pendant la Révolution française. L'élaboration de la Déclaration d'Indépendance américaine de 1776 et de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 répondent à cette nouvelle conception de l'homme et du monde. En France, on accepte l'idée que les hommes naissent libres et égaux en droit, ce qui signifie la fin du système de classes sociales, la fin des privilèges, la fin du pouvoir absolu du Roi et de l'Eglise. L'homme n'est plus une créature à la merci des caprices du souverain ou des hommes d'Eglise, il est libre de ses actes et de son destin et sa liberté s'arrête là où commence celle des autres. Cette vision " révolutionnaire " de l'ordre du monde remet donc complètement en cause une société européenne dont le cadre, fort rigide, se perpétuait depuis des siècles.

1789, le XVIIIe siècle, siècle des Lumières, siècle de réflexion sur la vie et le monde, siècle de remise en cause des faits établis, siècle qui marque le début des sciences et la fin des superstitions. Il n'est plus question d'accepter, sans rien dire ni faire, un régime qui ne correspond plus aux désirs du peuple, ni à son idéal. L'homme, en plus des charges inhérentes à son existence au sein d'une société, a maintenant des droits et l'Etat des devoirs. Les hommes naissent libres et égaux en droit et l'Etat devient le cadre de leur épanouissement. Ce dernier doit agir en faveur de l'homme et de la communauté, en lui donnant les moyens d'établir une société plus juste. Une priorité doit être donnée à la justice, à l'abolition des privilèges, des inégalités et des abus de pouvoir, ainsi qu'à l'éducation. Les auteurs de la Déclaration de 1789 ont tenté de définir les droits imprescriptibles de l'homme, parmi lesquels figurent la liberté de pensée, de presse, de croyance, la liberté étant définie comme le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Les autres droits imprescriptibles sont la propriété, inviolable et sacrée, la sûreté et la résistance à l'oppression.

1.2 La théorie du droit naturel

Puisque les hommes sont universellement libres, il faut assurer le respect universel des droits de l'homme en prouvant qu'il existe un " droit naturel ", c'est-à-dire qu'il existe des droits inhérents à la nature humaine, antérieurs à toute appartenance à une quelconque société, donc un droit indépendant de toute différence culturelle. Ce droit naturel serait supérieur au " droit positif " qui est le droit national d'un Etat. Cette idée devrait contribuer à la promotion d'un droit universel qui réunirait les principes communs des nations civilisées.

Face à la problématique du droit naturel, il existe plusieurs positions[2] :

- Ne pas croire à l'existence de valeurs universelles, et par conséquent, ne pas croire à un droit universel supérieur au droit national.

- Etre gêné par l'expression " droit naturel " puisque le terme de droit n'a pas, ici, le même sens que dans le " droit positif ". En effet, le terme de droit suppose une obligation juridique, c'est-à-dire, selon Noberto Bobbio, " le devoir d'agir conformément à une règle qui prévoit une conséquence dommageable en cas de violation ". Or, le droit naturel est un droit " désarmé " qui n'a pas de moyens de contrainte. Ainsi, les droits de l'homme, que l'on dit dériver du droit naturel, " ne sont pas un droit mais une déclaration de pieux désirs "[3].

- Considérer que le droit naturel relève de la philosophie morale et qu'il est issu d'une exigence enracinée dans la nature humaine. De ce fait, c'est un droit supérieur à tous les droits positifs existants, une sorte de " méta-droit " qui juge les droits positifs par rapport à ses propres normes. Comment, sinon, pourrions nous posséder nos notions de bien et de mal, de juste et d'injuste ? Le droit naturel, c'est l'étalon du droit positif.

2/ 1948 : la prétention à l'universalité

2.1 Le constat d'après-guerre

En 1948, la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme a affirmé la prééminence et l'universalité du droit naturel. Après la seconde guerre mondiale, " l'universalité des souffrances a rendu indispensable l'universalité des droits "[4]. Durant la guerre, des atrocités ont été commises au nom d'une idéologie basée sur l'élimination de certaines races, ces dernières étant considérées comme inaptes à vivre, ou nuisibles aux autres. Les victimes furent nombreuses et sans aucune distinction entre les hommes en âge de se battre, les femmes, les enfants ou les personnes âgées. L'éthique de guerre ne fut que rarement respectée et les horreurs commises durant ces années de conflit firent l'effet d'une douloureuse prise de conscience à l'échelle internationale. La Déclaration Universelle fut élaborée pour que jamais plus de tels comportements ne soient permis, et quel meilleur moyen de réussir que de responsabiliser les Etats ?

Or, l'échec de la Société des Nations est encore dans toutes les mémoires, et l'on est conscient qu'il faut aller beaucoup plus loin dans cette responsabilisation pour que les contraintes de la vie politique internationale ne soient plus une entrave au développement harmonieux des sociétés.

2.2 Rédaction de la Charte

La Déclaration de 1948 apparaît donc comme une prise de conscience collective que l'homme ne doit être subordonné à rien, ni à personne. Il fait parti d'une communauté et, de ce fait, il en revendique les droits, tout en acceptant d'être limité dans ses désirs par l'existence d'autrui. En fait, cette déclaration remplit un rôle éthique[5] : elle ne se permet pas de dresser une liste de ce qui est bien ou mal, mais elle dessine un cadre qui détermine la conception de ce qui est acceptable et souhaitable pour le bien de la communauté. Elle interdit autant qu'elle encourage et, quand elle impose quelque chose, c'est toujours pour le bien-être de la personne.

La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme[6] fut adoptée le 10 décembre 1948, lors de la 183e séance de l'Assemblée Générale des Nations Unies au Palais de Chaillot, à Paris, par 48 voix pour, 0 voix contre et 8 abstentions : l'URSS (qui avait demandé que la déclaration contienne des dispositions sur les devoirs de l'individu), la Biélorussie, l'Ukraine, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Bulgarie, l'Arabie Saoudite et l'Afrique du Sud.

Dans le préambule, les pays signataires acceptent que " la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ". Ils considèrent que " la méconnaissance et le mépris des droits de l'homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l'humanité et que l'avènement du monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l'homme. " Les Etats s'engagent " à assurer, en coopération, avec l'Organisation des Nations Unies, le respect universel et effectif des droits de l'homme et des libertés fondamentales. "

La Déclaration est donc considérée comme " l'idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les Nations, afin que tous les individus et tous les organes de la société, ayant cette déclaration constamment à l'esprit, s'efforcent par l'enseignement et l'éducation, de développer le respect de ces droits et libertés et d'en assurer, par des mesures progressives d'ordre national et international, la reconnaissance et l'application universelles et effectives, tant parmi les populations et Etats membres eux-mêmes que parmi celles des territoires placés sous leur juridiction ".[7]

2.3 Des ralliements ambigus

La structure des Nations Unies doit donc être apte à prévenir et empêcher tout conflit ou à servir de médiateur en cas de rivalités interétatiques. Chaque pays qui adhère aux Nations Unies s'engage à respecter les principes de la Charte.

Cependant, un nombre important de pays ont adhéré à l'ONU, et par conséquent à la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, sans pour autant en partager tous les principes. Beaucoup vont intégrer le système " onusien " plus par intérêt que par engagement sincère vis-à-vis de sa charte. En effet, au fil des ans, l'ONU est devenu un acteur indispensable des relations internationales et le nombre d'organisations secondaires dépendantes de l'ONU n'a cessé de croître. Or, il est indispensable d'adhérer aux Nations Unies pour bénéficier, par exemple, des avantages conférés par ses organismes de prêt (Banque Mondiale, Fonds Monétaire International). D'où un nombre croissant de ralliements, rarement motivés par la construction d'un monde meilleur (en tout cas pas à court terme !). Un pays peut difficilement, de nos jours, vivre en dehors de ce système, et il doit rentrer dans le circuit officiel s'il veut bénéficier et profiter des avantages de la mondialisation des échanges. 

3/ Les droits de l'homme : une religion laïque

Ce qu'il faut avant tout, et pour désamorcer les premières réticences des pays non-occidentaux, c'est que la notion des droits de l'homme transcende le problème de la religion. Il ne faut pas que se pose le dilemme du sacré et du profane en ce qui concerne la nature de ces droits. Comme ce discours s'adresse à un public regroupant croyants et incroyants, il doit mettre l'accent sur ce qui définit notre humanité commune. " Nous avons, face à nous, avec l'islam et l'hindouisme, des blocs d'imaginaire pour lesquels la structuration religieuse du monde est fondamentale. Ils ne se laissent pas véritablement corroder par l'imaginaire occidental de l'égalité, de la liberté et de la justice. Comment opérer, dans ces cultures, sans les détruire, cette laïcisation du domaine public qui est nécessaire à l'autonomie publique ? " demande Cornélius Castoriadis[8] ? En effet, la laïcité des droits de l'homme implique que les convictions religieuses de chacun fassent parties de la sphère du privé et ne jouent aucun rôle politique. Il en résulte que l'adhésion aux droits de l'homme peut se faire abstraction faite d'une prise de position sur leur fondement. Comme le souligne M. Wachsmann, " celui-ci sera transcendant pour le croyant ou pour celui qui pense qu'existent des valeurs éternelles (la justice, la vérité) d'où procèdent les droits de l'homme. En revanche, il ne le sera pas pour le sceptique ou le pragmatique qui se contenteront de constater que les droits de l'homme permettent seuls une sociabilité acceptable "[9]. Mais que dire des pays où le droit (et la loi) et la religion ne font qu'un ? Les auteurs de la Déclaration ont probablement eu raison de ne pas mentionner, comme fondement, la dimension de la foi qui appartient à l'intimité de la conscience de chaque individu et qui, par définition, échappe à toute rationalisation. Croyants et incroyants peuvent se retrouver dans le silence et le respect et peuvent être animés par le même amour de l'homme et le même rejet du mal et de l'horreur.

Pourtant, une fois reglé le problème de la religion, le débat sur l'universalité des droits de l'homme n'en finit pas de générer des théories excessives.

4/ Ethnocentrisme ou relativisme ?

4.1 remise en cause de l'universalité

Souvent, l'idéal des droits de l'homme va devenir une monnaie d'échange ou un moyen de pression des plus puissants (les pays occidentaux) sur les plus pauvres (le reste du monde !). Ces derniers, en défense, vont remettre en cause le principe d'universalité des droits de l'homme, accusant les pays occidentaux, seuls créateurs de ce concept, de vouloir relancer une politique colonialiste afin de créer un monde " à leur image ". Dès lors, l'universalité sera souvent associée à l'ethnocentrisme. Mohamed Arkoun, lors d'un entretien au journal Le Monde (le 15 mars 1989), soutient que l'Occident fait preuve d'ethnocentrisme et refuse d'entendre la spécificité de l'Islam : " Vous ne pouvez pas demander à toutes les cultures de suivre la trajectoire tracée depuis deux siècles par la France et l'Europe ! S'en tenir à ce discours, ce serait exiger des autres cultures qu'elles s'enferment dans le seul modèle occidental de développement historique, de réalisation intellectuelle et artistique. Ce serait répéter le discours colonial, qui légitimait la domination sur les autres peuples et cultures par l'exportation de la civilisation élaborée en Europe (...) La pensée occidentale se montre incapable d'évoluer en dehors des modèles historiques mis en place en Europe, renforcés par l'Occident technologique "[10].

Ce que critique cet homme, ce ne sont pas les droits de l'homme en eux-mêmes, mais la prétention occidentale de les imposer comme critère exclusif de jugement, en niant aux autres cultures toute possibilité de les récuser ou de ne pas les retenir telles quelles. Le problème est sensible car il touche à ce qu'il y a de plus précieux pour un pays ou une culture : l'originalité. Certes, la notion des droits de l'homme ne peut se détacher d'un certain prosélytisme, c'est de son essence même, puisque cette volonté occidentale d'ériger les droits de l'homme en valeur universelle procède d'excellents sentiments. D'ailleurs, la France ira, au début, beaucoup plus loin que les Etats-Unis qui limiteront leur influence au continent américain (Doctrine Monroe).

Le monde étant formé d'un regroupement d'Etat dont culture et histoire différent, comment appliquer ou faire appliquer à tous ces pays un idéal commun sans annihiler la spécificité de ces mêmes pays ? Est-il de l'intérêt de ce monde d'opérer une sorte de généralisation de mode de vie et de pensée ? Abolir les différences, est-ce vraiment le seul moyen d'empêcher les conflits ?

Telle est la problématique posée par les pays non-occidentaux devant la pression de plus en plus forte exercée par l'ONU pour que tous adhérent à cette vision du monde. Certes, l'ONU est ce que les pays membres veulent en faire puisque cette organisation est régie par les Etats eux-mêmes, mais elle est également soumise au diktat de l'argent et, de ce fait, les pays occidentaux possèdent de nombreux arguments convaincants pour obtenir de tous certaines améliorations en matière de droits de l'homme.

4.2 Ethnocentrisme et universalisme

Mais revenons au problème de l'universalité : existe-t-il des valeurs universelles et ainsi une possibilité de porter des jugements par-delà les frontières , ou bien toutes les valeurs sont-elles relatives[11] ? L'ethnocentrisme est la figure la plus commune de l'option universaliste : cela consiste à ériger les valeurs propres de la société à laquelle quelqu'un appartient en valeurs universelles. Ainsi, cette personne sera convaincue que ses valeurs sont les valeurs et qu'il n'y a rien à ajouter à cela. On peut donc en déduire qu'un universaliste est parfois un ethnocentriste qui s'ignore. On peut essayer, en effet, de ne pas juger les autres suivant ses propres mœurs, mais il est extrêmement difficile de ne pas juger selon ses catégories mentales. La nuance est donc très tenue entre la projection inconsciente de soi sur les autres et un véritable attachement à un idéal commun . C'est ce qui rend le débat si " épidermique " et les solutions si difficiles à trouver. Il n'est pas aisé de prouver à quelqu'un que l'on agit pour son bien si ce dernier y voit une menace à son identité.

En fait, il apparaît que les droits de l'homme sont un universalisme (dans le sens qu'ils s'adressent à tous les hommes sans distinction) mais qu'ils ne sont pas universels. L'universalité est un rêve occidental, bien loin de la réalité mondiale. C'est pour cela que l'on ne peut pas affirmer que les droits de l'homme " vaincront " un jour toutes les résistances et il n'est pas impossible que la tendance actuelle à la démocratisation et aux droits de l'homme s'inversent si un certain nombre d'Etats en décident ainsi.

Car, on ne peut prétendre, sans contradiction, imposer les droits de l'homme à ceux qui n'en veulent pas. Il serait aberrant d'imposer par la force ou autres pressions une notion qui préconise la liberté du choix. Certes, si l'Occident veut promouvoir l'universalité des droits de l'homme, il se doit de confronter sa vision à celle des autres sociétés et aux autres cultures. Mais il est hors de question d'en faire une nouvelle croisade. Ce qu'il faut, c'est prouver aux autres pays que la vision occidentale des droits de l'homme est la plus appropriée au bonheur et à l'équilibre de la condition humaine. Il lui faut convaincre que seul le respect de ces droits est à même d'instaurer un épanouissement profond et durable de l'homme au sein de la société. L'échec de l'expérience socialiste, censée résoudre tous les tourments de l'homme en abolissant les rapports de classe et en subvenant à ses besoins élémentaires , joue en faveur des occidentaux. Pendant longtemps, au sein de l'ONU, se sont confrontées ces deux visions du monde et des droits de l'homme. L'Occident a toujours privilégié l'application des droits civils et politiques, condition sine qua non de la liberté et de l'égalité du citoyen, alors que les pays socialistes privilégiaient les droits économiques, sociaux et culturels. La disparition de ce bloc socialiste ne peut que favoriser la propagation de son modèle concurrent (voir infra). Il apparaît pourtant que le modèle occidental est loin d'être parfait et ne peut afficher un constat sans tâche. Difficile, dans ces conditions, de convaincre du bien fondé des droits de l'homme quand ils ne sont même pas respectés par ceux qui les prêchent.

4.3 Le relativisme culturel

A l'universalisme (donc souvent associé à l'ethnocentrisme), certains pays opposent le relativisme culturel, doctrine qui proclame que toutes le cultures se valent ou sont égales. En effet, d'un point de vue formel, toutes les cultures sont également qualifiées pour, selon la définition de Sélim Abou[12], " médiatiser le triple rapport de l'homme avec la nature, la société et le transcendant ". Mais, on ne peut nier une inégalité de fait, certaines cultures étant limitée géographiquement ou de par leur population. Cependant, si l'on part du principe que chaque culture, du fait de leur égalité, contient un potentiel d'universalité, il suffirait que cette dernière accepte ce potentiel pour qu'elle puisse intégrer toutes " traces " extérieures sans perdre sa spécificité. Evidemment, le problème n'est pas aussi simple qu'il y parait, et très souvent, se pose le problème du droit à la différence.

4.4 Les déviations du relativisme

Il existe deux sortes de doctrine relativiste, la première considère la relativité des cultures comme étant elle-même relative, c'est-à-dire qu'elle n'exclut pas qu'il puisse exister des valeurs universelles et ne rejette donc pas l'acculturation. La seconde estime cette relativité comme absolue et insiste sur le caractère impénétrable et unique de chaque culture, considérant donc que l'acculturation est extrêmement négative : il faut respecter l'intégrité, l'identité et le droit à la différence de chaque culture. Il peut y avoir plusieurs conséquences graves aux thèses relativistes. C'est, par exemple, Montaigne qui admire la société de l'Autre sans cesser de critiquer la sienne et qui, ce faisant, juge sa propre société en négatif. En effet, l'Autre disparaît souvent au profit d'une projection de soi. Ainsi, entre tolérance et indifférence, la nuance est ténue. Souvent, il ne s'agit pas d'une acceptation de valeurs différentes mais d'une indifférence aux valeurs des autres.

Autre déviation possible, permettre, en acceptant un retour à l'identité ethnique ou un repliement sur un héritage culturel, que certains peuples se referment totalement sur eux et coupent ainsi tout contact avec le monde extérieur.

Ou encore, doit-on tout accepter pour respecter le droit à la différence ? En effet, la différence peut parfois favoriser certains " abus ", légitimés par la culture. Peut-on accepter le cannibalisme, l'excision, la lapidation parce que ce sont des coutumes ?

On peut tenter d'expliquer les excès du relativisme culturel selon la mauvaise conscience de l'Occident après la seconde guerre mondiale, les blessures de la décolonisation, le mépris de sa propre culture, responsable de tant d'atrocités (colonialisme, nazisme, communisme). En idéalisant les sociétés primitives et traditionnelles, on essaie de revenir à un état de nature, débarrassé de toutes les déviations provoquées par la société. C'est ainsi que bon nombre d'anthropologues ont mis certaines ethnies à l'abri des projets de développement, les condamnant parfois à une mort certaine au nom de l'authenticité. Comme le rapporte un anthropologue brésilien, Eder Sader, " lors du développement de l'anthropologie au Brésil, les études reposaient sur un parti pris relativiste, selon lequel, chaque société, chaque culture ont leur propre façon de résoudre leurs problèmes, et qui a laissé les anthropologues brésiliens dans une attitude d'indifférence face à la destruction des Indiens. Comprendre les Indiens, ne pas les voir avec ethnocentrisme, a débouché sur : attendre et voir, les laisser là où ils sont. Attitude utopique parce que la civilisation, bonne ou mauvaise, avançait, et que le contact entre l'économie capitaliste et les indigènes était irréversible. A cela, la majorité des ethnologues ont assisté passivement puis, tardivement s'en sont préoccupé avec quelque cynisme parce que leur objet d'étude disparaissait, donc leur propre fonction et leur raison d'être avec lui "[13].

En conclusion, il est facile de fermer les yeux sur des agissements coupables en prenant l'alibi du respect des cultures. Difficile, sur ce sujet, de ne pas tomber dans les extrêmes.

5/ L'ONU et la promotion des droits de l'homme

Face à ces réactions négatives provenant, pourtant, de pays s'étant engagés à respecter les termes de la Charte, les instances internationales disposent de deux sortes de moyens pour faire appliquer les droits de l'homme :

La prévention : il s'agit d'apporter toute l'aide nécessaire à un pays pour éviter qu'il ne sombre dans une situation telle que son régime puissent tourner à la dictature ou à l'oppression. Il peut s'agir soit d'une aide économique ou d'une aide culturelle. Le but étant que ces pays n'arrivent pas à entretenir une haine de l'Occident qui refuse de les aider. Et puis, comment être crédible en tant que défenseur des droits de l'homme si on laisse " mourir " des populations entières sans réagir ?

La dissuasion : il s'agit de mettre fin à des régimes répressifs, de lutter contre la dictature et l'oppression. Pour cela, des pressions économiques et diplomatiques peuvent avoir le plus grand effet. Si l'on va encore plus loin, on arrive à ce devoir ou à ce droit d'ingérence évoqué infra. Le plus important, dans cette situation de dissuasion étant de respecter une motivation d'ordre morale et non pas les " obligations " de la Realpolitik (Politique réaliste). Les intentions doivent être pures et non pas motivées par des intérêts géopolitiques, comme ce fut souvent le cas pour les Etats-Unis.

Malgré tout, les moyens dont dispose la communauté internationale restent des démarches négatives dont les effets sont pour le moins aléatoires. Il est aujourd'hui nécessaire de trouver d'autres solutions plus proches de la compréhension interculturelle que du chantage économique. 

Chapitre II : Une culture qui explique cette divergence

Outre le fait que la Chine récuse la vision totalement ethnocentriste des pays occidentaux en matière de droits de l'homme, elle tient à justifier ses propos en insistant sur les différences fondamentales qui existe entre l'Occident et l'Orient, essayant ainsi de démontrer à quel point il est aberrant de se limiter à une seule vision du monde et de l'homme. Il est d'abord important, pour elle, de prendre une revanche sur le monde occidental, toujours marquée par le " dépeçage " qu'elle a connu au début du siècle. Elle ne veut plus se voir imposer quoi que ce soit venant de l'Occident. Ensuite, elle fait remarquer que la prééminence du groupe et le poids de la morale confucéenne ne font qu'accentuer les différences entre les deux civilisations. Enfin, le retour aux traditions que connaît actuellement la Chine n'augure pas d'une prochaine occidentalisation des moeurs et des mentalités. 

1/ Une civilisation millénaire, mais humiliée

1.1 Un monde à part

Depuis l'origine, la Chine s'est crue, non seulement au centre du monde (Zhongguo, terme chinois pour désigner la Chine, signifie littéralement " Pays du milieu "), mais le véritable centre du monde. Cette vision s'appuyait sur la conscience de sa supériorité intellectuelle par rapport à ses voisins de l'époque, mais qui reposait aussi sur une puissance démographique sans aucune comparaison avec les autres pays d'Asie et d'ailleurs. La Chine est un monde à elle toute seule, difficile d'accès, car cernée de mers, de déserts et de montagnes. Elle était la Nation civilisée par excellence, entourée par des Etats tributaires qu'il fallait civiliser (c'est-à-dire siniser) et qui, en retour, devait rendre hommage et payer tribut à l'Empire[14]. Toutes les populations autres que Han (terme qui désigne l'ethnie chinoise dominante) étaient considérées comme " barbares ", non pas à cause la différence de langue (comme pour les Grecs) mais à cause de leur ignorance des usages de la Chine, de sa culture, et par certains traits de caractère comme le manque de retenue, leur méconnaissance des rites et parfois même leur avidité[15].

1.2 La Chine et les " barbares "

Pourtant accueillante par principe, la Chine est devenue plus soupçonneuse à l'égard des étrangers après le XIIe siècle, à la suite des occupations partielles ou totales de son territoire par d'anciens nomades de la steppe. Est née ainsi une forme de nationalisme chinois dont l'un des premiers théoriciens fut Wang Fuzhi au XVIIe siècle. Pour lui, tout contribue dans les différentes cultures à faire des hommes ce qu'ils sont, le milieu physique, les occupations dominantes, la nourriture, les vêtements, les attitudes et les usages du corps[16].

Jusqu'à la moitié du XIXe siècle, la Chine réussit pourtant sans problème à absorber le choc des invasions, obligeant même les " barbares " à se transformer, en les forçant à utiliser leur système politique, culturel ou moral pour installer leur pouvoir dans la durée. Ce fut le cas pour les Mongols et les Mandchous, dont les représentants formèrent la dynastie Qing (1644-1911), dernière dynastie régnante chinoise. Les Occidentaux n'auraient pas du déroger à cette tradition et les Chinois n'ont compris que progressivement que le défi occidental était d'une tout autre nature. Mongols et Mandchous s'étaient imposés par la supériorité de leur stratégie militaire, mais la victoire occidentale n'était pas seulement la victoire d'une armée : c'était celle de la civilisation industrielle, dont les canonnières étaient un avant-goût. Alors que, jusque là, les barbares avaient été obligés d'adopter le système politique et social constitué par la civilisation chinoise, cette fois-ci, ce sont les envahisseurs qui apportaient de nouvelles techniques supérieures à celles de la Chine, ainsi qu'un rapport au monde fondamentalement différent. De là, deux solutions possibles : le mépris ou l'adaptation.

Les lettrés confucéens, convaincus de la supériorité de leur culture, ont tout essayé pour la préserver et ont donc préféré mépriser ces nouveaux intrus. Ils ont analysé le défi occidental en terme uniquement de nouvelles techniques, le réduisant aux défis posés par les barbares qui les avaient précédés. Ce qu'il fallait faire, avant tout, c'était adopter les nouvelles techniques apportées par l'Occident, surtout dans le domaine militaire pour pouvoir, ensuite, se protéger d'eux. En fait, la Chine s'est refusée à transformer son mépris de l'étranger en force constructive, comme le faisait au même moment (et avec succès) le Japon et son Empereur Meiji (1868). La responsabilité en incombe principalement à l'Impératrice Ci Xi (Tseu Hi) qui a voulu appliquer la sentence " les apports occidentaux comme moyens techniques, l'apport chinois comme fondement moral ", mais sans aller jusqu'au bout de cette logique. C'est-à-dire qu'il fallait à tout prix préserver l'âme chinoise comme essence et utiliser le savoir occidental, en apprendre les méthodes pour renforcer le système politico-culturel chinois. Cette stratégie avait le soutien de la majorité de la caste dirigeante car cette dernière refusait de voir les temps changer, sûre qu'elle était de son bon droit et de la pérennité du confucianisme. Ainsi, le maintien, par l'Etat, des principaux fondements de la culture ne pouvait que bénéficier de son assentiment. Les opposants à cette politique pensaient, au contraire, qu'il ne pourrait y avoir de révolution industrielle sans adopter les valeurs et la philosophie occidentales.

En fait, la célèbre sentence ne fut jamais vraiment respectée car les dirigeants chinois n'ont pas su ou n'ont pas voulu adapter une culture qui leur semblait " pure ". Or, il est très difficile d'intégrer des valeurs étrangères sans influencer un minimum les us et coutumes d'un pays. Seul le Japon fut capable de bien gérer cette intégration de concepts étrangers sans " pervertir " sa civilisation. On se rend compte, ainsi, que le problème est toujours présent : faut-il défendre l'âme chinoise représentée par le système politico-culturel existant en adoptant les technologies les plus avancées pour aboutir à l'objectif " d'un Etat riche et d'une armée forte " (objectif formulé alors par le gouvernement) ou, au contraire, accepter de bouleverser sa culture et ses valeurs et adopter celles des autres pour atteindre le même but ? Cette problématique est d'ailleurs valable pour de nombreux pays autres que la Chine.

1.3 Un passé à effacer

La Chine a très mal supporté le mépris des Occidentaux. Mépris que ces derniers n'ont pas cherché à cacher, tellement surpris qu'une si vieille civilisation, une puissance redoutable et arrogante, puisse s'écrouler tel un château de cartes face à quelques canonnières. La Chine fut d'autant plus humiliée que ses portes furent forcées pour mettre en place le plus grand trafic de drogue de l'histoire, sous couvert de la couronne britannique. C'est l'époque des guerres de l'Opium et des Traités " inégaux " signés en 1842, 1860 et 1898 où la Chine se voit obligée d'ouvrir des concessions aux étrangers dans les ville côtières. Des villes entières échappent alors à son contrôle et elle cherchera par tous les moyens à retrouver sa souveraineté.

Il ne faut pas sous-estimer l'ampleur de la rancune chinoise envers l'Occident, suite à cette période peu glorieuse de son histoire. La Chine a " perdu la face " et n'aura de cesse de retrouver son puissant passé, rêvant du jour où elle dominera de nouveau tous ses adversaires. Sun Yatsen, Mao Zedong, Deng Xiaoping ont joué, l'un après l'autre, de cette corde sensible. Ils ont, chacun, insisté sur les heures illustres du passé, le réinterprétant souvent en fonction des besoins du jour[17.] Les Chinois sont, depuis des millénaires, passés maîtres dans l'art de la réécriture de leur histoire, gommant ou modifiant les passages qui ne s'adaptaient plus au contexte politique du moment, au point que l'on a pu dire qu'en Chine, il était presque aussi délicat de prédire l'avenir que le passé.

Outre les circonstances historiques, certaines caractéristiques sociales sont un frein à la compréhension du concept des droits de l'homme. Il s'agit principalement de l'importance accordée au groupe plutôt qu'à l'individu ou encore de l'omniprésence de la morale confucéenne dans la vie quotidienne.

2/ La société chinoise : la prééminence du groupe

Il est très difficile d'appréhender la structure de la société chinoise telle qu'elle existe aujourd'hui sans en connaître les sources et les principales particularités[18].

2.1 le rôle central de la famille

En Chine, l'unité de base n'est pas l'individu mais la famille au sens large du terme. Il ne s'agit pas simplement du couple, mais des grands-parents, des parents, des fils mariés ou non et des filles non mariées. Parfois, la famille s'identifie au clan. Que l'homme chinois n'aspire pas à l'individualité, cela est principalement dû à cette caractéristique de la société chinoise : l'homme seul n'existe pas, ou alors c'est un hors-la-loi. Toutes les actions sociales se font au sein de la famille.

Selon la description qu'en fait Jacques Pimpaneau, la famille est une unité économique car les terres appartiennent à la famille ; c'est une unité religieuse car tous respectent le culte des ancêtres ; c'est une unité communautaire car tous habitent dans la même demeure ; c'est une unité sociale car chaque membre porte la responsabilité des autres, et ce, pour le meilleur et pour le pire. En effet, la punition d'un crime pouvait s'étendre à tout un clan et la confiscation des biens de l'un entraînait la ruine de la famille. Mais si l'un des membres devenait fonctionnaire, c'est toute la famille qui bénéficiait des privilèges et du prestige. On a pu remarquer que ce système de responsabilité collective a traversé toutes les périodes de l'histoire politique chinoise. Sous Mao, et encore sous Deng, ce système s'applique toujours aux dissidents et à leurs familles.[19 ]

Les activités professionnelles étaient le plus souvent familiales, les enfants étant formés par les aînés et, même si les postes n'étaient pas héréditaires, faire des études était une tradition familiale. La famille était dirigée par l'aîné et tous lui devaient obéissance. Son prestige n'était pas dû à un savoir spécial mais à une autorité morale et psychologique de fait, simplement parce qu'il fallait faire un choix qui échappe aux rivalités. Il ne faut pas sous-estimer la pression psychologique qui existait au sein des familles. Cette pression était encore renforcée par la religion : enfreindre les lois de l'aîné, c'est aussi commettre un crime contre les morts et s'échapper, c'est briser la lignée des ancêtres.

Par extension, la nature des relations à l'intérieur d'une famille s'appliquait à toutes les relations humaines : aux amis, aux fonctionnaires, à l'Empereur. En contrepartie de ce respect, les autorités se devaient de protéger le peuple comme des parents protègent leurs enfants. Il était dit clairement que le fonctionnaire devait être un père et une mère pour ses administrés et reproduire, à l'échelle de son district, le rôle d'un chef de famille. Encore une caractéristique que le gouvernement communiste de Pékin a maintenu : le côté paternaliste du Parti ne s'est jamais démenti.

2.2 Trois courants de pensée

En plus des hiérarchies sociales et pour comprendre la société chinoise, il faut mentionner trois courants de pensée qui ont façonné les attitudes et les conduites des Chinois :

- le confucianisme, dont l'homme idéal était le lettré fonctionnaire qui servait la société et qui était le gardien de l'ordre familial (cette notion fera l'objet d'un développement infra).

- le taoïsme, dont l'homme idéal cherchait à fuir la société pour mener une vie simple et proche de la nature.

- le mohisme qui prônait l'amour universel, méprisait les rites et les institutions sociales confucéennes au profit de groupes semblables à des communautés.

A un moment de son existence, chaque homme adoptait un de ces trois courants de pensée, qui modelait ses relations avec les autres : " confucianiste, il se croyait obligé de sacrifier ses devoirs sociaux et s'enfermer dans les rites qui régissaient les rapports humains pour en assurer l'harmonie. Taoïste, il se retirait à la campagne pour " cultiver son jardin ", s'adonnait aux pratiques pour obtenir la sérénité et la prolongation de la vie et cherchait à mener une vie retirée en contact avec la nature. Mohiste était celui qui avait du devenir bandit, il justifiait sa vie en dehors des normes admises par un côté Robin des Bois, un sens strict de la justice et de l'honneur, un puritanisme qui lui faisait mépriser les femmes et toute faiblesse sexuelle, un sens de l'entraide envers ses compagnons pour qui il était prêt à donner sa vie. "[20]

En fait, ces trois courants ne différenciaient pas vraiment les membres de la société puisqu'un même homme pouvait, à différents moments de sa vie, passer de l'un à l'autre. Selon le poète Wen Yiduo (1899-1946), ces trois courants ont été la plaie de la civilisation chinoise car ils ont enfermé les individus dans des stéréotypes caricaturaux. 

3/ Sun Yatsen ou la non-inégalité : une application politique d'une différence culturelle

Père de la République chinoise (1911-1949) et fondateur du parti nationaliste, le Guomindang (le parti du peuple), Sun Yatsen (1866-1925) a développé sa politique à travers la théorie des Trois Principes du Peuple. Formé à l'occidentale, dépourvu d'éducation traditionnelle, Sun a incarné un Sud de la Chine ouvert sur le monde. Pourtant, son " Triple Démisme " ne fait qu'illustrer cette caractéristique naturelle chinoise qui veut que l'homme ait d'abord des devoirs et non pas des droits : l'un de ces principes, la Souveraineté du peuple, correspond à l'Egalité dans la devise française. Mais les avis divergent quand les Occidentaux proclament que l'égalité, au même titre que la liberté, est un droit naturel et inaliénable de l'homme. Selon Sun Yatsen, si l'on suit l'histoire des droits de l'homme depuis l'homme primitif, on se rend compte très vite qu'il n'y a jamais eu aucune trace d'égalité humaine naturelle. Certes, quand l'autocratie s'est développée, les dirigeants despotiques ont poussé à l'extrême les différences qui existaient entre les hommes et ont obtenu une inégalité bien plus flagrante que celle de la Nature, et ce en créant des classes privilégiées artificielles[21]. Les révolutions ont éclaté pour détruire ces inégalités, mais lorsque celles-ci furent terminées, les dirigeants invoquèrent le droit divin pour conserver leurs fonctions. Le peuple ne devait pas s'opposer à Dieu et, dans son ignorance, maintint ce fait. C'est pour renverser le despotisme que les érudits durent inventer la théorie de l'origine naturelle des droits à l'égalité et à la liberté. Une fois que les fausses croyances firent place à la conviction (pourtant fausse) que les hommes naissent égaux, tout fut fait pour renforcer l'égalité. Or, il faudrait rabaisser les positions supérieures pour obtenir une égalité au sommet[22]. Toujours selon Sun, chacun bénéficie d'une position égale dans la société humaine mais ce n'est qu'un point de départ : chaque homme doit édifier sa carrière selon les dons et l'intelligence qu'il possède à sa naissance. Chacun a des talents différents et donc des carrières différentes. Il ne faut pas rabaisser ceux qui s'élèvent à une position élevée pour les rendre égaux avec les autres. Lorsque l'on parle de démocratie et d'égalité, on doit parler d'égalité politique[23], car " l'égalité est une chose artificielle, et non une chose naturelle, et la seule égalité que nous puissions créer est l'égalité du statut politique ".

Sun poursuit en accusant les différents gouvernement chinois d'avoir voulu suivre sans distinction les révolutions occidentales, pensant qu'il était bon de se battre pour les mêmes choses qu'eux, mais le peuple chinois ne peut appréhender les notions de liberté et d'égalité telles qu'elles sont énoncées par les Occidentaux. Le Nationalisme du Peuple (la liberté), la Démocratie ou la Souveraineté du Peuple (à la base de l'égalité) et le Socialisme ou Subsistance du Peuple (la fraternité) constituent les trois principes que le peuple chinois doit respecter. Pour atteindre ces objectifs, Sun préconise de diviser la population en trois groupes distincts : " ceux qui savent et comprennent d'avance (les inventeurs), ceux qui savent et comprennent après l'événement (les propagateurs), et ceux qui ne savent ni ne comprennent (les exécutants) ". Si ces trois groupes décident de s'entraider et de coopérer, alors la civilisation humaine fera des progrès considérables. Un proverbe chinois, " les hommes adroits sont les esclaves des imbéciles " illustre ce principe. Il conclut ainsi : " De cette manière, bien que les hommes différent en intelligence et en talents naturels, si l'idéal moral est l'esprit de dévouement prédominent, l'égalité sera toujours plus grande. Telle est l'essence de l'égalité "[24].

4/ Le confucianisme : une composante essentielle de la culture chinoise

4.1 La légende de Confucius

Confucius naquit à Tseou, une petite bourgade de la principauté de Lu, située dans le sud-ouest de l'actuelle province du Shandong, dans la Chine du Nord-Est. Le 27 août 551 avant JC (approximativement !). C'était, à peu près, le temps de Bouddha en Inde, de Pythagore en Grèce, de Nabochodonosor et de la captivité de Babylone en Mésopotamie. Socrate et Empédocle vinrent au monde quand Confucius venait de le quitter quelques années auparavant[25].

La seule source d'informations sûre sur sa vie est une œuvre intitulé Lunyu (analectes), composée par la deuxième génération de ses disciples. Sa doctrine est exposée dans Chunqiu (les Printemps et les Automnes). Il n'a jamais été considéré comme une divinité, ni comme le créateur d'une religion, mais plutôt comme un maître immortel de sagesse et de sainteté, à l'origine d'une éthique sociale. Néanmoins, en 1914, par décret du Président de la République, sa naissance est commémorée comme celle d'un saint.

Les disciples de Confucius développent l'idée qu'en cultivant sa personne, le sage diffuse autour de lui un principe d'ordre. Celui-ci s'étend alors, de proche en proche, de l'individu à tout l'univers. L'homme doit respecter ce principe d'ordre divin qu'il doit apprendre à connaître pour en refléter l'harmonie et prendre en exemple les grands hommes et les sages du passé. Les principales vertus qui doivent conduire à la perfection sont le Ren (la compassion ou la sympathie) qui nous porte à secourir nos semblables, et le Yi (l'équité) qui fait respecter le bien d'autrui et tient compte du statut social de chacun.

La sagesse s'acquiert par l'étude, la réflexion et l'effort. On parvient ainsi à l'idéal individuel d'homme supérieur, calme et vertueux, sage, droit, confiant, connaissant la volonté du ciel et pouvant faire ce qu'il lui plaît sans la transgresser. Cet idéal doit être, également, recherché par ceux qui gouvernent les peuples s'ils veulent que l'ordre règne dans leurs royaumes.

Après l'échec de Qin Shi Huang Di (230 av. J. C.), qui avait voulu fonder un empire sur les principes des administrateurs légalistes qui préconisaient le gouvernement par la loi, valable pour tous, les Han firent du confucianisme la doctrine officielle de l'Etat impérial chinois.

Après une relative éclipse durant la période dite des " six dynasties " (225-589) et une résurrection brillante sous les Tang (618-907), le confucianisme devait subir une notable transformation doctrinale : alors que le confucianisme traditionnel n'avait pas de préoccupations métaphysique, celui de l'Empire Song (1127-1279), appelé néoconfucianisme, en est parcourues grâce à Zhu Xi (1130-1200). Celui-ci élabore une philosophie de l'absolu à partir du Yi King (le livre des mutations).

Inconsciemment, ces confucianistes se laissèrent influencer par le bouddhisme et le taoïsme. A cette époque, l'interprétation néoconfucianiste des classiques resta la seule considérée comme orthodoxe et son étude fut rendue obligatoire pour les examens d'Etat.

A partir de 1850, l'influence de la pénétration militaire, commerciale et missionnaire de l'Occident se manifesta par un renforcement de l'application des principes confucéens, puis par une réinterprétation du confucianisme comme religion universelle pouvant faire face au christianisme.

L'école confucéenne enseigne, en outre, huit vertus : la piété filiale, l'affection entre frères, la loyauté, la fidélité, le rite, l'équité, l'intégrité et le sens de l'honneur.

4.2 L'enseignement de Confucius : un art politique

Jacques Gernet résume ainsi les meilleurs aspects de la tradition confucéenne : " La conviction que la nature humaine est perfectible et que l'homme est un être fait pour vivre en société, le souci de la discipline personnelle, le respect des autres, le goût de l'étude et le sens de l'intérêt général. "[26]

De nos jours, confucianisme signifie ordre, obéissance aux supérieurs, dévouement à l'Etat, défense de la famille. C'est un confucianisme à la Lee Kuan Yew, dirigeant autoritaire de Singapour mais dont le modèle de développement, fort efficace, fait la jalousie de ses voisins d'Asie : la réussite économique de Singapour, son absence de problème d'ordre public exercent un attrait indéniable sur bon nombre des technocrates chinois. Ce corpus de valeurs est censé favoriser un développement harmonieux, car il permet de limiter les appétits individuels. En effet, le confucianisme met les intérêts du groupe au-dessus de ceux de l'individu et permet ainsi d'assurer l'ordre social. Il constitue un bon antidote contre l'extrême individualisme et l'appât du gain qui ont envahi la Chine depuis le déclenchement des réformes de Deng Xiaoping.

Comme le souligne Xiao Gongqin, " Ces pays (les quatre " dragons "), dans leur processus de modernisation, affirment en général la primauté des intérêts de l'Etat et de la collectivité sur les intérêts des groupes de pression et des individus, et souvent, pour obtenir le soutien de la société, s'appuient sur la transformation du système de valeurs préexistants, afin de renforcer son identification aux intérêts de l'Etat et de la collectivité "[27].

Le but des autorités chinoises serait donc de créer une sorte de culture chinoise " trafiquée " à destination de la population pour lui éviter les traumatismes de la modernisation. Cette opération permet de rétablir la confiance dans une " identité chinoise ", cette dernière représentant l'une des interrogations, avec celle de la légitimité du pouvoir, qui se trouvent au centre des inquiétudes de la Chine moderne. Avec l'efficacité du confucianisme en terme de développement, le modernisateur n'a plus besoin de se poser en destructeur de la culture traditionnelle : au contraire, c'est en défendant la culture confucéenne qu'il sera le mieux en mesure de réaliser la modernisation, car celle-ci est particulièrement adaptée à la gestion des ressources humaines dans une société moderne. " La bienveillance (le Ren) comme principe humaniste de fraternité, peut constituer un principe de coexistence pacifique entre les Etats, et devenir une force morale limitant les agressions entre Etats. Depuis la seconde guerre mondiale, la force de la morale est déjà devenue une force positive indispensable au maintien de la paix. "[28]

4.3 La réhabilitation du Maître

Les vertus traditionnelles sont donc présentées comme une norme mieux adaptée aux relations entre Etats modernes que les principes de la diplomatie traditionnelle. Grâce à ses traditions, la Chine pourrait donc à nouveau participer à l'établissement des normes de comportement politiques universelles. Certains philosophes vont même jusqu'à réclamer la restauration de la " voix du souverain ".

Cette nouvelle politique de réhabilitation de la pensée du sage, fut officialisée par la célébration, en grandes pompes, du 2 545e anniversaire de la naissance de Confucius et par l'organisation de symposiums internationaux lui étant consacrés. Ceci dit, la version moderne du confucianisme, revu et corrigé par le Parti Communiste Chinois (P.C.C.), n'a conservé que les préceptes justifiant le maintien d'un autoritarisme présenté comme le contre-modèle des démocraties occidentales. Cette nouvelle morale se résume à l'ordre, l'obéissance, la stabilité, le dévouement à l'Etat et la défense de la famille.

Cette réhabilitation a deux objectifs : d'une part, elle doit permettre d'aider à la recomposition de la société en rendant tous les habitants de la République Populaire fiers de leur être et, d'autre part, de résoudre la crise d'identité qui ronge le pays depuis les guerres de l'Opium.

Cette campagne est particulièrement vigoureuse et il ne se passe pas une journée sans que la presse ou la télévision ne rappelle la force de la patrie dirigée par le Parti Communiste. Ce dernier a réalisé l'attrait qu'exerçait le nationalisme sur la population chinoise, quand il ne reste plus rien. La presse ne cesse de déclarer que la Chine des guerres de l'Opium n'existe plus et que chaque offense sera désormais vengée. Que dire alors de leurs réactions contre les droits de l'homme et la politique d'ingérence des Occidentaux ?

Comment prouver au reste du monde que la Chine est indépendante de toute pression, sinon en renvoyant à la face des Occidentaux ces droits qui leur appartiennent ? Comme il faut mettre fin aux ingérences, la propagande insiste continuellement sur le thème de la vengeance des humiliations vécues durant les guerres de l'Opium ou sur les débordements de l'occupation japonaise. La Chine se relève et veut que le monde entier le sache, qu'enfin elle soit respectée comme une grande puissance, LA grande puissance du XXIe siècle. Le renforcement des positions chinoises dans la région des îles Spratleys (revendiquées par la Chine car riches en pétrole), en mer de Chine du Sud, marqué par des incidents de plus en plus fréquents avec les Etats riverains revendiquant également ces îles (Vietnam, Philippines, Malaisie, Taiwan), la sinisation forcée du Tibet, le développement de la présence économique chinoise en Extrême-Orient russe et au Laos, la coopération militaire avec la Birmanie, et la toujours actuelle campagne d'intimidation contre Taiwan inquiètent de plus en plus les Etats environnants.

4.4 Vers un nationalisme confucéen ?

Il est intéressant de constater que cette politique nationaliste connaît un succès grandissant chez les enfants des dirigeants qui étudient à l'étranger. Ils sont heureux de voir que leur patrie, respectée pour son taux de croissance, n'hésite pas à remettre les grandes puissances à leur place. Ces étudiants en doctorat, en droit ou gestion sont particulièrement sensibles aux appels du nationalisme. Donnons l'exemple d'un Pékinois titulaire d'un doctorat en droit à Oxford qui déclare que la Chine ne doit pas se soucier des déclarations des Occidentaux : " Quand ils ont lancé leurs empires coloniaux, ils ne se préoccupaient guère des droits de l'homme. Cette idéologie ne sert qu'à empêcher l'accession d'autres pays au rang de grandes puissances. Or, la Chine ne doit se couper d'aucune des formes d'action à la disposition des gouvernements. Ignorant les protestations, nous devons défendre et même développer notre espace vital "[29].

Souvent, ces étudiants ont vécu à l'étranger dans une situation difficile, obligés de travailler pour subvenir à leurs besoins et ont parfois subis la condescendance de leurs condisciples occidentaux, et ce malgré leurs performances universitaires. Une fois rentrés au pays, ces jeunes ont parfois le sentiment d'avoir été humiliés et ne perdent pas une occasion pour rappeler la supériorité culturelle chinoise sur les " barbares ". Or, ces jeunes sont les futurs dirigeants de la Chine et leur conception du monde augure mal de l'avenir.

5/ Le retour aux traditions

5.1 Le poids du passé

Pourtant, ces traits de caractère ont traversé les siècles et l'on s'aperçoit aujourd'hui que tous les efforts de Mao pour mettre un terme à ces " vieilleries du passé " ont échoué. Curieusement, en effet, la politique de réforme de Deng n'a pas seulement remis en mouvement une société figée, elle a aussi contribué à un paradoxal retour de la tradition. Bien sûr, il s'agit d'une tradition adaptée à la modernité et expurgée de certains archaïsmes pour ne mobiliser que les aspects utiles à la prospérité économique. Mais le pression des structures traditionnelles pèse encore avec force sur le comportement des individus et notamment la jeunesse. Ceci dit, on ne défend pas la tradition pour elle-même, mais simplement parce qu'elle sert le plus souvent les objectifs de la stabilité sociale et de réussite matérielle qui sont au cœur des enjeux sociaux actuels. Si la " modernisation " des mœurs s'accompagne d'un affaiblissement de la morale socialiste, les solidarités traditionnelles, quelles soient ancestrales (famille ou village) ou socialiste (unité, quartier), sont loin de perdre leur importance. D'autant plus maintenant que les Chinois sont autorisés à quitter leur région pour aller travailler ailleurs. Il existe une forte tendance à vouloir retrouver, sur le nouveau lieu de résidences, toutes les personnes appartenant au même village ou district.

C'est dans les zones rurales que la réappropriation de la tradition est la plus forte mais les raisons de ce phénomène sont les mêmes que dans les villes. Pas besoin de se référer au communautarisme inné des sociétés confucéennes pour expliquer cette caractéristique : dans l'état actuel de l'économie, ce sont encore les relations sociales " naturelles ", c'est-à-dire basée sur la famille et la proximité (les fameux guanxi que l'on retrouve dans toutes les activités sociales en Chine et, plus généralement, en Asie) qui garantissent le meilleur accès aux richesses.

Le fait que la tradition soit mobilisée, instrumentalisée dans la course à la prospérité ne signifie pas que l'on en ait gommé les aspects culturels. Au contraire, le respect des traditions garantit son efficacité. On note le retour en force des pratiques matrimoniales jadis interdites par le régime maoïste : mariages d'enfants, polygamie, unions consanguines ou mariages de défunts afin de perpétuer symboliquement la lignée. Souvent même, les couples vivent en concubinage, ou plus exactement, se contentent d'une cérémonie traditionnelle rassemblant la parenté et le village, l'important étant que le couple soit reconnu par la communauté[30].

5.2 L'enfant unique

Prenons, maintenant, l'exemple de la " politique de l'enfant unique "[31] : il s'agit là d'une formidable modernisation de la cellule familiale. Finies, en effet, les relations compliquées entre les différents membres de la famille, les oncles, les tantes, ceux du côté du père, de la mère, les grands-parents, les cousins par alliance et autre. Fini le rôle dominant de l'aîné de la famille et tout ce qui en découlait. C'est une révolution dans un pays qui accorde tant d'importance à une cellule familiale élargie.

Pourtant, cette modernisation cache simplement la volonté du gouvernement de garder un contrôle sur la vie privée du couple. Cette politique sous-entend, en effet, que les naissances soient contrôlées, échelonnées dans l'entreprise pour ne pas gêner le bon déroulement des affaires (la plupart du temps, il existe une liste d'attente pour les femmes qui travaillent, celles-ci devant accoucher l'une après l'autre). Pour gérer les résistances de la population, Pékin a mis en place tout un dispositif comportant punitions (amendes, retenue d'une partie du salaire, confiscation des terres...) et de récompenses. Les couples qui acceptent de signer un certificat d'enfant unique, reçoivent une prime et deviennent prioritaires pour l'obtention d'avantages sociaux. Pour les couples citadins, cette politique est bien acceptée puisque souvent ils ne possèdent qu'un appartement de petite taille et qu'ils aspirent à une vie dominée par les loisirs et la mobilité. Et, surtout, il existe maintenant dans les villes un système de retraite qui assure à ces couples l'indépendance financières pour leurs vieux jours.

Or, la situation est totalement différente dans les campagnes où les enfants restent la meilleure assurance-vie pour les vieux jours. Le système de retraite n'y a pas encore été instauré et avoir de nombreux enfants permet de voir venir la vieillesse avec sérénité. De plus, sachant qu'il est de coutume que la fille qui se marie quitte sa famille pour rejoindre celle de son mari, il est préférable d'avoir de nombreux garçons (ce sont également les seuls à aller travailler dans les champs). Depuis l'instauration de la politique de l'enfant unique, la naissance d'une petite fille est donc vécue comme une malédiction, et l'on a tendance à détourner la loi pour retenter sa chance : on ne déclare pas les enfants " noirs " (illégaux) et les femmes disparaissent quelque temps pour accoucher dans un autre district ou une autre région. On tente également de soudoyer (la plupart du temps avec succès) le responsable local de la planification des naissances. On avorte en cas d'échographie révélant la présence d'un fœtus de sexe féminin et il n'est pas rare que les petites filles soient abandonnées ou pire, noyées. A un niveau régional, ces pratiques ont déjà des conséquences : les filles ne comptent parfois que pour 20 ou 30% d'une classe d'âge, et il a déjà été calculé que d'ici quelques années, le déséquilibre démographique sera tel qu'il n'y aura plus qu'une fille pour vingt garçons. Face aux réactions extrêmes des gens de la campagne, le gouvernement a légèrement infléchi sa politique et a permis aux couples ruraux ayant eu une fille de tenter leur chance une seconde fois. Il ne faut pas oublier que les ruraux comptent pour 75% de la population chinoise et que les problèmes touchant à la natalité sont très sensibles, des fonctionnaires auraient même été tués lors de vérification. De fait, certains cadres ferment les yeux sur les naissances hors quota pour éviter des ennuis avec leurs administrés. Mais, à l'opposé, certains cadres n'hésitent pas à faire pratiquer des avortements forcés ou à appliquer des sanctions extrêmes aux contrevenants : des paysans voient leur exploitation confisquée, leur maison détruite et certains sont même exécutés " pour l'exemple ". Mais pour ce sujet également, les relations peuvent tout changer. Tel parent d'un cadre dirigeant pourra avoir autant d'enfants qu'il voudra tandis que le commun des mortels sera puni pour une naissance de trop.

Ce sujet est symptomatique d'une Chine partagée entre modernisme et archaïsme, entre les régions côtières, modernes et tournées vers l'extérieur et les régions rurales toujours plongées dans la tradition. Comme l'avait déjà souligné Lénine, " la force de l'habitude de millions et de dizaines de millions est une force terrible ".[32]

5.3 La religion populaire

On assiste également, depuis quelques années, à un retour de la religion populaire. En fait, le concept de religion étant une notion occidentale, il est très difficile de définir exactement les traits culturels chinois que nous, nous qualifions de religieux, mais on peut dire qu'il existe principalement trois aspects à la religion populaire chinoise[33] :

- le culte des ancêtres. Il avait pour cadre la famille ou le clan. Quand quelqu'un mourrait, d'ordinaire 49 jours après l'enterrement, une tablette portant son nom était placée sur l'autel familial. Au-delà d'une génération, généralement une seule tablette portant le nom de la famille représentait tous les ancêtres antérieurs. Lors des mariages, la mariée s'inclinait devant la tablette des ancêtres du mari en les reconnaissant dès lors comme les siens. Elle marquait ainsi sa rupture avec son ancienne famille au profit de celle de son mari.

Les Chinois sont persuadés que dans chaque homme réside une " énergie vitale " (le Qi) qui subsiste après la mort pour ensuite se dissoudre peu à peu. Or, c'est le rôle des vivants de maintenir cette survie le plus longtemps possible par le souvenir manifestée dans le culte des ancêtres.

- le culte des esprits. Les Chinois sont animistes et respectent tous les dieux, que ce soit celui du foyer, des portes, du sol, des chevaux... Il existe, dans l'au-delà, une bureaucratie totalement identique à celle de la terre, c'est-à-dire avec un Empereur à sa tête, des fonctionnaires célestes dont dépendent les dieux secondaires. Le culte que l'on pouvait rendre à telle ou telle divinité dépendait des soucis de chacun.

- les trois enseignements : confucianisme, taoïsme et bouddhisme. Le tout, sachant que la religion chinoise est souvent considérée comme un syncrétisme des trois. Voici la description qu'en fait Daniel H. Kulp : " Pour les gens du commun, la religion est un mélange de pratiques de toutes ces religions et du culte familial des ancêtres...Ils sont animistes et rendent un culte aux divinités de la nature. Ils croient en Bouddha, observent les coutumes bouddhistes et donnent des offrandes pour la construction des pagodes. En même temps, ils suivent le taoïsme puisqu'ils réclament le prêtre taoïste pour célébrer les cérémonies funèbres, portent des talismans taoïstes pour se protéger contre les méchants démons et font abstinence certains jours. Enfin, fiers de rappeler les enseignements de Confucius, qui représentent la norme de leur vie familiale, ils concluent discussions et discours par des citations appropriées de ses livres classiques "[34].

Bien que cette citation date de 1925, elle peut de nouveau s'appliquer à la société chinoise, car il n'est pas rare de voir refleurir les cultes traditionnels : la géomancie et la divination fournissent des armes pour se protéger du destin dans la phase d'instabilité actuelle et les dieux personnels resurgissent du passé pour favoriser la réussite dans les affaires. Le culte des ancêtres et des dieux locaux cimentent les réseaux. On se rend régulièrement sur les tombes des ancêtres pour brûler de la monnaie et des produits de consommation en papier fort utiles pour les défunts dans l'au-delà.

Il ne faut pas sous-estimer l'importance du rapport entre la religion et la société : la pratique des rites religieux donne à chacun un sentiment de sécurité et crée un lien de solidarité avec la nature, avec les membres de sa famille vivants et défunts. Rompre ces rapports ou refuser de se conformer aux exigences de la coutume et de la tradition devient quelque chose d'inouï, un délit impardonnable qui rejette hors du clan et du corps social. L'individu n'est considéré que dans la mesure où il soutient et défend ces valeurs.

Durant l'époque maoïste, le gouvernement a considéré la religion comme un produit de l'ignorance du peuple, son " opium ". Il était évident que la religion disparaîtrait avec l'élimination des classes d'exploiteurs et la marche du progrès économique et de la culture technico-scientifique. Parallèlement, les efforts furent redoublés pour établir une éducation totalement athée. On organisa des expositions antisuperstitions, on inculqua l'esprit de lutte contre les catastrophes naturelles, on expurgea les manuels scolaires, les romans et la littérature populaire de leurs détails superstitieux pour faire prévaloir une vision athée de la vie. Mais la politique d'abolition de toutes les activités religieuses du peuple fut poursuivie avec difficulté, parce que, si la religion dans la tradition chinoise, n'a jamais eu les structures capables d'offrir une résistance solide, la clandestinité des associations, des clans et des sectes religieuses fut impossible à vaincre[35].

Durant la Révolution culturelle, l'objectif fut de détruire tout ce qui restait des religions. Il fallait déraciner les " quatre vieilleries " : les vieilles idées, la vieille culture, les vieilles coutumes et les vieilles traditions. Dans le même temps, le communisme devint une foi religieuse. Le peuple se devait d'y adhérer comme à une religion sans Dieu, comme un idéal de justice, de vérité et de bonheur pour le salut de l'individu et de la société toute entière. L'objectif de l'homme était alors d'accepter ce nouveau message et de le répandre en se mettant à son entière disposition, dans une attitude de discipline et d'obéissance absolues. Cet idéal de salut remplaçait le Paradis des religions traditionnelles et servaient à cautionner les souffrances et les échecs temporaires du communisme, prix à payer pour la " vie éternelle "[36].

5.4 La tradition face à la modernité

A l'arrivée au pouvoir de Deng et avec le mieux économiques des campagnes, on vit reprendre les usages traditionnels et les coutumes. On recommença à célébrer les fêtes annuelles, on restaura les temples et on en construisit de nouveau, les pratiques familiales furent reprises ainsi que les visites sur les tombes des ancêtres.

Si le gouvernement tolère le retour de la religion, il aimerait quand même voir disparaître la " superstition féodale ". Entre religion et religion populaire (qui comprend les pratiques superstitieuses), la nuance est ténue. Il n'existe pas de différences distinctes, tout cela est entremêlé. Apparemment (et c'est ce que leur reproche le gouvernement central), les cadres et les membres du Parti ne savent pas eux-mêmes distinguer religion et superstition.

Une des causes du renouveau de la religion populaire est aussi le bas niveau d'instruction dans les zones rurales. Pour y remédier, des mesures pratiques furent prises telles que le lancement d'une campagne pour l'éthique socialiste (au mois de mars, tous les ans), l'amélioration de la production de moyens audiovisuels pour diffuser la littérature et les films scientifiques contre les " subterfuges de la superstition ", des réunions de sensibilisation des responsables des niveaux les plus bas, des programmes et des cours d'athéisme...

En bref, l'éducation est dispensée aux étudiants et aux jeunes dans le but de former " des personnes nouvelles, dotées d'idéal, de moralité, de culture, de discipline ", le tout basé sur les " cinq amours " : le pays, le peuple, le travail, la science et le socialisme[37].

Il est clair que le niveau d'instruction des masses rurales restera bas pendant encore de nombreuses années, étant donné le manque de fonds pour la construction d'écoles et l'amélioration des moyens pédagogiques. La situation est un peu différente dans les villes où la population est plus instruite, mais les années de persécutions contre la religion ont crée des générations entières totalement ignorantes du mot même de religion. Actuellement, la grande majorité de la population urbaine, devant le vide laissé par échec de l'idéologie communiste, a tendance à " diviniser le dollar ", nouvelle religion dont le but est d'atteindre, le plus vite possible, un certain confort physique et financier.

Chapitre III : Une souveraineté préservée est un gage de puissance

L'idée même de subir des ingérences dans ses affaires de politique intérieure est absolument insupportable pour le gouvernement chinois. La souveraineté d'un Etat est juridiquement inviolable et le droit doit rester une préoccupation interne. Nous verrons également que les chinois ont un rapport très étonnant avec le droit, rapport complétement différent du nôtre, du fait des influences du confucianisme.

1/ Les droits de l'homme : domaine réservé de l'Etat

1.1 Les ambiguïtés de la Charte

La Charte des Nations Unies soustrait explicitement à l'autorité de la Communauté Internationale tout ce qui relève de la juridiction intérieure des Etats membres. C'est ce qu'on appelle le principe du domaine réservé, reconnu par le Droit international.

C'est un principe très variable et l'économie et les droits de l'homme se trouvent justement dans cette vaste zone grise. La résolution 2625 du 24 octobre 1970 de l'Assemblée générale des Nations Unies stipule que " chaque Etat a le droit de choisir et de développer librement son système politique, social, économique et culturel "[38].

Où ce principe d'autonomie commence t-il, où s'arrête t-il ? Les droits de l'homme peuvent-ils, doivent-ils être considérés comme une des limites absolues de cette souveraineté sacrée ? Qu'est-ce qui est le plus important, la souveraineté ou l'humanité ? Evidemment, des réponses différentes à cette question découlent bon nombre de conflits actuels sur la pertinence de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (DUDH), l'universalité des droits de l'homme et le phénomène de l'ingérence.

L'idée de souveraineté consacre donc l'Etat comme cadre d'expression de l'épanouissement des droits de l'individu[39] et il est bien considéré comme la cellule de base des relations internationales. Par la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, l'individu accède à une existence juridique. Ainsi a été franchi le fossé creusé par les traditions qui empêchaient la communauté internationale d'intervenir dans les affaires domestiques d'un Etat souverain : la Charte situe les droits de l'homme dans un système de coopération internationale, ce qui veut dire que les frontières nationales ne constituent pas une barrière pour les droits de l'homme, mais que, de par leur nature, ils incarnent des valeurs qui transcendent les frontières. Cela signifie également que le sujet des droits de l'homme est considéré comme un sujet de préoccupation internationale et légitime et qu'il peut être inscrit à l'ordre du jour s'ils font l'objet de graves violations. Enfin, la coopération internationale sous-entend que les Etats parties à la DUDH s'engagent à la respecter de bonne foi et à accepter toute vérification ou enquête de l'ONU.

C'est justement ce raisonnement qui est rejetée par bon nombre de pays, et principalement par la Chine. Le rejet de la restriction de la souveraineté nationale est le leitmotiv de son combat contre les organisations internationales et contre les Etats-Unis. Il s'agit donc, dans ce cas de figure de s'opposer, en toutes circonstances, à une ingérence dans les affaires intérieures d'un Etat.

1.2 L'article 2 paragraphe 7

Le maintien sans faille de la souveraineté est le cheval de bataille de la Chine depuis de nombreuses années. Selon elle, ce principe fut trop longtemps bafoué par les puissances occidentales durant les périodes de colonisation. Les droits de l'homme ne sont qu'un nouvel alibi pour pouvoir, de nouveau, supprimer le principe de la souveraineté, seul garant d'une véritable indépendance, que les pays du Tiers-Monde ont obtenu dans le sang. La souveraineté devrait être le premier principe inaliénable que l'on accorde à un Etat. Partant de cette constatation, le gouvernement chinois s'est toujours refusé de prendre en compte les critiques occidentales concernant sa politique en matière de droits de l'homme puisque ce sujet ne concerne que la politique interne chinoise.

Souveraineté ou ingérence, ce combat est celui du Tiers-Monde dont la Chine se fait l'écho. Celle-ci possède, en effet, une force de persuasion et de communication que ces pays n'ont pas. L'article 2, paragraphe 7 déclare " qu'aucune disposition de la présente charte n'autorise les Nations Unies à intervenir dans les affaires relevant essentiellement de la compétence nationale d'un Etat "[40]. Cet article représente l'essentiel de la défense chinoise face aux critiques occidentales en matière de droits de l'homme. La Chine a pu garder une certaine crédibilité dans son argumentation en utilisant un article de cette Charte qui, en fait, est assez vague pour permettre de nombreuses interprétations.

La ligne officielle du gouvernement chinois a été diffusée, par l'intermédiaire d'un article intitulé : " Les droits de l'homme sont une affaire intérieure ". Ce dernier à été publié le 18 janvier 1990, dans l'édition du Quotidien du Peuple à destination de l'étranger[41]. L'auteur, Guo Jisi, y déclare que les pays occidentaux n'ont pas le monopole des droits de l'homme. Il s'oppose à ces penseurs qui affirment que les droits de l'homme sont un absolu et que l'on ne peut pas tolérer des interprétations différentes de ces droits. Dans le monde coexistent des systèmes politiques, économiques, sociaux et juridiques différents, les coutumes, les traditions culturelles et l'idéologie ne se ressemblent guère d'un pays à un autre, il est donc normal que chaque pays ait sa propre façon d'appréhender les droits de l'homme. De plus, les concepts et connotations des droits de l'homme ne sont pas immuables, c'est-à-dire qu'ils sont constamment développés et enrichis à mesure que les sociétés se développent.

Guo continue en démontrant qu'il ne faut pas se limiter aux simples droits de l'individu, mais élargir sa perception des droits de l'homme aux droits économiques, sociaux et culturels, ainsi qu'au droit au développement, au droit national à l'autodétermination et d'autres droits collectifs. Personne ne peut obtenir l'uniformité par la force et si l'on adopte une attitude visant à rejeter et attaquer toutes les opinions qui différent, si l'on impose l'idéologie et les valeurs de l'Occident, l'action des Nations Unies, dans le domaine des droits de l'homme, fera inévitablement fausse route et empoisonnera l'atmosphère des relations internationales.

Pour le gouvernement chinois, le manque de considération de l'Occident pour les frontières des autres est lié au fait que les Occidentaux ont une vision illimitée de leurs propres frontières. Ces derniers profitent de l'argument des droits de l'homme pour pratiquer une politique hégémonique. Et toujours, l'auteur s'appuie sur l'article 2 paragraphe 7, qu'il considère comme l'une des dispositions fondamentales de la loi internationale, applicable à toutes les sphères de relations internationales. La jouissance d'un droit s'exerce dans des conditions définies, et quand un droit est protégé par la loi, il doit aussi être limité par la loi. En accord avec son système, chaque pays crée des règles législatives, judiciaires et administratives définissant la jouissance et la limite de ces droits : ces dispositions sont et doivent rester du ressort de la souveraineté de chaque pays. Les problèmes principaux auxquels chaque pays doit faire face étant différents, l'importance accordée aux droits de l'homme et les normes à établir varient également.

En ce qui concerne le rôle de l'ONU, Guo Jisi note que dès la 32e Assemblée Générale des Nations Unies, en 1977, dans la résolution ndeg.32/130, il a été clairement précisé ceci : " Quand l'Organisation des Nations unies traite des problèmes des droits de l'homme, elle devrait chercher à résoudre en priorité les cas dans lesquels les populations et les individus sont victimes de violations importantes de leurs droits fondamentaux par suite d'exclusion raciale, de toutes les formes de discrimination raciale, de colonialisme, de domination, d'occupation et d'empiétement par une force étrangère, de menaces contre la souveraineté nationale, l'unité nationale et l'intégrité territoriale, de refus de reconnaissance de l'autodétermination nationale et du droit fondamental de chaque nation à la plénitude de sa souveraineté sur ses richesses et ses ressources nationales "[42]. Les pays occidentaux se seraient rendus complices de plusieurs de ces violations, au sein de même de l'ONU, en bloquant des votes condamnant le régime de l'Afrique du Sud ou les actions d'Israël. Cela prouve que l'intérêt qu'ils portent aux droits de l'homme ne naît pas du désir sincère de voir les individus jouir de leurs droits et libertés mais plutôt de diverses motivations politiques.

Guo conclut son article en affirmant que les Chinois savent parfaitement ce que sont les droits de l'homme et que nombre d'entre eux sont énoncés dans la Constitution[43]. La Chine est le pays en voie de développement le plus grand du monde. Aux yeux du peuple chinois, il est plus important d'avoir assez de nourriture, de vêtements chauds, de bénéficier de soins médicaux et d'une bonne éducation, que de se lancer dans des discussions philosophiques stériles sur les droits de l'homme. " Le plus urgent est d'améliorer les conditions de vie du peuple et de renforcer la construction de la démocratie socialiste et du système juridique de notre pays. Nous n'essayons pas d'imposer aux autres notre propre point de vue, et de même, nous ne permettrons à quiconque de se servir des droits de l'homme pour nous imposer son propre système politique et ses propres valeurs, et en aucun cas, nous ne lui permettrons de s'ingérer dans nos affaires intérieures "[44].

A ce débat institutionnel sur la signification profonde de la Charte des Nations Unies, Louis Joinet répond à la Chine en lui opposant d'autres articles : Par exemple, le paragraphe 3 de l'article 1 de la Charte assigne notamment comme objectif à l'ONU, donc aux Etats qui la composent, de " réaliser la coopération internationale en encourageant le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous ". De même, l'article 55-c dispose que les Nations Unies doivent assurer la promotion du bien-être en favorisant " le respect universel et effectif des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion "[45]. Il conclut en affirmant que l'article 56 déroge à la règle de la compétence strictement nationale en organisant l'ingérence puisqu'il impose aux Etats membres de " s'engager en vue d'atteindre les buts énoncés à l'article 55, à agir tant conjointement que séparément en coopération avec l'organisation "[46].

Inconscience de ses rédacteurs, optimisme débordant quant aux aspirations humanistes des dirigeants ou volonté franche d'atteindre un compromis indispensable à la reconstruction d'un monde détruit par la guerre ? Le flou des articles de la Charte ne favorise pourtant aucunement ce consensus.

Il est également très intéressant d'étudier l'approche que les Chinois ont du droit. Souvent partagée, au cours de son histoire, entre l'application au quotidien d'une morale confucéenne et l'instauration exclusive d'un droit pénal, la Chine possède actuellement un droit faisant la synthèse de ces deux tendances pourtant contradictoires. 

2/ La Chine et le droit : entre confucianisme et légisme

2.1 Prééminence de la Morale

Il est difficile de mesurer exactement l'influence du confucianisme dans la civilisation chinoise, mais on doit reconnaître qu'en plaçant l'homme au cœur de ses préceptes et enseignant le respect d'autrui, l'équité, la générosité, il pourrait apparaître comme précurseur d'une certaine forme de droits de l'homme. Certes, dans la pratique, l'homme existe essentiellement comme élément d'un groupe de parenté, comme maillon entre les générations défuntes ou futures. Le seul véritable sujet actif de la réflexion confucéenne étant le chef de famille de la classe aisée et le détenteur d'une charge dans la fonction publique, diplômé d'un examen littéraire prestigieux ou candidat à une telle fonction. Le respect filial que Confucius proposait comme modèle absolu de conduite envers le souverain devait être le facteur de réciprocité des obligations morales.

Or, depuis la métamorphose du confucianisme (aux alentours de l'an 1000), l'individu n'est plus qu'un débiteur de devoirs à sens unique envers les bénéficiaires de la chaîne de pouvoirs dont il dépend (chef de famille, aînés, administrateurs locaux, Empereur). Ses propres devoirs découlent cependant, dans une large mesure, des devoirs envers l'humanité pesant sur les détenteurs de ces pouvoirs échelonnées. La conscience de ses obligations morales a été si fortement intériorisée en l'homme chinois depuis sa petite enfance que les tensions et les sentiments de frustration s'en trouvent forcément réduits. Aujourd'hui, les intellectuels, même férus de démocratie, ont de la peine à accepter le concept des droits de l'homme : l'homme a des devoirs vis-à-vis de son prochain, quels droits a-t-il à revendiquer ?[47]

En résumé, Confucius était persuadé que seule la morale pouvait garder le peuple dans le droit chemin. L'homme a le devoir moral d'être bon, et ainsi d'aimer son prochain. En cela, il fut rejoint par Gu Yanwu, grand philosophe du XVIe siècle, qui insistait sur le fait que l'ordre devait commencer par le bas. Si le Prince est le seul à faire régner l'ordre, les interdits et les peines se multiplieront. Si, au contraire, ce sont les collectivités elles-mêmes qui s'efforcent de faire régner l'ordre en leur sein, les châtiments seront inutiles[48].

2.2 Une tentative d'élaboration du droit

Face à l'humanisme défendu par le confucianisme, se dresse le bloc du droit pénal, rattaché à une tradition antique rivale de Confucius : l'école de la loi, pragmatique, égalitariste et impitoyable. Le sage était opposé à un régime de droit, la loi étant trop inhumaine pour procurer un ordre véritable à un royaume.

Le légisme chinois fut la doctrine d'Etat de la première dynastie impériale (IIIe siècle avant JC), et il s'est développé au cours de la remise en question progressive de la féodalité (722-221 avant JC). L'ambiguïté de cette doctrine est celle de la loi elle-même en Chine, qui, lorsqu'elle devient positive et commune pour tous, est ramenée à sa forme pénale la plus archaïque.

Etienne Balazs, dans la Bureaucratie Céleste, en donne la définition suivante : " Ecole de la loi (fajia) : rationaliste, réaliste, absolutiste, étatiste ; l'efficacité est le critère suprême de toutes les recettes propres à assurer le prestige du souverain ; la nature humaine étant foncièrement mauvaise, le seul moyen de maintenir la cohésion sociale et la durée du pouvoir est un système de punitions et de récompenses (les deux poignées du gouvernement), l'emploi de lois draconiennes, sans égard pour les privilégiés, valables pour tout le monde sans exception ; la force l'emporte sur la persuasion morale ; le but justifie les moyens, l'idéal du pouvoir est un Etat puissant, centralisé, gouverné par un prince absolu, assisté par ses conseillers et une machine administrative impersonnelle, bien organisée, hiérarchisée et efficace ; les légistes sont des amoralistes, a-religieux et anti-traditionnalistes "[49].

La doctrine légiste est établie sur trois piliers : l'universalité de la loi pénale, la technique de la manipulation des hommes dans l'art de gouverner, l'importance des positions de force pour l'exercice du pouvoir. Cette doctrine est à l'opposée de l'humaniste confucéen qui prétend opérer, par la culture des sentiments moraux, la régulation d'une société où les rapports interindividuels sont différenciés à l'extrême sur le modèle des relations de parenté, et fortement hiérarchisés en vertu de privilèges de classe reflétant ceux des générations dans la famille.

Le légisme se fonde sur l'idée que les hommes ne sont mus que par la crainte ou l'intérêt, ce qui conduit à les considérer non pas tant comme égaux devant la loi que comme homogènes sous la prise de l'unique loi. Les légistes ont tiré du taoïsme le principe de l'exercice du pouvoir souverain par la " voie du non agir ", à partir de la position de force que procure le siège d'une royauté unique et absolue, grâce à la retenue sans partage de l'autorité suprême.[50]

2.3 Le principe de la responsabilité objective

Au cours de leurs deux millénaires de cohabitation au sein du système impérial, les deux idéologies (l'une confiante dans le perfectionnement moral de l'être humain, l'autre cherchant à juguler la pathologie du corps social) ont appris à se supporter et à s'influencer mutuellement et elles sont, l'une et l'autre, inséparablement caractéristique de la culture chinoise.

Les codes sont traversés par la contradiction qui oppose, depuis l'Antiquité, le système légaliste uniformisateur et le système confucéen devenu élitiste au cours du temps. La conception originelle d'une peine appliquée égalitairement pour un crime ou un délit donné, sans égard pour la position personnelle du coupable, s'est trouvée modulée sous l'effet de la règle confucéenne de respect dû aux parents aînés. Ainsi, ce droit fait abstraction de tous les éléments subjectifs de la responsabilité pour ne retenir que deux éléments : la gravité et les circonstances du délit, d'une part, et le statut social du coupable lui-même ou la différence de statut social (ou familial) qui existe entre le coupable et sa victime d'autre part.

Selon que le coupable est de statut inférieur ou supérieur à celui de sa victime, la peine est automatiquement augmentée ou diminuée et il arrive même que la qualification de l'infraction en soit modifiée. Une fois de plus, ce qui tient lieu de " personnalité ", c'est la place de l'individu dans sa famille et dans la société. Par exemple, alors que l'homicide entièrement fortuit ou involontaire n'est puni que d'une amende de réparation dans le cas où la victime et le coupable sont étrangers l'un à l'autre, l'esclave ou le dépendant qui tue son maître accidentellement, est condamné à la strangulation. Inversement, le maître qui tue accidentellement l'un de ses esclaves ou dépendants, n'est pas inculpé[51]. Cependant, la discrimination ne va pas jusqu'à priver de droit le fils ou l'esclave, et le droit de vie ou de mort est généralement dénié au chef de famille. D'autre part, le principe de l'inclusion inéluctable de l'individu dans un groupe familial et de sa participation à une responsabilité collective solitaire de tout, membre du groupe, l'expose aux terribles châtiments frappant sur plusieurs générations la parenté d'un criminel politique[52]. Il semble donc que l'on attende des inférieurs, domestiques, fils et cadets, une attitude permanente de respect qui fait que, dans tous les cas, leur responsabilité en cas d'atteinte aux biens et aux personnes de leurs supérieurs est très sensiblement aggravée, tandis que le phénomène inverse joue en faveur des supérieurs, maîtres, parents et aînés.

Ainsi, le droit est conçu comme un des mécanisme primordiaux d'une machine administrative bien huilée, destinée à faire concorder les activités individuelles ou collectives avec le bien prééminent de l'Etat.

2.4 Un " droit confucéen "

Le droit chinois a donc pour fonction d'être répressif, dissuasif et préventif. Malgré l'archaïsme de ses principes, il est imprégné de moralisme : chacun doit se garder des atteintes qu'il pourrait porter à autrui par négligence et à tout ce qui, pour lui, est sacré ou mérite le respect. Le droit a été conçu moins pour sanctionner les délits que pour les empêcher. Comme l'éducation morale, il vise à prévenir les infractions et comme tout droit de ce type, il est dur dans ses sanctions. Sa sévérité s'est aggravée au tournant de l'an 1000 et graduellement, à partir du XVe siècle. La fin de l'ère impériale voit naître une réflexion japonaise sur la nécessité de moderniser le système légal, mais leurs efforts aboutissent trop tard, c'est-à-dire en 1911, au moment de l'avènement de la République. Pendant cet intermède de quarante ans, occupés par les guerres intestines et internationales, il y existe une tentative d'introduction d'une législation pénale civile et commerciale inspirée du modèle français (sous l'impulsion de Jean Escarra, professeur de Droit à Paris et conseiller de Chiang Kaishek dans les années 20). Les Japonais étant aux portes de la Chine dans les années 30, le nouveau droit n'eut pas le temps de prendre racine, tout au plus forma t-il l'esprit des jeunes juristes réfugiés, quelques années plus tard, à Taiwan[53].

Or, que peut-on constater depuis que le régime populaire est en place ? Exactement les mêmes tares que durant l'Empire : despotisme, mandarinat, corruption, abus de pouvoir, xénophobie... et une justice pénale omniprésente. Prenons, par exemple, l'utilisation de la peine de mort comme méthode de gouvernement. Chaque année, des centaine de personnes sont exécutées pour des délits mineurs. Pour la population, la mort est devenue plus qu'un instrument de justice pénale, c'est l'arme essentielle de l'arsenal de terreur politique. Sur un total d'environ 200 infractions sanctionnées par le Code Pénal, 66 délits sont passibles de la peine de mort contre 39, il y a dix ans. Il s'agit des crimes traditionnels comme l'homicide, le vol à main armée, les enlèvements de femmes et d'enfants, le viol, mais aussi des crimes modernes comme la corruption, le trafic de stupéfiants, la contrefaçon de billets de banque et même la diffusion de matériel pornographique et la prostitution. Les actions contre-révolutionnaires sont aussi passibles de la peine de mort, mais aucun cas d'exécution n'a été officiellement recensé depuis la répression de 1989.

A chaque fois que les autorités chinoises sentent une menace peser sur l'ordre social (notamment quand les aléas économiques risquent de se transformer en agitation politique), elles lancent une campagne de Yan Da ou " sévères mesures de répression ". Les Yan da connaissent leur paroxysme juste avant les fêtes du Nouvel An, comme une sorte d'écho macabre à une tradition chinoise qui veut que l'on paye ses vieilles dettes à cette époque de l'année. Avançant l'alibi que le peuple chinois doit pouvoir profiter pleinement des réjouissances dans un climat de sécurité, le gouvernement lance une série de mise à mort pour éviter une hausse de la criminalité durant ces festivités, les plus importantes du calendrier chinois, avec la fête nationale (qui connaît, elle aussi, sa vague d'exécutions)[54].

Ainsi, les principes légaux chinois sont donc uniquement pénaux et s'adressent rarement à la population de façon égalitaire. Un proverbe chinois dit : " celui qui a le pouvoir, la loi ne le poursuit pas, celui que la loi poursuit n'a pas le pouvoir "[55].

Mais, il arrive parfois que le gouvernement jette en pâture à la population et à sa justice un de ses membres quand son comportement laisse un peu trop à désirer. Ce fut le cas récemment de Chen Xitong, ex-maire et secrétaire général du Parti communiste de Pékin, dont le train de vie était sans aucune mesure avec ses fonctions officielles. Il aurait été impliqué dans des détournements de fonds publics portant sur la coquette somme de 18,3 milliards de Yuan (11 milliards de francs). Le vice-maire, Wang Baosen, fut également impliqué, mais ce dernier s'est suicidé suite à ces accusations. Cette histoire est la plus grosse affaire de corruption de la Chine communiste. Mais il n'est pas encore sûr que Chen Xitong soit finalement condamné, Deng Xiaoping ayant, paraît-il, parlé en sa faveur, évoquant ses importantes contributions au bon fonctionnement du P.C.C.[56].

DEUXIEME PARTIE : MANIPULATION D'UN CONCEPT DEVENU INEVITABLE DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES

La Chine ne peut pas échapper à la problématique des droits de l'homme dans ses relations bi ou multilatérales mais l'argument culturaliste ne suffit pas à faire cesser les reproches de la communauté internationale. Nous allons donc voir de quelle manière la Chine s'est arrangée pour utiliser diplomatiquement le concept des droits de l'homme dans les enceintes internationales, et de quelle façon elle fut encouragée par les propres manipulations des pays occidentaux sur ce sujet, ceux-là même qui exigent une application immédiate et sans condition des droits de l'homme sur le territoire chinois.

Chapitre un : Des pressions incessantes et mutuelles

Le débat sur les droits de l'homme est devenu d'autant plus inévitable que, depuis quelques années, la démocratie de type occidental a eu tendance à se propager dans des pays jusque là plongés dans le modèle socialiste. L'échec de ce dernier et la nouvelle conversion de Hong Kong et de Taiwan sont-ils précurseurs d'un " déferlement démocratique " sur l'Asie ? Comment le Parti Communiste Chinois réagit-il à cette pression internationale ?

1/ Diffusion du modèle occidental

1.1 Un débat toujours actuel

" Il est possible, sur le plan de la logique abstraite, que chaque culture soit incapable de porter un jugement vrai sur une autre culture puisqu'une culture ne peut s'évader d'elle-même et que son appréciation reste, par conséquent, prisonnière d'un relativisme sans appel. Mais si l'on regarde autour de nous, depuis un siècle, loin de rester enfermées sur elles-mêmes, toutes les civilisations reconnaissent, l'une après l'autre, la supériorité de l'une d'entre elles, qui est la civilisation occidentale. Ne voyons-nous pas le monde entier lui emprunter progressivement ses techniques, son genre de vie, ses distractions et jusqu'à ses vêtements ? Ce que les pays " insuffisamment développés " reprochent aux autres dans les assemblées internationales, n'est pas de les occidentaliser mais de ne pas leur donner assez vite les moyens de s'occidentaliser. (...) Cela s'achèvera-t'il par une occidentalisation intégrale de la planète avec des variantes russe ou américaine ? Des formes syncrétiques apparaîtront-elles, comme on en aperçoit la possibilité dans le monde islamique, l'Inde et la Chine ? Ou bien le mouvement de flux touche-t'il déjà à son terme et va-t-il se résorber, le monde occidental étant près de succomber, comme ces monstres préhistoriques, à une expansion physique incompatible avec les mécanismes internes qui assurent son existence ? (...) Il faut quand même avouer que cette adhésion au modèle occidental, ou à certains de ses aspects, est loin d'être aussi spontanée que les Occidentaux aimeraient le croire. Elle résulte moins d'une décision libre que d'une absence de choix. La civilisation occidentale a établi ses soldats, ses comptoirs, ses plantations et ses missionnaires dans le monde entier ; elle est, directement ou indirectement, intervenue dans la vie des populations de couleur ; elle a bouleversé de fond en comble leur mode traditionnel d'existence, soit en imposant le sien, soit en instaurant des conditions qui engendraient l'effondrement des cadres existants sans les remplacer par autre chose ".[57]

Cette longue introduction de Claude Lévi-Strauss date de 1952 et fait partie d'un texte consacré aux problèmes du racisme mais qui traite également de la culture occidentale et du sens de la civilisation. En fait, on y trouve déjà toutes les données essentielles à la problématique de l'universalité des droits de l'homme. Il aborde, dans ces lignes, le problème de l'ethnocentrisme, du relativisme, du droit au développement et d'une régionalisation des droits de l'homme tenant compte des différences culturelles. Cruel de constater que la problématique est toujours présente quelques 44 ans plus tard, et qu'il n'y a eu quasiment aucune solution de trouvée.

1.2 Echec du modèle socialiste

On peut tout juste reconnaître que la démocratie a fait quelques progrès depuis cette époque et que son modèle a tendance à se propager partout. L'échec des sociétés de type socialiste ne fait que renforcer l'avis de ceux qui pensent que la démocratie est le seul modèle de développement viable ici-bas. En effet, pendant les années 90, la vision démocratico-libérale triomphe, renforcée par l'effondrement de ce monde socialiste et de son idéal de fusion de l'individu et de la société. Dans le Tiers -Monde, la chute de l'URSS provoque bien des désillusions et l'échec des expériences socialistes doit faire place au succès croissant des politiques centrées sur le marché.

En U.R.S.S., ce modèle socialiste préconisait l'application en priorité (pour ne pas dire exclusive) des droits sociaux pour le bien-être du peuple. Par exemple, le droit au travail considéré comme le premier droit, le seul vraiment utile et le seul qui ne soit pas garanti par les politiques vantant les droits de l'homme. Par la suite, la reconnaissance des droits sociaux s'étendra à des domaines voisins tels que le droit au repos et aux loisirs, le droit à la sécurité (maladie, accidents), droit à l'instruction. Après la Révolution russe d'octobre 1917, l'existence d'un Etat socialiste concrétise la vision selon laquelle la conquête des droits sociaux est prioritaire et essentielle[58]. La Chine s'est inspirée de cet exemple et confirme que les droits de l'homme devraient se résumer à l'application des droits élémentaires, tels que le droit à la vie, à la nourriture... Actuellement, les droits économiques, sociaux et culturels reconnus par le protocole du même nom (1966) sont les suivants : droit à la sécurité sociale et à un niveau de vie digne, droit au travail, libre choix du travail, liberté syndicale, droit aux repos et aux loisirs, droit au bien-être et à la santé (alimentation, habillement, logement, soins médicaux, services sociaux), droit à la protection sociale de la maternité et de l'enfance; droit à l'éducation, droit de prendre part à la vie culturelle et scientifique et droit à la protection des intérêts moraux et matériels des auteurs.[59]

L'échec de l'expérience socialiste, censée résoudre tous les tourments de l'homme en abolissant les rapports de classe et en subvenant à ses besoins élémentaires, renforce la position des Occidentaux. Quelle meilleure publicité que le KO de l'adversaire ? Plus besoin de faire des droits de l'homme une nouvelle croisade, cet échec est la preuve que la vision occidentale des droits de l'homme est la plus appropriée au bonheur, à l'épanouissement et à l'équilibre de la condition humaine.

Cette conviction est renforcée par les exemples de Hong Kong et de Taiwan. Comment expliquer que ces deux pays, purement asiatiques dans leurs mentalités et comportements, se soient pliés à la mode occidentale et aient préféré la démocratie comme mode de fonctionnement politique ? Certes, c'est une démocratie un peu " hybride " qui ne ressemble pas trait pour trait à celle des pays occidentaux et dont certaines caractéristiques restent purement asiatiques, mais les Occidentaux ne peuvent que se réjouir de cette avancée. Leur choix ne représente-t'il pas les prémices d'une victoire définitive du modèle occidentale sur un continent qui ne cesse de mettre en avant sa spécificité culturelle ?

2/ Hong Kong et Taiwan : deux exemples contre la Chine

2.1 Le droit comme base de la démocratie

Bien que Hong Kong retourne dans le giron chinois en 1997, l'île a connu, depuis quelques années, un système évolutif de responsabilités vis-à-vis d'une assemblée de plus en plus démocratique. En septembre 1994, les électeurs ont réaffirmé leur soutien au processus de démocratisation inauguré par la réforme proposée en 1992 par Christopher Patten, son gouverneur. Pour ce dernier, c'est surtout la suprématie du droit qui fait le succès de Hong Kong : " la suprématie du droit n'est pas un hochet que l'on donnerait à des sociétés ayant atteint un certain niveau de progrès économique et de sophistication. C'est un des fondements de la prospérité de Hong Kong, une base essentielle de la justice, de l'honnêteté et de la tolérance qui y règnent. "[60] Sachant donc que ces idées ont marché à Hong Kong, pourquoi continuer à affirmer que ces concepts sont contraires à la réalité asiatique ?

Depuis 1984, les habitants de Hong Kong savent que les droits dont ils bénéficient seront " normalement " maintenus pendant 50 ans à partir de 1997. Cela n'a pas empêché un certain nombre d'habitants et d'hommes d'affaire de profiter de leur passeport pour s'installer en Grande-Bretagne, au Canada ou encore en Australie. La confiance vis-à-vis du régime chinois n'est pas vraiment de mise et il est très difficile de savoir comment va réagir le gouvernement de Pékin dès qu'il aura retrouvé sa souveraineté sur Hong Kong. Est-ce la fin de l'île, pôle asiatique de la finance ?

il est probable que Pékin laissera le commerce évoluer tel qu'il le fait actuellement, tant les besoins financiers du régime chinois sont importants, mais il est également possible qu'il ne résiste pas à quelques coups d'éclat susceptibles de montrer au monde entier que Hong Kong appartient désormais et à tout jamais à la Chine et que le processus démocratique n'est pas irréversible, ce dernier pouvant même connaître de curieux retours en arrière.

2.2 Premières élections libres à Taiwan

Il est aussi essentiel pour la Chine de prouver sa souveraineté sur la région et l'exemple de Taiwan est, actuellement, expressif de cet état d'esprit. Le 23 mars 1996, le Président taiwanais fut élu pour la première fois au suffrage universel (premier vote des Chinois en faveur de leur dirigeant en 5 000 ans d'histoire, quel symbole insupportable pour la Chine populaire !), dernière étape d'un processus démocratique déclenché il y a quelques années. Le précédent président, Lee Tenghui, 72 ans et dirigeant du tout puissant parti nationaliste, le Guomindang, a été reconduit dans ses fonctions, ce qui déplaît fortement à la Chine. Pour Pékin, ces élections équivalent à une affirmation de leur indépendance vis-à-vis du continent chinois. Ce n'est pas clairement exprimé mais l'organisation d'élections démocratiques est un pied de nez aux velléités chinoises de remettre, un jour, la main sur cette " province dissidente ", car qui dit élections, dit liberté de choix pour l'avenir. Un mois avant le vote ont donc commencé des tentatives d'intimidation au large des côtes taiwanaises. Des tirs de missiles balistiques, présentés comme des exercices militaires, ont eu lieu tous les jours dans le détroit de Taiwan, à quelques cinq kilomètres des côtes, et un nombre conséquent de soldats ont été regroupés dans les régions faisant face à l'île. Difficile de savoir exactement quel était le but poursuivi par la Chine, mais sous la pression internationale, elle a nié vouloir recourir à la force dans le but d'envahir sa " province rebelle " et accomplir cette réunification tant attendue. Prudente, Taiwan avait signé, en 1979, un traité avec les Américains, obligeant ces derniers à intervenir et à défendre l'île en cas d'attaque en provenance du continent. Pour calmer le jeu, les Etats-Unis ont envoyé deux porte-avions (la VIIe flotte) près des côtes taiwanaises. Après les résultats des élections, la Chine Populaire a cessé ses exercices et ne sort pas tellement grandie de cette démonstration de force, condamnée par la majorité des Etats. Cette stratégie de la terreur a même renforcé la position de Lee Tenghui au lieu de l'affaiblir. Il bénéficie, maintenant, d'une reconnaissance internationale officieuse à défaut d'être officielle et restera comme l'homme qui n'a pas cédé à la pression chinoise. En outre, ce comportement ne fait que confirmer l'avis des Taiwanais, de plus en plus persuadés qu'aucune véritable réunification ne pourra avoir lieu avec un tel régime.[61] Evidemment, si les pays asiatiques se sentent de plus en plus attirés par un système démocratique, la position de la Chine deviendra de plus en plus difficile à défendre au sein de la communauté internationale.

Ceci dit, les exemples de Hong Kong et de Taiwan restent des exceptions dans la région et ne symbolisent pas encore la propagation du modèle démocratique en Asie. Les résistances sont fortes et le comportement de la Chine en matière de droits de l'homme bénéficie encore de nombreux soutiens.

3/ Les droits de l'homme et la diplomatie chinoise : une relation opportuniste

Depuis les événements sanglants de 1989, la pression sur la Chine ne s'est jamais démentie, les politiciens et les gouvernements occidentaux ayant trouvé nécessaire de la maintenir constamment. A partir de 1991, une procession incessante d'hommes d'Etats, de financiers, de commerciaux firent des allusions publiques aux droits de l'homme, comme certains ministres français et japonais, des délégations parlementaires australiennes, canadiennes, américaines, européennes... Ainsi, les droits de l'homme sont devenus une partie intégrante des relations politiques, diplomatiques, économiques et culturelles entre la Chine et le reste du monde. Bien que celle-ci se refuse à faire des droits de l'homme un sujet de discussions internationales (essentiellement quand le débat concerne la situation des droits de l'homme en Chine), elle n'a d'autres choix que d'essayer d'exploiter cette " faiblesse " à son avantage.

3.1 Des violations longtemps ignorées par les Occidentaux

Les Chinois sont les premiers à constater que l'Occident n'a commencé à s'intéresser aux problèmes des droits de l'homme en Chine qu'à partir de 1978, c'est-à-dire à l'arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping, à l'époque où le gouvernement commençait à faire des efforts en la matière. Certes, son statut de paria des droits de l'homme n'était pas injustifié, la Chine battant des records (avec la Corée du Nord et Cuba) en matière de répression de la dissidence, mais il faut bien avouer que les violations de droits de l'homme étaient autrement plus conséquentes pendant l'ère maoïste.[62] Il y eut d'abord les campagnes contre les propriétaires fonciers dans les années 50, puis les campagnes contre les paysans riches, les contre-révolutionnaires et les mauvais éléments. Il y a eut la campagne des " Trois Anti " (contre la corruption, le gaspillage et la bureaucratie) en 1951 et la campagne des " Cinq Anti " (contre les versements de pots-de-vin, la fraude fiscale, les détournements de biens de l'Etat, l'obtention illégale d'informations économiques auprès de l'Etat, les escroqueries dans les contrats passés avec l'Etat) en 1952, dont le but était de renforcer le pouvoir prolétarien et pendant lesquelles les " ennemis de paix " furent fusillés en masse. Ensuite, la campagne anti-droitier, en 1957, a envoyé des dizaines de milliers d'intellectuels dans les régions les plus reculées de la Chine pour qu'ils se réforment par le travail. Enfin, on peut dire que la Révolution culturelle, de 1966 à 1976, a touché quasiment toute la population, que ce soit lors des séances d'autocritiques, d'emprisonnements abusifs ou lors de mauvais traitements.[63]

Deng a permis la réhabilitation de dizaines de millions de victimes politiques, droitiers et contre-révolutionnaires, a autorisé la dissolution du système de classe, la promotion de la liberté économique et a diminué les répressions politiques et religieuses. On a accepté l'idée que le Parti ait pu faire quelques erreurs et l'assurance a été donnée à la population qu'il n'y aurait jamais plus de mouvements de ce genre. Le gouvernement a également augmenté les revenus et les biens de consommation, rendu la scolarisation obligatoire jusqu'à l'âge de 9 ans au lieu de 6, et a augmenté l'espérance de vie jusqu'à 70 ans. Enfin, le gouvernement fit campagne contre la torture, pour les traitements médicaux en faveur des prisonniers, contre les abus de pouvoir des cadres, l'infanticide des filles, le kidnapping et la vente de femmes. Il y eut à cette époque aussi des mouvements dirigés contre la " pollution spirituelle " et le " libéralisme bourgeois ", mais ils furent économes en vies humaines et sans commune mesure avec les " débordements " de la révolution culturelle[64].

En résumé, il est indéniable que la situation des droits de l'homme est meilleure de nos jours qu'elle ne le fut il y a 20 ans, pourtant, la Chine ne quitte plus le banc des accusés. Il ne se passe pas un mois sans que l'on remette au goût du jour les violations quotidiennes chinoises en matière de droits de l'homme.

3.2 Une intégration indispensable dans le jeu international

En fait, il est probable que la Chine savait à quoi s'attendre en décidant de rentrer pour de bon dans le système international. Si le régime de Mao a bénéficié d'une telle aura positive auprès de nombreux intellectuels occidentaux, c'est parce que rien ne filtrait de ce qui se passait réellement dans le pays. Ce fut seulement à la fin des années 70 que les informations sur les anciennes et les actuelles violations commencèrent à circuler, et ce par l'intermédiaire de reportages ou de fictions. Au même moment, Pékin offrit un accès inédit à l'information aux journalistes occidentaux, qui s'empressèrent d'écrire leurs premiers articles accusateurs sur la situation en Chine.

Mais le gouvernement de Pékin était obligé de passer par cette phase si elle voulait intégrer entièrement le système international. Il a accepté de jouer le jeu de la " clarté " en échange d'une reconnaissance mondiale. Il fut également obligé de se soumettre à la ratification de certains traités[65], officialisant ainsi sont entrée définitive dans le jeu des relations internationales contemporaines, mais la condition essentielle était de préserver un contrôle total de son territoire et de sa population. Faire partie du jeu international d'accord, mais pas à n'importe quel prix. Le but avoué par Deng Xiaoping est de prendre ce qui est à prendre de l'Occident (sciences et techniques, commerce et devises) sans rien perdre de son intégrité culturelle ni de sa spécificité asiatique, renouant ainsi avec le principe déjà utilisé sous le règne de l'Impératrice Ci Xi[66]. La Chine commence alors à jouer de la diplomatie comme d'un moyen d'obtenir ce qu'elle veut sans rien concéder ou si peu. Elle aurait, sans doute, préféré s'abstenir des subtilités de la diplomatie pour aller toujours à l'essentiel de ses besoins, mais les droits de l'homme étant devenus le pain quotidien des relations internationales et apparaissant dans presque toutes les négociations bi ou multilatérales, il lui devenait difficile d'éviter le sujet et cette obligation du compromis a souvent fragilisé sa position. 

3.3 L'exploitation diplomatique des droits de l'homme

Pourtant, cela n'a pas toujours été le cas. Pendant longtemps, elle s'est servie des droits de l'homme comme d'un instrument nécessaire à sa diplomatie, puisqu'elle en a utilisé le plaidoyer pour renforcer ses liens avec les mouvements révolutionnaires et les pays du Tiers-Monde qui partageaient ses vues d'oppositions aux grandes puissances et son combat pour le droit à l'autodétermination et au développement. On s'aperçoit que depuis la fin des années 70 et surtout depuis 1989, " le problème des droits de l'homme est passé du statut de bouclier protégeant sa souveraineté au statut de lance menaçant son intégrité ".[67] Sa propre arme s'étant retournée contre elle, la Chine a été obligée de relancer les vieilles alliances et de trouver d'autres arguments comme celui de la différence culturelle, obstacle insurmontable à l'application des droits de l'homme tels qu'ils sont énoncés en Occident[68]. Ainsi, la propagande et une activité diplomatique " musclée " ont été mises à exécution avec la collaboration de gouvernements soumis aux mêmes idées et ce, avec une nouvelle efficacité.

Par exemple, en 1990, la Commission des Nations Unies pour les droits de l'homme fut obligée d'abandonner une résolution concernant la situation des droits de l'homme en Chine après que cette dernière eut gagné ou la voix ou l'abstention de l'URSS, l'Ukraine, la Yougoslavie, Cuba et la participation des pays africains et des pays d'Amérique latine. La même années, la Chine bloque une initiative de l'Ouest qui voulait mettre en place un mécanisme d'urgence pour habiliter la commission des droits de l'homme à agir lors de sessions exceptionnelles faisant suite à des événements majeurs du genre du massacre de Tian An Men. En 1992, la Chine se joint à la Syrie et aux Philippines (entre autres) pour limiter le mandat du rapporteur spécial de l'ONU sur la torture.

4/ Le Parti Communiste Chinois (P.C.C.) et les droits de l'homme

Avant 1949, il n'y avait aucune association concernant les droits de l'homme, à part une ligue créée par la veuve de Sun Yatsen. Il n'existait alors aucun intérêt pour les thèses individualistes. Après 1949, le problème des droits de l'homme était considéré comme purement capitaliste puisqu'il concernait l'exploitation du peuple. En Chine, avec l'arrivée au pouvoir du P.C.C., le peuple est " debout ", le problème ne se pose donc pas.

4.1 Chine et Tiers-Monde, même combat

Le gouvernement de Pékin, dès les premiers jours d'existence de la RPC, a largement utilisé l'argument des droits de l'homme pour justifier sa politique étrangère, mettant constamment l'accent sur le droit à l'autodétermination et à la souveraineté contre la loi coloniale. Il s'est ainsi élevé, pendant les années 50 et 60, contre les puissances occidentales accusées de violer la souveraineté de la Corée, du Laos, du Cambodge, du Vietnam, des Philippines, du monde arabe, de l'Amérique latine, de l'Afrique et de Chypre. La France fut longtemps une des cibles privilégiées de la Chine pour sa politique en Afrique du nord.

La Chine s'est également jointe au combat des pays africains contre les abus de l'Afrique du Sud. En 1964, un communiqué chinois confirme " le soutien de la Chine au combat des Sud-Africains contre le colonialisme, la discrimination raciale et pour l'égalité des droits et des libertés nationales "[69]. La même année, Pékin condamne le gouvernement sud-africain pour ses lois colonialistes et barbares et lui demande d'arrêter sa persécution des patriotes et de relâcher tous les prisonniers politiques.

Juste après l'établissement de l'Organisation pour la Libération de la Palestine (O.L.P), Israël devient la cible privilégiée des attaques de la Chine. Un communiqué de 1971 déclare " que le peuple chinois soutient fermement le peuple palestinien dans leur juste combat pour gagner leurs droits nationaux et récupérer leur terre. "[70]

La chine a également critiqué les adversaires de l'application des droits civils et politiques. En 1950, un porte-parole de la RPC condamne les Etats-Unis pour leur interdiction du parti communiste japonais, en les accusant de violer les droits fondamentaux de la liberté d'expression et de pensée. Elle dénonce également les massacres d'innocents bouddhistes, étudiants et intellectuels vietnamiens.

En 1963, Mao rencontre un noir américain radical, Robert Williams, qui bénéficie alors d'une bonne aura politique aux Etats-Unis, et appelle le monde entier à " s'unir contre la discrimination raciale menée par les impérialistes américains et de soutenir les noirs américains dans leur combat pour la liberté et l'égalité des droits "[71]. Au milieu des années 70, il critique la société américaine qui opprime et exploite les femmes, soulignant que cette pratique est particulièrement courante dans les sociétés capitalistes[72].

En 77-78, les premiers vrais mouvements pour les droits de l'homme apparaissent en Chine et des lettres sont envoyées au président démocrate américain Jimmy Carter, dont la politique était basée sur le respect des droits de l'homme.

Au début de son règne, Deng Xiaoping ne bénéficie pas de l'assentiment de la vieille classe dirigeante. Il récupère donc le mouvement du Mur de la Démocratie de 1979, durant lequel la Démocratie fut réclamée pour la première fois, pour consolider son pouvoir (comme l'avait fait Mao avec le Mouvement des Cent Fleurs). Ce fut, tout de même, une période dorée pour les Démocrates chinois, mais le gouvernement ne leur a pas laissé le temps de profiter de cette nouvelle assise. Ils ont eu plus ou moins les mains libres pendant deux ans, puis il y eut une campagne de dénigrement contre eux au sein du Parti et les partisans d'une ferme reprise en main du pouvoir les surnommèrent " chiens courants à la botte des impérialistes américains ", autrement dit, " bande de traîtres ".

4.2 Autres victimes de la diplomatie chinoise

Le grand frère soviétique ne fut pas à l'abri des diatribes chinoises. Le régime de Khroutchev fut accusé d'utiliser la machinerie de l'Etat pour réprimer le peuple soviétique ainsi que les " bons marxistes-léninistes ". La Chine ajoute que celui qui a le courage de parler, de résister ou de combattre, celui qui défend le marxisme-léninisme et qui veut se maintenir dans une " ligne prolétarienne pure " se trouve automatiquement surveillé, convoqué et même arrêté, emprisonné ou diagnostiqué malade mental et enfermé dans un des nombreux asiles psychiatriques qui jalonnent le territoire soviétique.

Sont également critiquées les politiques soviétiques de discrimination et d'oppression des minorités nationales, l'exploitation des femmes et l'utilisation du KGB comme d'un instrument destiné à museler le peuple. Elle finit par se moquer de la constitution soviétique qui garantit droits et libertés à la population mais qui les dénient à tous ceux qui osent les utiliser pour empiéter sur les intérêts du socialisme ou de l'Etat.

L'Asie du Sud-Est n'est pas en reste et la Chine utilise souvent l'argument des droits de l'homme pour protester contre l'oppression des Chinois d'Outre-mer. En 1958, Pékin accuse le gouvernement thaï d'avoir violé les droits fondamentaux, pourtant reconnus internationalement, en persécutant d'innocents Chinois d'Outre-mer. Le problème de la diaspora est de taille puisque les Chinois d'Outre-mer représentent 55 à 60 millions d'individus : on en compte 20 millions à Taiwan, 5,5 millions à Hong Kong, 5 millions en Indonésie, 6 millions en Malaisie, 1 million aux Philippines, 7,5 millions en Thaïlande, 2 millions à Singapour, 1,5 millions en Indochine, 0,5 million en Corée et en Birmanie...

Leur poids démographique est très variable mais leur poids économique est prépondérant : ainsi, en Indonésie et aux Philippines, où ils ne représentent qu'un faible pourcentage de la population, ils contrôlent 70% du commerce privé (Indonésie) et 43% de l'économie (Philippines), 90% des investissements industriels et commerciaux et 50% de la finance en Thaïlande[73].

Ils vivent souvent dans un environnement difficile, que ce soit pour des raisons ethniques ou religieuses en Indonésie, pour des motifs politiques en Indochine, parfois incertains de leur avenir à Taiwan, leur mainmise sur les affaires nationales ne sont pas toujours du goût de tout le monde.

4.3 Logique d'action du P.C.C.

Schématiquement, trois logiques différentes se sont succédées au sein du P.C.C.

Une logique de la Révolution : il faut opposer les droits formels aux droits réels. Par droits formels, on entend par exemple la liberté d'expression, de mouvement. Par droits réels, on entend le droit à la vie, à la nourriture, à la santé (les besoins essentiels). Cet argument fut utilisé par Mao et reflète, en fait, la démarche socialiste de l'époque.

Une logique de développement : il existe des droits plus importants que d'autres. Les droits économiques et sociaux doivent être appliqués en priorité, devant les droits civils et politique. Le bien-être du peuple est la chose la plus importante. La logique de développement connaît son apogée dans les années 80, sous Deng Xiaoping. A cette époque, cohabitent un conservatisme idéologique et un développement effréné.

Une logique de la différence culturelle : les droits de l'homme ne sont valables que dans le contexte culturel occidental où l'individualisme est une priorité, alors qu'en Chine, et en Asie en général, le communautarisme est privilégié. Cette logique est apparue dans le contexte de la fin de la guerre froide. Le gouvernement considère que les droits essentiels sont déjà réalisés et que toutes autres critiques sont non fondées car trop précoces.

Le but de la Chine s'éclaircît progressivement : il n'est plus question de subir les attaques provenant de toute part concernant les droits de l'homme. D'une position défensive, elle se décide à adopter une stratégie offensive en s'impliquant, au niveau international, non seulement dans la mobilisation contre les abus commis par les autres pays mais également dans un développement de standards concernant les droits de l'homme et essaie, ainsi, de bénéficier d'une nouvelle image positive auprès des autres Etats. Elle accepte enfin de reconnaître l'existence du concept des droits de l'homme mais pour mieux l'utiliser à son avantage. 

Chapitre II : Des manipulations encouragées par les grandes puissances

Le comportement de la Chine peut être considéré comme condamnable puisqu'elle manipule, dans ses relations avec les autres pays, un concept, à la base, porteur des meilleures intentions. Pourtant, comment les condamner sans penser à l'utilisation qu'en font ceux qui prêchent les droits de l'homme dans les autres pays ? Comment ignorer la manipulation abusive de l'alibi des droits de l'homme pour obtenir des avantages économiques ? Comment oublier que, seulement quelques mois après le boycott qui a suivi la répression de Tian An Men, les pays occidentaux ont repris de plus belle leurs relations commerciales avec la Chine ?

Il existe principalement deux raisons à cet état de fait : le rôle pervers que joue l'information dans la promotion les droits de l'homme et la prééminence de la politique réaliste dans les relations internationales, l'exemple des relations sino-américaines en étant l'illustration parfaite. 

1/ Les médias, au coeur de la promotion des droits de l'homme

1.1 Développement des capacités d'information

" Avec les progrès des modes de transport et des techniques de l'information, l'univers s'est brusquement rapetissé ; les distances ont cessé d'être des obstacles aux rapprochements entre les hommes les plus divers (...) On pourrait espérer que cette multiplication des rapprochements ou des contacts aboutisse au triomphe de la fraternité mondiale, au sentiment de notre unité, de notre responsabilité (...) Malheureusement, nous abordons ces contacts avec une mentalité façonnée par l'esprit de la demeure close (...) Ce qui fait que la multiplication des rapports entre peuples et civilisations n'aboutit, le plus souvent, qu'à multiplier les barrières et les incompréhensions. "[74]

Si la connaissance des droits de l'homme s'est développée régulièrement de part le monde depuis 1948, c'est surtout grâce au développement, parallèlement, des capacités d'information. Pourtant, l'information fut souvent au centre des débats entre (schématiquement) le Nord et le Sud. Dans les années 70, lorsque cette opposition prend un caractère global en ce qui concerne les droits de l'homme, deux grands débats ont eu lieu : droits et devoirs économiques et liberté de l'information. Fin 70-début 80, l'Unesco devient le théâtre d'une controverse sur le Nouvel ordre mondial de l'information. Le Tiers-Monde se met à contester le monopole de l'Occident en matière d'information et la toute puissance des grandes agences d'information.

En octobre 1980, la Conférence générale de l'Unesco ratifie, par consensus, une résolution sur ce Nouvel ordre mondial de l'information, demandant, " l'élimination des déséquilibres et des inégalités qui caractérisent la situation actuelle et l'élimination des effets négatifs de certains monopoles publics ou privés... "[75]

En fait, cela ne servira pas à grand-chose et le rejet de l'emprise occidental se verra vite remplacée par le contrôle de l'Etat sur l'information. De plus, à cette époque, l'Unesco s'enfonce dans une grave crise qui culminera avec le départ, en 1984, des Etats-Unis (qui finançaient un quart de son budget) qui en avait assez d'être toujours pris à parti par les pays du Sud dans son enceinte. Considérant également que l'organisation est bureaucratique et inutile, la Grande-Bretagne suivra le mouvement en 1985.

Cette querelle entre le Nord et le Sud à propos du contrôle de l'information est capitale car, de nombreuses fois, le Sud fut à la merci de cette information. Souvent, son sort a dépendu de ce qu'en faisait passer les médias. Nous avons vu qu'en ce qui concerne la Chine, cette dernière a longtemps profité du fait que l'on ne sache rien de ce qui passe sur son territoire. Mais encore maintenant, elle maintient un contrôle très rigide et une solide censure sur toutes les informations qui entrent ou qui sortent du pays. On peut citer, dernièrement, le cas de plusieurs agences d'informations économiques autorisées par le gouvernement chinois puis interdites par crainte de voir circuler des informations qu'il ne pourrait pas contrôler.

1.2 Les droits de l'homme : un sujet non médiatique ?

On remarque facilement que les droits de l'homme sont relativement absents des médias, ou plutôt, certains droits de l'homme y sont plus souvent traités que d'autres. La situation des droits de l'homme en Chine bénéficie maintenant d'une couverture médiatique importante, mais la situation catastrophique du Burundi ou du Timor Oriental (les exemples ne manquent pas) est à peine relatée. Existe aussi le cas de figure où l'on préfère faire la une des journaux sur un fait mineur plutôt que sur une catastrophe attaquant de plein fouet les droits de l'homme, " comment des tragédies demeurent-elles totalement ignorées tandis que toute la vague médiatique surfe sur la même dérisoire écume des jours ? "[76].

Certes, l'information est parfois difficile à recueillir, et la télévision ne peut pas tout. Un journaliste de presse écrite peut passer inaperçu, les caméras de télévision se font vite remarquer et on peut les empêcher de tourner. Or, sans image, pas de télévision, d'où un intérêt médiatique restreint. En outre, les gens ont de plus en plus tendance à se fier au jugement du journaliste et à ne garder en mémoire que les images que ce dernier leur donne à voir. Le flot d'images et d'information que l'on reçoit chaque jour rend utopique un quelconque recul et nous sommes plus souvent plongés dans l'information qu'extérieurs à elle.

Enfin, l'information est sélective. Elle parlera plus facilement de tel ou tel pays, occultant ainsi de nombreux autres. Certains sont à la mode ou correspondent aux critères d'intérêts politiques du moment, d'autres ne " correspondent à rien ". " Diffuser une info plutôt qu'une autre, c'est occulter doublement celle qu'on ne donne pas. Et s'ils sont parfois fortuits, les choix, dans d'autres cas, ne sont pas innocents. "[77]

Le pouvoir des journaliste est considérable et le rôle de l'information primordial. Si les événements de Tian An Men ont eu une telle répercussion au niveau international, c'est parce que certains journalistes étrangers étaient présents et que leur reportage a pu passer les frontières. Sans leur présence, le " printemps de Pékin " serait restée une anecdote de politique intérieure. Mais il ne faut pas oublier la " manipulation " inverse : les jeunes partisans de la démocratie chinoise ont voulu faire perdre la face aux dirigeants chinois en exploitant la couverture médiatique développée pour la visite de Gorbatchev.

" Le poids des mots, le choc des photos ", ce leitmotiv du célèbre hebdomadaire Paris-Match, pourrait représenter la philosophie des médias d'aujourd'hui (ce leitmotiv n'a t'il pas toujours été, en fait, celui des médias ?). On privilégie le sensationnel et le spectaculaire au détriment de l'éthique et de l'humanisme. S'il n'existe plus, aujourd'hui, un seul pays réellement à l'abri des enquêtes du monde extérieur, il faut d'abord que l'information s'intéresse à lui, ce qui est loin d'être évident.

Téléphone, fax, communications par satellites, autoroutes de l'information, Internet, autant d'instrument de communications qui se sont développés ces dernières années, balayant ainsi tout principe de frontière et de censure, sans que ce soit forcément au profit des grandes causes.

Il y a eu déjà de nombreux abus et manipulations de l'information, cette dernière étant un instrument privilégiée de propagande, et ce, aussi bien dans les pays démocratiques que totalitaires. Mais, à chaque tentative de désinformation qui éclate au grand jour (exemple du charnier de Timisoara), on se remet en question en tant que spectateur passif, on se promet de ne plus se laisser prendre, on se méfie de tout et, au bout de quelques temps, on se retrouve une fois plus portée par la déferlante de l'information jusqu'à la prochaine prise de conscience. Il est difficile de concilier son intérêts pour le monde avec une critique constante des informations qu'on en reçoit, comme il est délicat de faire la part des choses entre la mise en scène émotionnelle d'une information et l'analyse que l'on doit en faire.

1.3 Vers une liberté totale de l'information ?

Le public lui-même, celui qui reçoit ce flot d'images, est particulièrement capricieux dans ses intérêts et il possède le pouvoir absolu : s'il s'ennuie, il s'en va. Directeurs de publication et journalistes sont très sensibles à l'avis de ce public, mais il est insaisissable, fluctuant. Parfois réceptif sur un sujet, il sera totalement fermé quelques temps après. Par exemple, qui se souvient des chroniqueurs des années 60 qui avaient fait de l'environnement leur cheval de bataille ? A l'époque, personne ne se souciait de ce sujet. Autre dilemme, il tient à ce que nous sommes mieux informés des atteintes aux droits de l'homme dans les pays qui s'accommodent encore d'une certaine circulation des informations et des hommes que dans ceux qui s'enferment dans une répression totale. Or, par commodité, les observateurs visent en priorité les pays relativement ouverts qui, en bafouant certains droits, les maltraitent moins que d'autres. Par contre, les tyrannies opaques courent un risque mineur de se voir " ennuyer " sur le sujet[78]. La Chine a souvent utilisé cet argument, estimant qu'elle ne représentait sûrement pas un des pays qui bafoue le plus les droits de l'homme, son peuple bénéficiant de l'application des droits essentiels.

" Nous avons certes le devoir de parler des droits de l'homme à une société qui a besoin d'être informée sur le sujet, encore faut-il que celle-ci soit réceptive à ce que nous, média, avons à lui dire sur ce thème. " résume Noël Copin[79]. Il est vrai que le sujet des droits de l'homme continue à déranger et tout journaliste abordant ce thème prend le risque de ne pas voir son travail reconnu à sa juste valeur humaniste.

Quel sera le rôle de l'information dans les années à venir pour la promotion des droits de l'homme ? Ce sera peut-être le rôle des ONG de focaliser leur intérêts sur ce sujet et de mettre à la disposition de la population une information spécialisée de qualité. En effet, la " connexion " est souvent longue et laborieuse entre celui qui possède l'information et celui qui en a besoin. A long terme, l'Internet pourra être une solution à ce problème. La mise à disposition d'un gigantesque réseau d'informations où chaque personne viendra collecter les données (même très spécialisées) dont il aura besoin sur tel ou tel sujet permettra, sans aucun doute et par recoupements successifs, une meilleure appréhension des problèmes de ce monde. De plus, toutes les informations devraient pouvoir (si les Américains calment leur paranoïa) circuler librement. Ainsi, il sera de plus en plus difficile pour les Etats totalitaires de stopper ou d'empêcher l'information de se diffuser instantanément dans le monde entier et surtout, que tout le monde (y compris leur propre population) puisse y avoir accès. Pour le cas de la Chine, il est évident que plusieurs dizaines d'années passeront avant qu'une majorité de sa population puisse avoir accès à ces techniques d'information et que les effets bénéfiques de la diffusion de la connaissance portent ses fruits, mais il est de toute façon illusoire de penser que les mentalités puissent changer plus rapidement.

L'information est capable du meilleur comme du pire, c'est ce qui la rend à la fois indispensable et détestable. Grâce à elle, on peut sauver des vies et améliorer la situation de milliers de personnes. A cause d'elle, on peut en tuer des milliers d'autres. Elle ne devrait jamais, en tout cas, devenir un instrument de propagande à la merci d'une doctrine pervertie.

2/ Les Etats-Unis, entre droits de l'homme et Realpolitik

Les rapports sino-américains sur le sujet des droits de l'homme pourraient faire l'objet d'une étude isolée. En effet, bien que n'ayant pas une exclusivité sur ce sujet, ce sont les Etats-Unis qui sont au premier rang des accusateurs de la Chine en matière de droits de l'homme. Les deux pays ont toujours des relations très passionnelles, et ce depuis la reconnaissance surprise du régime de Mao par le Président Nixon en 1972. Un journal japonais affirme que la Chine " est devenue la dernière épine dans le pied des Etats-Unis, maintenant que l'URSS n'existe plus "[80]. Dans un article du New York Times paru le 15 mai 1994, il était dit que d'un point de vue moral, la Chine était obligé se subir les reproches de la communauté et qu'elle n'avait pas d'autres choix que d'offrir le maximum de garanties en matière de droits de l'homme[81]. Ce que la Chine considère comme un retour à la fin du XIXe siècle où elle fut forcée d'ouvrir ses ports au commerce avec les Occidentaux : " aujourd'hui, des tentatives sont faites pour essayer de forcer la Chine à accepter des valeurs dévoyées d'une société où sévissent la violence armée, le banditisme et la mafia. "

2.1 Les reproches occidentaux

Bien que la diplomatie américaine n'avait pas la vocation d'une diplomatie internationale, elle fut " obligée " d'assumer ce rôle au sortir de la seconde Guerre mondiale, et s'imposa comme le garant de la démocratie et de la liberté, face à l'idéologie soviétique et aux régimes qui en suivaient les directives. Ainsi, l'Amérique a accepté ce devoir " messianique " de faire respecter les droits fondamentaux qu'elle a elle-même inscrit dans sa constitution : les droits sociaux, les libertés concernant les mœurs, la famille, la non-discrimination entre les hommes et les femmes, et les libertés personnelles et politiques au sens large, c'est-à-dire celles qui protègent les individus contre l'arbitraire de la police et de la justice, celles qui autorisent l'expression de la pensée, l'hérésie et la participation aux affaires publiques[82]. C'est principalement la troisième catégorie de ces droits qui sera utilisée dans la bataille diplomatique des droits de l'homme entre les Etats-Unis et la Chine.

On peut donc dire, qu'à partir de la fin des années 80, aucun pays ne fut plus " harcelé " par les Etats-Unis que la Chine. En comparaison, l'Inde ne fut pas préoccupée, n'étant pas un partenaire stratégique important. De même, Israël, ne fut jamais inquiétée, en raison de la relation complexe de dépendance entre les deux pays et de la pression constante des lobbies juifs américains sur le Congrès.

En fait les violations chinoises des droits de l'homme prenaient de plus en plus de place au fur et à mesure que se multipliaient les échanges économiques et commerciaux. Les principaux reproches américains concernaient les points suivants [83] :

* les emprisonnements pour convictions politiques différentes de celles du Parti (les Tibétains, les Mongols...).

* la répression religieuse contre les mouvements catholiques et protestants qui rejettent le contrôle du gouvernement de Pékin.

* L'absence de procédure judiciaire dans les procès criminels, l'inexistence de défense pour les accusés, la négation de la présomption d'innocence, les abus policiers, les détentions abusives, la dépendance du secteur judiciaire, les punitions trop sévères par rapport au délit, la rééducation forcée par le travail, sans aucun procès ni recours judiciaire.

* L'utilisation abusive de la peine capitale pour des petits délits, les exécutions publiques, l'absence de recours à cette condamnation, les prélèvements des organes des prisonniers exécutés.

* Le Tibet : la répression de la culture tibétaine, en plus de la répression politique et religieuse. La colonisation du Tibet par les populations chinoises et expérimentations nucléaires sur le plateau de Lop Nor.

* Les contrôles abusifs de la population par les autorités locales (souvent contre l'avis du gouvernement central). L'obligation pour les femmes de se faire stériliser ou de se faire avorter (parfois jusqu'au dernier mois de la grossesse, ce qui équivaut à un infanticide).

* Les mauvais traitements dans les prison et les camps de travail.

En fait, ces reproches constituent les principales préoccupations de la communauté internationale en matière de droits de l'homme en Chine, mais on pourrait aussi citer :

- le droit de grève.

- le déni de la liberté de presse.

- le kidnapping et l'exploitation des filles et des femmes.

- la discrimination des homosexuels.

- les interférences au travail des journalistes étrangers.

- les pratiques eugéniques.

- les interférences de l'Etat envers la pratique de l'Islam et du Bouddhisme.

- l'impossibilité de choisir librement son lieu de résidence.

2.2 Entre humanisme et réalisme

Les Etats-Unis ont rapidement été pris dans un nœud de contradictions entre une politique réaliste indispensable à leur puissance et leur vision très rigide des droits de l'homme et de leurs applications. En effet, les pays qui devaient servir de barrage à l'expansion soviétique ou communiste n'incarnaient pas toujours les valeurs que la diplomatie américaine se vantait de défendre et d'illustrer. Ce fut principalement Carter (1977-1981) qui fut l'instigateur d'une diplomatie des droits de l'homme. Celui-ci voulut rendre à l'Amérique sa grandeur, faire oublier les blessures du bourbier vietnamien et l'épisode peu glorieux du Watergate. Un écrivain chinois remarqua que Carter avait alors utilisé les droits de l'homme pour " compenser les déficiences de leurs forces militaires par la vigueur d'une nouvelle force morale ". Par exemple, son rôle dans la chute de l'Empire Iranien relança le débat sur la validité d'une diplomatie basée exclusivement sur les droits de l'homme. En jouant de son influence sur le Shah, en lui suggérant la libéralisation du régime et la dissolution de la Savak (la police secrète iranienne), le président Carter a-t-il été partiellement responsable d'un événement qui fut une catastrophe pour les Etats-Unis sans apporter aucune amélioration à la situation des droits de l'homme dans le pays ? Les deux Etats étant très liés (pétrole oblige), les Etats-Unis se sont trouvés co-responsable de la survie du régime. Par la même co-responsable de la Savak, ou co-responsable de la chute du régime s'ils ordonnaient la dissolution de la Savak. Dans tous les cas de figure, le pays n'en sortait pas grandi.

Reagan (1981-1988) s'empressa d'enterrer cette diplomatie qui lui semblait bien imprudente voire suicidaire et dont les retombées étaient pour le moins aléatoires. Il préfère alors subordonner complètement les droits de l'homme (sans s'en désintéresser complètement) aux considérations géopolitiques du moment. Bush (1988-1992) continuera sur cette lancée mais plaça quand même les droits de l'homme au centre de son Nouvel Ordre Mondial, ce qui lui offrait, vis-à-vis du peuple américain, une caution pour sa politique d'intervention à l'étranger .

Le retour des Démocrates au pouvoir relance la même contradiction que celle de l'époque Carter, sauf que le " containment " serait devenu plus économique que politique. Clinton, durant sa campagne électorale, a insisté sur le fait que George Bush s'était montré beaucoup trop laxiste envers les Chinois, favorisant trop les relations économiques au détriment des droits de l'homme. La Chine avait déposé une demande de réintégration au GATT (accords généraux sur les tarifs douaniers et le commerce) et avait presque réunie toutes les conditions nécessaires à son retour quand les Démocrates ont décidé d'imposer toute une nouvelle série de conditions que les Chinois ont jugé inacceptables. La querelle entre les deux pays éclata lors de la rencontre entre Jiang Zemin et Clinton au sommet de Seattle en 1993. Clinton se croyait en position de force pour imposer son " deal ", à savoir plus de libertés en Chine en échange de meilleurs relations commerciales avec les Américains, ce que Jiang a poliment mais fermement refusé.

2.3 La Clause NPF

Il a toujours été très clair du côté chinois que le gouvernement n'accepterait jamais aucun chantage, aucun lien entre droits de l'homme et avantages économiques. Ce sont deux sphères totalement indépendantes qui n'ont pas à entrer en contact à quelques occasions que ce soient. Les Etats-Unis refusant d'accepter cette règle du jeu, la Chine a décidé d'utiliser cette exigence à son avantage. Chaque année, en mai-juin, a lieu la reconduction de la Clause de la Nation la Plus Favorisée (un accord douanier préférentiel qui favorise les échanges commerciaux ) et, chaque année, le scénario est le même : la pression des industriels américains est toujours plus forte que celle des oppositions politiques du Congrès. Pour que la balance penche en sa faveur, la Chine n'hésite pas à relâcher (à grand renfort de publicité) deux ou trois dissidents bénéficiant d'un certain soutien international et les remettre en prison illico, dès que la clause a été réattribuée et avant qu'ils ne soient trop bavards sur leurs conditions de détention. Les Américains, adeptes de la politique réaliste, appellent ces dissidents les " MFN (Most Favoured Nations) anuals liberations ". La victoire chinoise fut totale quand, en 1994, le président Clinton a cessé de lier l'octroi de la Clause de la Nation la Plus Favorisée à la question des droits de l'homme et de la démocratie. Clinton a quand même insisté sur le fait qu'une guerre n'avait jamais eu lieu entre deux démocraties et que la promotion du système démocratique resterait un pilier de la politique étrangère américaine.[84]

Pour Zhu Muzhi, président de la Société chinoise des Droits de l'homme, le président américain a pris une sage décision. Citant un vieil adage chinois, " une personne soulève un rocher juste pour le laisser tomber sur ses propres pieds "[85], il est heureux de constater que certains Américains se soient rendus compte que s'ils cessaient d'accorder la clause NPF à la Chine, ils seraient obligés de se retirer du plus grand marché du monde. De plus, il est évident que les autres pays n'auraient pas suivi l'exemple américain et qu'ils se seraient, au contraire, rués pour combler le vide laissé par le départ des Etats-Unis. La décision de Clinton a été officialisée, le 20 mai dernier, lors de la 29e réunion internationale du Conseil économique du Bassin Pacifique : " Révoquer la MFN nous entraînerait dans une période de mutuelle isolation et récrimination qui nuirait aux intérêts américains. "[86] Désormais, les préoccupations économiques l'emportent et le Congrès devrait, en toute probabilité, entériner la décision de la Maison blanche. Le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, Warren Christopher, a déclaré : " révoquer le renouvellement de la MFN à la Chine, ne ferait pas progresser la situation des droits de l'homme dans ce pays. Mais cela nuirait à notre économie et mettrait en péril plus de 200 000 emplois aux Etats-Unis. "[87]

Conscient de son avantage dans le bras de fer qui l'oppose au gouvernement américain, Pékin espère désormais obtenir un renouvellement perpétuel, ou tout au moins à plus long terme, de la MFN.

2.4 L'Affaire Harry Wu

Harry Wu, 58 ans, chinois naturalisé américain, a été arrêté alors qu'il pénétrait clandestinement dans la région du Xinjiang en provenance du Kazakhstan. Il a été officiellement inculpé le 8 juillet pour espionnage, usurpation de secrets d'Etat et falsification de pièces d'identité. Ce n'est pas la première fois que Harry Wu (de son nom chinois Wu Hongda) tente de rentrer clandestinement sur le territoire chinois afin de dénoncer les abus du gouvernement en matière de droits de l'homme. Wu doit son arrestation à un reportage portant sur le travail des prisonniers et sur le trafic d'organes qui fut diffusé sur les antennes de la BBC. Il sait de quoi il parle puisqu'il fut lui-même incarcéré de 1960 à 1979 dans un des nombreux goulags chinois. Exilé aux Etats-Unis en 1985, il se fait naturaliser et fonde son association " Fondation Laogai ", du nom des camps de rééducation par le travail. En quelques années, il tisse un réseau d'entraide et d'échanges d'information pour les anciens prisonniers, ce qui lui a permis d'établir une carte des différents camps de travail où plus de 10 millions de chinois seraient toujours emprisonnés.

Cette arrestation est intervenue dans un contexte déjà tendue entre la Chine et les Etats-Unis. En effet, trois semaines auparavant, les Etats-Unis ont, pour la première fois, accordé un visa privé au président taiwanais Lee Tenghui et ont également reçu la veuve de Chiang Kaishek lors des commémorations du cinquantième anniversaire de la reddition japonaise.

Une semaine après son arrestation, les autorités chinoises ont vendu aux différents organes de presse (en échange de la modique somme de 15 000 francs !) une cassette vidéo où l'on voit Harry Wu faire son autocritique et reconnaître avoir utilisé de fausses informations lors de son reportage. Dès lors, la communauté internationale s'insurge et les militants américains des droits de l'homme demandent à Hillary Clinton de ne pas se rendre à Pékin pour la conférence mondiale des Nations Unies sur les femmes (septembre 1995).

Pendant ce temps, la presse officielle chinoise fustige Wu Hongda le traître, et se demande si " certaines personnes, au sein de l'administration américaine, ont l'intention de sortir leur " carte des droits de l'homme " en utilisant Wu Hongda alors que les relations sino-américaines se sont dégradées du fait que l'administration américaine a, contrairement aux principes fondamentaux des trois communiqués conjoints sino-américains, permis à Lee Tenghui de visiter les Etats-Unis ? "[88]

Jugé dans la ville de Wuhan, Wu a été condamné à 15 ans de prison et a été extradé vers les Etats-Unis après 66 jours de détention. A son arrivée à San Francisco, Wu a déclaré que sa nationalité américaine était probablement responsable du fait qu'il n'ait pas été purement et simplement exécuté. D'ailleurs, ses conditions de détention étaient meilleures que celles de ses camarades chinois. " Le combat ne fait que commencer. Ils peuvent me détruire mais je ne pense pas qu'ils puissent me vaincre. "[89]

3/ Suprématie de la politique réaliste ?

Il faut donc en être conscient, un pays choisit ses alliés en fonction des intérêts nationaux, et ce malgré les dissociations qui peuvent exister entre les calculs de l'intérêt national et les affinités culturelles ou idéologiques. On pourrait également se demander quel est l'intérêt de s'inquiéter des régimes intérieurs de ses alliés ou de ses ennemis puisqu'en dernière analyse, tous les Etats, en période de crise, obéissent à des impératifs pragmatiques plutôt que moraux ?[90]

En ce qui concerne les Etats-Unis, sa diplomatie peut parfois exercer une certaine influence sur les hommes au pouvoir et les inciter à la modération en subordonnant l'aide à certaines conditions d'humanité. Ils peuvent le faire car c'est la diplomatie d'une grande puissance. Mais il serait illusoire d'espérer que les Etats-Unis puissent n'avoir pour alliés que des Etats et non des régimes ou soutenir exclusivement des régimes respectueux des droits de l'homme. Cette vision des choses a donné naissance à la " doctrine Kirkpatrick ", du nom de la représentante des Etats-Unis à l'ONU. Celle-ci soutenait l'opinion (alors largement partagée) que les dictatures militaires représentaient, à tout prendre, un moindre mal, en renforçant l'autorité d'Etats fragiles et en barrant la route à la subversion révolutionnaire. Il convenait, alors, de dénoncer les méfaits de certains gouvernements, mais seulement ceux des dictatures adverses et il convenait de détourner le regard des crimes et exactions des autoritarismes réputés tolérables ou nécessaires[91].

Selon Raymond Aron, " la diplomatie d'une grande puissance ne peut être ni machiavélique, ni purement angélique et ce, ni en parole ni en action. (...) Pour améliorer le monde, mieux vaut d'abord le connaître ".[92] Cette conclusion peut paraître décevante car elle se résigne aux pratiques du système interétatique actuel, mais à quoi bon développer une doctrine exclusivement moraliste qui serait intellectuellement satisfaisante, mais totalement inadaptée ?

Il est donc sûrement plus efficace de chercher à comprendre comment fonctionne " l'ennemi " pour pouvoir par la suite profiter de ses faiblesses et mieux les exploiter. Or, il paraît bien difficile d'appréhender le mode de fonctionnement politique des Chinois, ces derniers ne suivant jamais la même politique et n'hésitant jamais à aller là où personne ne les attend. Délicat, dans ces conditions, de prévoir une stratégie " d'enrôlement " efficace quand le sujet d'étude ne cesse de changer d'attitude. 

Chapitre III : le pragmatisme chinois

La Chine est insaisissable, elle est souvent là où on l'attend le moins, jouant sur de nombreux retournements de situation pour déstabiliser l'adversaire. Il est connu que les hommes d'affaires chinois sont absolument redoutables, ne se comportant jamais deux fois de la même façon afin " d'user " leurs interlocuteurs et de finir par leur imposer leurs conditions. En politique, le système est le même : tout est possible, de la coopération au repliement en passant par le compromis. La manipulation de sa propre dissidence montre toutes les ressources du gouvernement chinois en la matière.

1/ Des réactions imprévisibles

1.1 L'art de la manipulation politique

Une des caractéristiques du gouvernement chinois actuel, et qui fait que ses décisions sont difficilement prévisibles, réside en son pragmatisme : il faut être prêt à changer constamment ses opinions en fonction de la situation. Il ne faut s'attacher à aucun principe idéologique, mais pouvoir en changer au gré des problèmes qui se posent, le seul tabou concernant le maintien du régime. Tout le reste peut être remis en cause. Ce qui est bon pour le politique l'est aussi pour l'économie : on essaie, on tâtonne, on expérimente et on ne s'arrête jamais à une formule définitive, l'important étant que la prospérité continue.

Deng a toujours su utiliser la manipulation politique : si l'on analyse les situations des deux mouvements démocratiques de 1979 et 1989, on se rend compte que le gouvernement les a utilisés pour régler ses comptes, prenant ainsi exemple sur la stratégie maoïste du " Mouvement des Cents Fleurs ", quand Mao avait invité le peuple à critiquer le régime au début de l'année 1956 (" que cent fleurs s'épanouissent, que cent courants de pensée rivalisent ") et qu'il n'eut plus qu'à cueillir tous ses opposants lors d'un mouvement de " rectification ". En 1979, la contestation de la rue a, dans un premier temps, été soutenue par Deng pour discréditer les tenants d'une politique de réforme moins radicale. Le but du premier Printemps de Pékin était, en effet, orienté vers une critique de l'héritage maoïste, démontrant l'opposition populaire à toute restauration d'un socialisme, même modéré. Au sein des instances dirigeantes, les hésitants ont été conduits à rejoindre Deng. Dans un deuxième temps, celui-ci s'est débarrassé du mouvement démocratique. Ce changement d'orientation signifiait clairement que s'il y avait des réformes économiques en cours, le Parti avait bien l'intention de rester à la tête des affaires.

Le scénario a été le même en 1989, mais inversé. Cette fois-ci, le mouvement démocratique a été pressenti comme un danger pour la stabilité du pays. Il s'agissait donc de démontrer la force du régime. Les premières têtes politiques à tomber furent celles des hommes s'étant le plus compromis dans les réformes radicales de la fin des années 80. Il est inutile, ensuite, d'insister sur l'effet dissuasif qu'a provoqué la répression des manifestations de Tian An Men.

Ce comportement, largement despotique, apparaît profondément ancré dans les mentalités dirigeantes. L'ignorance du droit, l'absence d'équilibre des pouvoirs et d'alternance politique, l'inégalité fondamentale entre gouvernants et gouvernés, tout cela caractérise en plus le pouvoir chinois. En outre, dans un pays qui ne possède pas véritablement d'organisme de retraite, et où la perte du pouvoir entraîne la perte de tous les privilèges, voire de la vie, les dirigeants ont toujours eu tendance à s'accrocher au pouvoir jusqu'à la mort. Que dire de Deng Xiaoping, 92 ans révolus, n'ayant pas fait une seule apparition publique depuis 2 ans, et qui pourtant continue à influencer le déroulement de la politique chinoise aussi bien intérieure qu'étrangère ?

1.2 Application concrète du jeu diplomatique chinois

La récente visite du premier ministre Li Peng nous donna une nouvelle preuve du caractère imprévisible des actions des plus hauts dirigeants dès que les droits de l'homme sont en jeu. Invité au Quai d'Orsay où Li Peng devait signer pour dix milliards de francs de contrats commerciaux avant de dîner avec plusieurs ministres, dont Alain Juppé, le premier d'entre eux, et quelques grands patrons d'entreprises françaises, le Premier ministre chinois est arrivé avec 1h30 de retard, ce dernier refusant tout net de venir si M. Juppé ne modifiait pas le contenu du discours qu'il devait prononcer lors du " toast " et notamment son passage sur les droits de l'homme. Le premier ministre français a refusé et un compromis a été trouvé in extremis : aucun " toast " ne serait prononcé durant la soirée.

L'incident diplomatique a été frôlé mais les Chinois ont obtenu ce qu'il voulait. D'autant plus que Jacques Chirac a tout fait, le lendemain, pour faire oublier ce " malentendu " passager. Qui tient vraiment les rênes des relations bilatérales entre nos deux pays : la France et ses grands principes rétractables ou la Chine et son pragmatisme imparable ? Aucun pays au monde ne peut refuser de commercer avec le plus prometteur des marchés économiques, même si ce dernier refuse de se conformer à quelques principes humanistes...

Si l'on résume le jeu politique de la Chine depuis 1990, on peut dire que Pékin a réussi un retour graduel à une diplomatie dominante. Par son comportement individualiste par rapport à la communauté internationale (maintien de ses essais nucléaires par exemple), par son rejet automatique de toutes critiques sur les droits de l'homme lors de voyage à l'étranger ou lorsqu'il se fait l'hôte de représentants étrangers, et surtout par l'obtention, en 1994, de la séparation nette entre le renouvellement de la Clause de la Nation la Plus Favorisée et les améliorations des droits de l'homme, le gouvernement reste maître de son destin et de celui de ses citoyens. On peut dire que, stratégiquement, elle a fait preuve d'une flexibilité réaliste et tactique mélangeant l'idéologie à une attitude à la fois résistante et pleine de compromis. Elle a utilisé cette stratégie pour, simultanément, rallier à sa cause les pays du Tiers-Monde (surtout lors des forums internationaux) et obliger l'Ouest à privilégier la politique réaliste au détriment des droits de l'homme (mettant ainsi les Occidentaux dans une position peu confortable de dilemme entre les intérêts et la morale).

1.3 Qui gouverne la Chine ?

Que dire, également, de l'incertitude résultant de la mort prochaine du Petit Timonier et de sa succession tout à fait indéterminée ? Avec Deng, c'est le dernier patriarche qui s'en va, le dernier soldat de l'époque glorieuse de la Longue Marche, l'ultime garant de la " vieille école ".

Actuellement, quatre noms se détachent pour la succession : Jiang Zemin, à la fois président de la Chine, chef des armées et secrétaire général de son parti unique, a su promouvoir des responsables pour renforcer son clan, connu sous le nom de " groupe de Shanghai ". Le chef du gouvernement, Li Peng, dispose de soutien de poids, mais il n'est pas certain que son rôle de premier plan dans la répression des insurrections de 1989 joue en sa faveur. Zhu Rongji, vice-premier ministre, chargé de l'économie, essaie de rassurer l'Occident sur la capacité de la Chine à maintenir son taux de croissance élevé, à juguler une inquiétante inflation et à rembourser ses emprunts. Autre personnage-clé, Qiao Shi, ancien des services de sécurité, haut placé dans la hiérarchie du parti, président du Congrès national du peuple, influent dans l'armée, se veut réformateur et laisse diffuser de lui un portrait libéral[93]. Mais, pour l'instant, aucune personnalité du Parti n'a été officiellement désignée pour succéder à Deng Xiaoping, d'où une rivalité certaine dans les coulisses du P.C.C. pour les prochains mois.

2/ Le cas Wei Jingsheng

On peut constater que, jusqu'à très récemment, il n'y avait que très peu de dissidence par rapport aux théories officielles. En 1979, au moment où Deng Xiaoping lance sa campagne des " quatre modernisations ", un homme du nom de Wei Jingsheng ose demander à ce que le gouvernement en rajoute une cinquième : la démocratie. Lorsqu'il fut arrêté par les autorités, les Occidentaux n'ont pas compris pourquoi les Chinois, mêmes les intellectuels étaient restés sans réaction face à son arrestation. En fait, à cette époque, le Parti avait commencé à libérer la pensée et l'opinion publique préférait lui faire confiance et ne pas risquer un durcissement en faisant du tapage autour de quelques arrestations. On pourrait conclure, comme Chen Xuanliang, que " le fait que le sacrifice d'une minorité soit considéré en Chine comme un principe politique inévitable montre le manque de maturité des Chinois dans le domaine des droits de l'homme "[94].

Le dissident Wei Jingsheng est devenu, par la suite, un véritable symbole du jeu politique qui s'est monté autour des droits de l'homme depuis quelques années. Emprisonné en 1979, il est libéré en septembre 1993, six mois avant le terme de sa peine, Pékin espérant obtenir les Jeux Olympiques de l'an 2000. Dès sa sortie de prison Wei reprend sa liberté de parole alors qu'il est théoriquement privé de ses droits politiques. Pendant quelques mois, il semble bénéficier de protections haut placées et il pense avoir obtenu qu'on le laissera s'exprimer via la presse étrangère, du moment qu'il tombe d'accord avec le régime pour souhaiter le succès de Pékin dans la course olympique, puis pour demander aux Etats-Unis de ne pas se servir de la querelle sur les droits de l'homme pour frapper de taxes les exportations chinoises. Mais Washington commet une gaffe, John Shattuk, chargé des droits de l'homme au département d'Etat, le rencontre à Pékin avant même de s'être entretenu avec son hôte officiel, le ministre des affaires étrangères, Qian Qichen[95]. De plus, le C.I.O. préfère finalement Sydney à Pékin. Le 1er avril 1994, Wei Jingsheng est à nouveau arrêté, en compagnie de sa secrétaire Tong Yi. Même leur famille n'ont pas été mises au courant du lieu de leur détention. Finalement, le 13 décembre 1995, Wei passe en jugement, le procès est expéditif et il est condamné à 15 ans de prison.

Principal ennemi de Deng Xiaoping, Wei bénéficie d'un soutien solide en France où ses partisans ont, pour la première fois, proposé son nom pour le Prix Nobel de la Paix, espérant ainsi mettre la pression sur le gouvernement chinois, comme cela avait été fait en Birmanie pour accélérer la libération de Aung San Suu Kyi

3/ Utilisation de la dissidence

Pourtant, à part quelques leaders charismatiques, la dissidence fait pâle figure en Chine. Si l'opposition est aussi manipulable, c'est aussi parce qu'elle est fragmentée et faible. Il existe d'abord une dissidence du peuple qui veut une démocratisation de la société. Ces mouvements démocratiques, à l'initiative de jeunes intellectuels, ont obtenu un soutien populaire, mais les campagnes n'ont pas franchement suivi le mouvement et il s'est trouvé de nombreux Chinois pour donner raison aux forces de l'ordre d'avoir chargé sur les étudiants, lors des manifestations de 1989. On ne s'attaque pas impunément à ceux que l'on doit, culturellement parlant, respecter. De plus, les revendications sont souvent floues et mal définies. En fait, le Printemps de Pékin a surtout été l'expression d'un mécontentement devant la détérioration des conditions de vie dues à l'inflation et à la corruption. Ce mouvement fut perçu comme diffus, où les problèmes de la vie quotidienne dépassaient les préoccupations démocratiques.

L'autre dissidence concerne des personnages comme Yan Jiaqi et Fang Lizhi (surnommé le " Sakharov chinois "), tous deux réfugiés aux Etats-Unis. Leur célébrité internationale les préserve d'une répression violente. Mais, bien que possédant plus de libertés que la première, cette dissidence n'a pas de programme à opposer à la politique de Deng. Le mouvement démocratique en exil se fait plus remarquer par des querelles de personnes que par la profondeur de ses analyses. Il est éclaté en une multitude de groupes de pression sans grande consistance et ne semble pas posséder de relais en Chine même. Lee Kuan Yew en parle en ces termes : " Le régime de Pékin est plus stable que n'importe quel gouvernement qui pourrait être mis sur pied en Chine. Imaginons que les étudiants qui ont mené l'insurrection de Tian An Men aient formé un gouvernement. Ces mêmes étudiants sont maintenant en France ou aux Etats-Unis. Ils n'ont pas cessé de se quereller dès lors. Quel sorte de Chine auraient-ils aujourd'hui ? Sûrement quelque chose de pire que l'Union Soviétique. La Chine est un pays vaste et disparate, il n'y a aucune alternative à un pouvoir central fort."[96]

Quant aux dissidents qui sont restés en Chine, leur sort n'est pas enviable. On peut citer l'exemple de Wang Dan, dont la libération fut souvent conditionnée à une situation politique favorable. Celui qui incarna " la conscience étudiante " du mouvement de 1989 à été condamné à cinq ans de prison. Libéré sur parole, en 1993 par les autorités chinoises, il fut également utilisé dans le but de convaincre le Comité International Olympique de retenir Pékin comme ville hôte des jeux de l'an 2000. Il a été de nouveau arrêté en mai 1995. Après que la ville de Sydney ait été choisie pour les prochains Jeux Olympiques, le gouvernement chinois, extrêmement vexé de cette défaite et qui voulait tellement que la Chine soit la terre d'accueil des premiers Jeux du XXIe siècle, remirent à l'ombre quelques dissidents qui avaient été libérés en même temps que Wang Dan.

Cette utilisation sélective de mesures permissives puis répressives soulèvent un cruel dilemme pour les défenseurs des droits de l'homme : quels vont être les effets secondaires de leurs actions en faveur de la libération de tel ou tel dissident ? Parfois, la pression exercée sur le gouvernement s'avère plus dommageable que bénéfique. La victime ou la famille de la victime (suivant le système de responsabilité collective) peut subir les conséquences de ce geste censé les sauver[97].

4/ Le rôle des intellectuels dans la propagande chinoise

Pendant longtemps, les universitaires chinois ont très peu écrits sur le sujet des droits de l'homme, les premières études sérieuses datant des années 80. Toutes les discussions partaient du principe que ce sont les Etats qui sont les sujets du droit international, pas leurs citoyens. A ce titre, les droits de l'homme ne pouvaient pas être utilisés comme prétexte pour intervenir dans les affaires internes d'un Etat. Ceci dit, les intellectuels chinois, suite à leurs études, acceptent de mettre en avant toute une série de critère qui autorise la communauté internationale à intervenir[98] :

· Les droits de l'homme deviennent une préoccupation internationale à partir du moment où l'Etat souverain ratifie les traités internationaux (jusqu'à maintenant, la Chine a ratifié 7 des 25 principaux traités concernant les droits de l'homme[99]).

· Des violations particulièrement odieuses des droits de l'homme peuvent et doivent être condamnées et supprimées par la communauté internationale. Il s'agit du génocide, de l'invasion d'un territoire, l'occupation militaire et l'apartheid.

· Les violations menaçant la paix et la sécurité des pays avoisinants ou du monde sont sujets aux interventions internationales, comme la discrimination raciale, le génocide, le terrorisme internationale ou les violations provoquant des flots de réfugiés.

Certains intellectuels ont également édité une liste de problème sur lesquels la communauté internationale peut se pencher : violation du droit à l'autodétermination et au développement, agressions colonialistes et néocolonialistes, hégémonisme, ségrégation raciale, génocide, esclavage, réfugiés à grande échelle, terrorisme.

Ces violations constitueraient, selon les autorités chinoises, les plus urgentes et les plus importantes causes de violations des droits de l'homme. Si la communauté internationale se fixait comme objectif de s'occuper d'abord de ces actes contraires au droit international, les droits de l'homme feraient de gros progrès.

Bien que ce ne soit pas clairement exprimé, toutes ces violations concernent les collectivités, non les individus, ainsi que celles mettant en cause la souveraineté et le développement, grand cheval de bataille de la Chine. Finalement, comme le souligne Andrew J. Nathan, une intervention de la communauté internationale est justifiée si une violation est effectuée par des nazis, des fascistes ou par un Etat militaire, ces mêmes crimes qui furent à l'origine de la création du régime international des droits de l'homme !

Mais ces arguments sont fondés sur des nuances difficiles à appréhender, de la même façon qu'il est difficile de faire la distinction entre les droits collectifs et les droits de l'individu, entre les droits violés par un Etat partie aux conventions et celui qui ne l'est pas, violations à petite ou grande échelle, violations exercées par des forces progressistes ou réactionnaires...

Depuis les années 80, la Chine s'est donc enfermée dans ce mélange de militantisme pour l'application des droits de l'homme dans le Tiers-Monde et l'application de sanctions contre les pays qui, par hégémonisme, impérialisme, colonialisme ou autocratie, violent les droits de l'homme à grande échelle, et son combat contre ceux qui utilisent les droits de l'homme pour calomnier et attaquer la Chine, cherchant à intervenir dans les affaires judiciaires et administratives chinoises, ce qui est, somme toute, un acte inamical contre la Chine et le peuple chinois.

Le rôle des intellectuels s'est donc limité à la rédaction d'un argumentaire figé destiné à justifier, par avance, toutes les actions de la Chine en matière de droits de l'homme. Les seuls écrits contradictoires écrits par des Chinois sont les ouvrages des dissidents exilés à l'étranger, ce qui n'est pas très étonnant dans un pays où les intellectuels ne sont appréciés que s'ils se conforment à la ligne directrice du Parti.

TROISIEME PARTIE : VERS UNE APPLICATION REGIONALE DES DROITS DE L'HOMME ?

Les officiels chinois ont donc souvent souligné, depuis plus de vingt ans, l'existence d'un système à deux vitesses : pour quelles raisons la Chine draine t-elle toutes les condamnations concernant les droits de l'homme, alors que des pays comme l'Inde ou Israël violent ces droits de manière beaucoup plus significatives ? Pourquoi les Occidentaux ont-ils commencé à se préoccuper de la situation des droits de l'homme sous le régime de Deng alors qu'ils ont tout ignoré de celui de Mao ? Pourquoi les prospères Occidentaux insistent-ils autant sur l'application immédiate de structures modernes dans une Chine en développement, correspondant ainsi à ce que les Chinois appellent une situation dans laquelle " ceux qui sont bien nourris ne savent pas combien souffrent ceux qui ont faim "[100]? Pourquoi l'Occident se permet-il de critiquer des violations en matière de droits de l'homme alors que son histoire a connu l'esclavage et l'holocauste ? N'est ce pas une façon de distraire l'attention de sa population d'autres problèmes ?

Les officiels refusent de voir appliquer un système aussi injuste qui relève exclusivement de la mauvaise foi occidentale, toujours prompte à critiquer chez les autres ce qu'elle laisse arriver sur son propre territoire. Pour la Chine, cela ne fait aucun doute, le vrai motif de tout cela est que l'Occident veut nier à ce pays le choix de son propre système politique, elle veut anéantir sa différence culturelle et supprimer sa souveraineté nationale. Le gouvernement chinois ne récuse pas le fait qu'il existe, sur son territoire, des violations des droits de l'homme, mais il en existe dans tous les pays et la punition de ces actions est du ressort du gouvernement et doit le rester.

Nous voilà donc dans une impasse : il est clair que la Chine refusera toujours l'application des droits de l'homme tant qu'ils seront présentés de manière offensive par les Occidentaux et qu'elle a tout intérêt à maintenir sa flatteuse position de " je refuse de me soumettre ". Mais, depuis quelques années, les instances internationales tentent de mettre fin aux réticences des pays non occidentaux en multipliant les initiatives en faveur d'une application régionale de ces droits. C'est-à-dire que l'on prend pour base les principes énoncés dans la DUDH mais on essaie d'adapter leur application suivant les spécificités culturelles de chaque pays. Par la régionalisation, les instances de l'ONU prennent une vraie décision politique en acceptant de s'éloigner quelque peu du texte utopique de la DUDH et en s'engageant à prendre en compte les différences culturelles et historiques de chaque société dans le but de permettre une meilleure diffusion et une plus large promotion des droits de l'homme dans des régions jusque-là réfractaires aux valeurs de l'Occident. Ainsi, il ne serait plus possible pour ces pays de refuser l'application de " droits de l'homme minima " et de se réfugier derrière la notion de relativisme culturel qui bloque toute démarche positive en matière de droit.

L'expérience a été déjà été tentée en Afrique, mais avec des résultats plus que mitigés (voir infra). Faut-il déjà en conclure que la régionalisation n'est pas une solution viable au problème des droits de l'homme ou ce passage difficile est-il nécessaire tant est sensible tout ce qui touche aux différences culturelles ? De même, si la régionalisation apparaît comme une solution positive, sera t'elle suffisante ou sera t'il nécessaire de la compléter par une action plus proche de la population comme peuvent l'effectuer les organisations non gouvernementales ?

Chapitre I : Les débuts de la régionalisation

Les premiers essais de la régionalisation marquent une étape importante dans le domaine des droits de l'homme. Il s'agit donc de respecter les spécificités culturelles de chacun afin de permettre une meilleure diffusion des principes énoncés dans la Charte des Nations Unies. La Chine a réalisé toute l'importance de ce tournant est elle s'est trouvée présente dès que pouvaient être prises des décisions d'importance. Ses efforts se sont vus récompensés par l'élaboration de la Déclaration de Bangkok, mais quelles sont vraiment les motivations de la Chine ? Fait-elle tous ces efforts par pur humanisme ou s'agit-t'il d'une nouvelle manipulation diplomatique ? 

1/ L'Afrique : une tentative de régionalisation

1.1 Une démarche un peu forcée

Prenons l'exemple de l'Afrique. A l'époque où l'ONU adopta la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, la majeure partie de l'Afrique était encore colonisée. Pourtant, les pays colonisateurs ne furent pas pressés d'y appliquer les principes énoncés dans la Charte. Lorsque les pays africains ont obtenu leur indépendance, militairement ou pacifiquement, la plupart sont entrés à l'ONU et ont adhéré, par conséquence, à tous ses principes sans vraiment y croire ni tenter d'y attacher une quelconque importance. Toute l'histoire des droits de l'homme en Afrique, au cours du XXe siècle, est, selon Jean-Luc Mathieu, " celle du placage artificiel d'idées sans substance sur des structures politiques non démocratiques, et sur une misère croissante qui incite à penser que les droits économiques et sociaux, tant vantés par les démocraties capitalistes, ne constituent qu'un mythe incantatoire. "[101]

Dans ces conditions, on ne pouvait que constater l'inefficacité des mesures de protection internationale. Pourtant, la pression idéologique des pays occidentaux se faisant de plus en plus forte (pression officialisée par la politique de l'ONU), l'Afrique a accepté de se doter d'un semblant de système protecteur des droits de l'homme. Ainsi, les gouvernements des Etats indépendants d'Afrique créèrent, en 1963, l'Organisation de l'Unité Africaine (O.U.A.) qui avait pour but d'affirmer les trois pôles de leur unité : l'affirmation du droit à leur libération pour les peuples encore colonisés, leur commune haine du racisme sud-africain et leur désir de développement économique. Mais ni la démocratie, ni les droits de l'homme ne constituaient des références pour ces gouvernements, souvent autoritaires, régissant des Etats fréquemment artificiels nés des découpages effectués au XIXe et au XXe siècle par les puissances impérialistes européennes en fonction de leurs antagonismes et de leurs intérêts, sans aucune référence aux réalités, notamment ethniques, du continent. Les Etats membres de L'O.U.A. ont pris l'engagement réciproque de non-ingérence et ont adhéré au dogme d'intangibilité des frontières, ce qui a rapidement conduit à des violences internes de groupes ethniques les uns contre les autres, sans qu'il soit possible d'envisager de nouveaux tracés de frontières.

1.2 Une réalité peu encourageante

Dans la conjoncture où elle a été adoptée, il n'est pas étonnant que la Charte de l'O.U.A. n'ait fait qu'une place mineure à la protection des droits de l'homme. Le préambule de la Charte se réclame de l'ONU et de la DUDH, mais elle ne subordonne pas l'entrée de ses membres au respect effectif de ces droits. De plus, la Charte n'a mis en place aucun système de protection des droits de l'homme. Comme preuve de son intérêt limité pour les droits de l'homme, on peut souligner que l'O.U.A. a toléré le régime de Amin Dada en Ouganda (1971-1979), les massacres du Burundi (1972-1973 et 1994-1995) et ceux du Rwanda (1994) ou encore le régime de Bokassa en Centre-Afrique (1966-1979). De plus, la non intervention dans les affaires intérieures de ses membres, érigée en dogme au sein de l'organisation, lui fournit l'habillage juridique pour laisser de côté le domaine des droits de l'homme.

Pourtant, des pressions nombreuses se sont exercées sur les gouvernements africains, mais il a fallu pas moins de 25 ans pour qu'elles aboutissent (cette idée étant née chez les juristes africains à partir de 1961). Une convention fut finalement adoptée en 1981, mais il fallut attendre encore cinq ans pour que la Charte Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples entre en vigueur en 1986. A la fin de 1991, elle avait été ratifiée par 40 sur les 52 Etats que compte l'O.U.A.

Parallèlement, a été créée une Commission africaine des Droits de l'Homme et des Peuples, composée de 11 membres, élus par la Conférence des chefs d'Etat et de gouvernement de l'O.U.A., même non parties à la Charte. Malheureusement, ses pouvoirs sont réduits puisqu'elle peut seulement adresser un rapport, le plus souvent confidentiel, à la conférence des chefs d'Etat qui disposent du dernier mot.[102]

Dans la Charte, sont proclamées des libertés fondamentales, reconnues sans aucune dérogation. : égalité de tous devant la loi, non-discrimination, droits à la liberté et à la sécurité, droit à la vie et à l'intégrité physique et moral, respect de la dignité humaine excluant toute forme d'exploitation ou d'avilissement, caractère personnel des peines infligées, non-rétroactivité des peines et droit de tous à accéder à la justice. D'autres droits individuels, dont l'exercice peut toutefois être restreint au nom de l'ordre public et pour le bien commun, sont affirmés : liberté d'aller et venir, d'association et de réunion, liberté d'opinion, et droit à l'information, égalité devant les services publics, et surtout, droit de trouver un asile dans un autre pays en cas de persécutions et interdiction d'expulsions collectives visant des " groupes nationaux, raciaux, ethniques ou religieux "[103].

En ce qui concerne les droits économiques, sociaux et culturels, sont affirmés le droit au travail, le droit à des salaires égaux pour des travaux égaux, le droit à la santé et à l'éducation, le droit à la propriété (auquel il peut être porté atteinte en cas de nécessité publique). L'Etat a, comme responsabilité , de protéger la santé physique et morale de la famille, gardienne de la morale et des valeurs traditionnelles, protéger les femmes et veiller à l'élimination de la discrimination à leur égard, protéger les enfants, les personnes âgées et les handicapés[104].

Enfin, et c'est ce qui fait principalement sa spécificité, la Charte évoque " les droits des peuples ". L'O.U.A. ayant toujours milité pour l'intangibilité des frontières coloniales, le mot peuple désigne des groupes de populations, aussi hétérogènes soient-ils, réunis au sein d'un même ensemble par les anciens colonisateurs. Sont donc proclamés le droit des peuples à la disposition de leurs ressources naturelles, le droit au développement, à un environnement satisfaisant et à la paix (le droit des peuples à l'autodétermination visait l'indépendance des dernières colonies).

Les résultats de cette expérience ne sont pourtant pas très concluants. Les exactions toujours commises en Afrique ces dernières années et l'impossibilité totale de trouver des solutions durables, n'augurent pas d'une très grande communication entre les membres de l'O.U.A. Les mécanismes africains se superposant aux mécanismes mondiaux n'ont pas permis de redresser une situation fort mauvaise des droits de l'homme, même des droits civils et politiques.

Pourtant, l'idée de la régionalisation n'a pas été abandonnée, puisqu'elle est censée promouvoir l'universalité des droits de l'homme. De plus, c'est la seule alternative de la communauté internationale.

Sachant que son combat concerne la reconnaissance de ses spécificités culturelles et historiques, la régionalisation devrait être la solution à la mauvaise volonté chinoise de voir appliquer les droits de l'homme sur son territoire. Pourtant, les choses ne sont pas aussi simples et les résultats de l'instauration de mesures régionales plus qu'incertains. 

2/ La Chine au sein de l'ONU : une action en faveur de la régionalisation

2.1 une action militante

Après la Seconde Guerre Mondiale, la Chine a participé au mouvement des forces progressistes dans le monde et a soutenu l'élaboration et le développement à l'échelle internationale de standards propres aux droits de l'homme. En juin 1950, une lettre fut envoyée à la Fédération Démocratique Internationale des Femmes, dans laquelle les femmes chinoises " protestent contre la persécutions des femmes dans le monde par les parasites impérialistes et les gouvernements réactionnaires qui sont opposés aux droits démocratiques, qui privent le peuple de leurs droits fondamentaux et sont contre la paix. "[105]

Les représentants chinois participèrent également à la conférence internationale pour les droits des jeunes et parlèrent, en mars 53, en faveur du combat des jeunes dans les pays colonisés.

En 1955, la Chine ratifie le communiqué final de la Conférence de Bandung qui " déclare son plein soutien aux principes fondamentaux des droits de l'homme tels qu'ils sont énoncés dans la Charte des Nations Unies et prend note de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme comme but commun de tous les peuples et toutes les Nations "[106].

La participation de la République Populaire de Chine à l'élaboration d'une conception internationale des droits de l'homme s'intensifie après que la Chine ait récupéré son siège aux Nations Unies en 1971 et que le gouvernement maoïste commence à bénéficier d'une reconnaissance internationale (par la France en 1964, par les Etats-Unis en 1972...). Elle se décide à utiliser les droits de l'homme pour promouvoir les intérêts qu'elle partage avec les Nations du Tiers-Monde, de la même façon que les pays capitalistes utilisent cet argument pour promouvoir leurs intérêts. Une des méthodes consistait à faire inscrire dans des documents de l'ONU quelques principes en faveur du Tiers-Monde et de les faire appliquer le plus vite possible. Une autre était d'utiliser les Nations Unies comme un forum de critique des droits de l'homme contre certains pays en particulier, le combat de la RPC étant principalement centré contre l'impérialisme, le colonialisme, le racisme et pour l'indépendance nationale et la souveraineté.

Progressivement, la Chine se mit à participer aux réunions de la Commission des droits de l'homme aux Nations Unies, d'abord comme observateur puis comme membre à part entière (1982). Elle participa, entre autre, à la sous-commission pour la prévention de la discrimination et la protection des minorités, et à des groupes de travail pour les droits des populations indigènes, sur les aspects de la communication concernant les droits de l'homme, le droits des enfants, le droit des travailleurs migrants et le problème de la torture.

Avec d'autres pays du Tiers-Monde, elle promeut un " droit au développement " que l'Assemblée générale des Nations Unies concrétise, en 1986, par une résolution. Elle a également voté pour autoriser l'ONU à enquêter sur les violations des droits de l'homme au Chili et en Afghanistan et des représentants chinois à l'ONU ont dénoncé publiquement Israël, l'Afrique du Sud, ou encore le Vietnam.

2.2 La Chine adhère à certaines conventions

Une fois que la Chine fut définitivement rentrée dans l'ère Deng Xiaoping où ce dernier personnalise sa politique par le célèbre slogan " enrichissez-vous ", elle fut obligée de se soumettre aux forces internationales en réformant son système bancaire, ses douanes, ses communications, son système de priorité intellectuelle ou encore d'autres institutions. Le gouvernement a adopté un code judiciaire pour les affaires criminelles, instauré des lois concernant les litiges administratifs, ou pris encore certaines dispositions relatives aux droits de l'homme. De telles codifications ont permis de prouver à la communauté internationale ses efforts de convergence avec les critères légaux internationaux en matière de droits de l'homme même si la majorité de ces lois étaient déficientes ou non appliquées.

En quelques années, la Chine a rejoint la Convention pour la prévention et la punition du crime de génocide (1983), la Convention relative au statut de réfugiés (1982), le Protocole relatif au statut des réfugiés (1982), la Convention internationale pour l'élimination de toutes formes de discrimination envers les femmes (1980), la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale (1981), la Convention internationale pour la suppression et la punition du crime d'apartheid (1983) et la Convention contre la torture, et autres traitements cruels, inhumains ou dégradants (1986).[107]

En 1984, la déclaration commune sino-britannique sur le régime de Hong Kong, a engagé la Chine à respecter l'application des conventions internationales concernant les droits civils et politiques et les droits économiques, sociaux et culturels sur le territoire de Hong Kong durant 50 ans, à partir de 1997, date du retour de l'île dans le giron chinois. Le tout, bien que la Chine n'ait pas elle-même ratifié ces conventions.

En 1991, quand la République Populaire de Chine a publié son Livre Blanc sur les droits de l'homme, elle avait donc ratifié 7 des 25 principales conventions concernant ce sujet, une de plus que les Etats-Unis à la même époque. Ce Livre Blanc, publié principalement à l'attention des puissances étrangères occidentales et japonaise, marque le début d'une véritable réflexion dans ce domaine. L'idée essentielle tourne autour de l'importance des droits économiques, concept qui souligne, par comparaison, l'aberration du système des démocraties occidentales qui, par exemple, exclut les individus sans emplois.

3/ Vienne 1993 : impact de la Déclaration de Bangkok

3.1 Les conférences préparatoires

A partir de 1990, la Chine a travaillé à l'élaboration de l'agenda de la Conférence Mondiale sur les droits de l'homme qui s'est déroulée du 14 au 25 juin 1993 dans la ville de Vienne. Aux réunions préparatoires régionales asiatiques qui eurent lieu à Bangkok, la Chine gagna la coopération de 38 des 39 pays représentés. Il s'agissait d'établir l'idée que le travail des Nations Unies sur les droits de l'homme devait être guidé par les principes de non-interférence dans les affaires de l'Etat, la non-sélection (que l'ONU ne " s'acharne " pas toujours sur les mêmes pays), la priorité aux droits collectifs, économiques et sociaux, regroupés dans la notion de droit au développement, à la souveraineté nationale et aux particularismes culturels (non-universalité des droits de l'homme). L'Indonésie, la Malaisie et l'Iran furent des alliés de poids. Seul le Japon refusa de se joindre au consensus régional.

De ces réunions préparatoires, il en ressortira une déclaration, la Déclaration de Bangkok, sur le même modèle que la Déclaration de Tunis pour l'Afrique, la Déclaration de San José pour l'Amérique latine et les Caraïbes et la Déclaration du Caire sur les droits de l'homme en terres d'Islam.

La précédente conférence mondiale avait eu lieu à Téhéran en 1968, année du printemps de Prague et de l'apogée de l'antagonisme Est/Ouest. Le contexte de celle de Vienne est radicalement différent : le dernier des grands empires s'est effondré, la Russie qui en a subsisté s'est rapprochée des démocraties occidentales, les régimes à parti unique sont de plus en plus isolés et en situation économique difficile, contrastant avec le développement harmonieux des nouveaux Etats démocratiques.

La conférence de Vienne a rassemblé plus de 7 000 personnes parmi lesquelles les représentants de plus de 170 Etats et de 800 ONG. La tenue d'une nouvelle conférence sur les droits de l'homme fut décidée à la fin de la Guerre Froide. A ce moment précis, la communauté internationale a jugé opportun d'organiser une réunion mondiale afin de faire le point sur les progrès accomplis en matière de droits de l'homme.

La situation était vraiment nouvelle dans le sens où les antagonismes n'étaient plus entre l'Est et l'Ouest mais clairement entre le Nord et le Sud. Or, les deux positions apparaissaient comme inconciliables : l'universalité opposé aux particularismes régionaux, l'interaction et l'indivisibilité de l'ensemble des droits de l'homme, l'interdépendance du droit au développement et des droits civils et politiques, la menace du terrorisme, les procédures d'application, de surveillance et de prévention et la consolidation des mécanismes mis en œuvre par l'ONU.

Les théoriciens afro-asiatiques ont toujours affirmé que la Déclaration Universelle ayant été adoptée avant la décolonisation, il convenait, selon eux, de modifier des normes jusque là universellement acceptées sur les droits de l'homme en prenant en compte les différentes valeurs religieuses, historiques et culturelles. A l'opposé, les militants des droits de l'homme craignaient que certaines modifications entraînent l'écroulement des normes et principes admis alors. D'où l'impasse entre les deux sur le sujet.

3.2 Déclaration de Bangkok : reconnaissance de la spécificité asiatique

La Déclaration de Bangkok se fait encore l'écho de ces préoccupations : " si les droits de l'homme sont, par nature, universels, ils doivent être envisagés dans le contexte du processus dynamique et évolutif de fixation des normes internationales, en ayant à l'esprit l'importance des particularismes nationaux et régionaux comme des divers contextes historiques, culturels et religieux. "[108]

La Déclaration des ONG, elle aussi rédigée à Bangkok, ira plus loin dans le compromis : " les différentes cultures replacées dans une perspective pluraliste sont riches d'enseignement ; chacune apporte une leçon d'humanité utile pour approfondir le respect des droits de l'homme... Les principes universels des droits de l'homme s'enracinent dans un grand nombre de cultures... Tout en prônant le pluralisme culturel, nous ne pouvons tolérer les pratiques culturelles portant atteinte aux droits de l'homme universellement acceptés, y compris aux droits de la femme... "[109].

Finalement, le document final retint un texte de compromis, après que le groupe asiatique se soit opposé au groupe occidental pour réclamer que tous les droits de l'homme soient liés entre eux et interdépendants et que l'on tienne compte, pour renforcer l'universalité des droits humains, des particularismes régionaux et nationaux. Voici donc le texte du paragraphe 5 : " Tous les droits de l`homme sont universels, indissociables, interdépendants et intimement liés. La communauté internationale doit traiter des droits de l'homme globalement, de manière équitable et équilibrée, sur un pied d'égalité et en leur accordant la même importance. S'il convient de ne pas perdre de vue l'importance des particularismes nationaux et régionaux et la diversité historique, culturelle et religieuse, il est du devoir des Etats, quel qu'en soit le système politique, économique et culturel de promouvoir et de protéger tous les droits de l'homme et toutes les libertés fondamentales. "[110]

Le Secrétaire général de la Conférence mondiale des droits de l'homme, Ibrahima Fall trouve ce texte particulièrement positif et souligne que la relative aisance avec laquelle cette formulation fut acceptée démontre un esprit réel de compromis et confirme que " tous les débats sur les droits de l'homme, lorsqu'on les aborde avec générosité et discernement, peuvent déboucher sur un accord consensuel. "[111]

On peut être amené à douter quelque peu de ce jugement un peu trop optimiste. Il ne s'agit, après tout que des mots d'un texte et même si ces mots ne sont pas vides de sens, l'histoire des Nations Unies nous a montré qu'ils étaient fort peu respectés, surtout par ceux qui les ont ratifiés. De plus, entre les mots sur le papier et une application sur le terrain, la marge est grande et toutes les déviations sont possibles. Il est évident que l'un des buts de ces forums de négociations de l'ONU est de calmer le jeu au niveau international et de se refaire une " virginité morale ". Si l'on ne veut pas être mis au ban des négociations internationales, il faut y participer. Cela fait partie de la diplomatie chinoise d'être présente partout où son comportement pourrait être jugé, sachant que sa seule présence peut réfréner bien des " rancœurs ".

4/ Des alliés de poids en Asie

4.1 Lee Kuan Yew ou le modèle autoritaire

Dans son combat pour la régionalisation, la Chine est fortement soutenue par ses voisins asiatiques et principalement par la Malaisie et Singapour, tous deux partisans d'un développement basé sur les spécificités asiatiques. On peut citer le célèbre article de Lee Kuan Yew (ancien dirigeant de Singapour mais qui garde une influence prépondérante sur les décisions politiques de son pays), qui a donné une interview à un journaliste de Foreign Affairs en 1994[112]. Cet article a eu d'autant plus de poids que Lee est un homme politique qui bénéficie d'une excellente réputation auprès des Américains, Kissinger en a fait l'éloge et, avant lui, Nixon.

Son but n'est pas de juger les insuffisances de la société américaine mais il ne veut pas qu'un pays puisse imposer son système de fonctionnement à des sociétés qui ne sont pas en mesure de l'intégrer. Lee se dit admirateur de la liberté américaine mais il en rejette les manifestations extrêmes : la drogue, les armes, les crimes, le vagabondage, les comportements indécents en publics... Il reproche au gouvernement d'accorder trop d'importance à l'individu et de le laisser faire tout ce qu'il désire sans limite ou presque. Aux Etats-Unis, l'idée de l'inviolabilité de l'individu a été érigée en dogme et l'érosion de la base morale de la société américaine ainsi que la diminution de la responsabilité individuelle ne peuvent qu'aggraver cette situation déjà explosive. Lee constate que les Occidentaux en général ont abandonné toute volonté d'élaborer une base éthique pour la société, persuadés que tous les problèmes sont solvables par un bon gouvernement. C'est ce qui fait toute la différence avec les pays asiatiques qui préfèrent privilégier le rôle de la famille : " Le chef du gouvernement n'essaie pas de prodiguer à l'homme ce que la famille lui prodigue en mieux. "[113 ]

Lee ne pense pas pour autant qu'il puisse exister un modèle asiatique à proprement parler mais, ces sociétés sont indéniablement différentes de celles des Occidentaux. L'homme a besoin d'une notion solide du bien et du mal et c'est le rôle de la famille de diffuser ces valeurs. Pour illustrer son propos, Lee utilise un proverbe chinois qui dit : " Xiushen qijia zhiguo pingtianxia " que l'on pourrait traduire littéralement comme ceci : " garde toi et rends toi utile, prends soin de ta famille, veille sur ton pays et la paix sera sur terre. "

Historiquement, les gouvernements se sont succédés en Asie comme dans les autres pays du monde mais cette croyance dans le rôle essentiel de la famille a subsisté envers et contre tout. La Chine, par exemple, a connu de nombreux bouleversements politiques au cours de son histoire mais les valeurs de la famille sont restées essentielles, même au plus fort de la Révolution culturelle. Dans les crises ultimes, les gouvernements ne peuvent rien, mais les relations humaines subsistent et le contexte familial augmente les chances de survie de ces membres. En Occident, les gouvernements disent " donnez-moi un mandat et je résous tous vos problèmes ", ce raisonnement est à la fois trompeur et dangereux puisqu'il déresponsabilise l'individu. On ne règle pas les problèmes de la société par le haut et grâce à une formule magique. L'amélioration de la situation sociale ne peut passer que par un développement de l'éducation et par un travail en profondeur au niveau des gens, de leurs contextes de vie, de leur milieu familial. Certes, les gouvernements peuvent créer des environnements dans lesquels les personnes vivent heureuses, peuvent s'exprimer et s'épanouir, mais, au final, c'est ce que ces gens font de leur vie qui conditionne échec ou succès économique. Les Asiatiques ont cette chance de posséder une base culturelle solide qui comprend la loyauté, le respect, la persévérance, l'éducation...Bien sûr, les pays asiatiques se sont inspirés des modèles de développement occidentaux (à ce propos, les Asiatiques ont très bien intégré les valeurs économiques occidentales, alors pourquoi désespérer de les voir intégrer le reste ?). Ceci dit, Lee se déclare bien incapable de dire ce qu'il adviendra de ces pays lorsqu'ils auront atteint le niveau de développement du Japon. Il est plus que probable que le système de gouvernement changera en Chine, en Corée, au Vietnam, il change actuellement à Singapour et à Taiwan mais il n'évoluera pas comme celui des Etats-Unis, de la France ou de la Grande-Bretagne.

Les Asiatiques sont toujours à la recherche du modèle idéal mais il est évident que ne sera pas celui des Occidentaux : " Soyons francs, si nous n'avions pas eu les points forts de l'Ouest pour nous guider, nous ne serions pas sortis du sous-développement. Nous aurions une économie sous-développée dans une société sous-développée. Mais, nous ne voulons pas tout accepter de l'Ouest. "[114]

En conclusion, Lee Kuan Yew constate que tout ce qui touche aux différences culturelles n'est pas " politiquement correct ", alors on préfère éluder le problème et refuser de voir la réalité des choses en supposant que la situation changera d'elle-même : " Savoir si ces sociétés peuvent préserver leurs valeurs essentielles et réussir cette transition, est un problème qu'elles seules peuvent résoudre. Ce n'est pas quelque chose que les Américains peuvent régler à leur place. Par conséquent, vous trouverez de nombreuses personnes réfractaires à l'idée qu'ils ont été occidentalisés. Modernisés, oui, dans le sens où ils ont accepté la fatalité du progrès scientifique et technique et ses conséquences dans la vie de tous les jours. "

4.2 Mahatir : " pour un meilleur partage des pouvoirs "

On peut également citer le discours prononcé par Mahatir bin Mohamad à la conférence internationale sur un réexamen de la notion des droits de l'homme, à l'hôtel Legend de Kuala Lumpur, le 6 décembre 1994[115].

Se basant sur les circonstances historiques de la colonisation et ses contradictions par rapport à la rédaction de la Charte des Nations Unies, il souligne le fait que les forces économiques, les médias occidentaux et les organisation non-gouvernementales ont pris le relais là où les gouvernements coloniaux s'étaient arrêtés. Les Nations Unies peuvent parler " d'égalité des droits... des nations, grandes et petites " mais il n'en est pas moins vrai que les grandes nations sont plus égales que les petites. Mahatir estime que les pays en développement ne peuvent choisir leur système politique, ne peuvent que pratiquer les formes libérales prescrites par l'Ouest et " sont continuellement harcelés par les pressions économiques qui peuvent prendre la forme d'un retrait de l'aide et des prêts, par des critiques malveillantes et une désinformation volontaire des médias occidentaux et par des campagnes orchestrées par les ONG occidentales, qui financent parfois des groupes de pression financiers à l'intérieur du pays afin de gêner un gouvernement qu'ils qualifient d'antidémocratique. "[116]

Il reproche également aux Occidentaux de pousser les populations à renverser leurs gouvernements au nom de la liberté et de la démocratie mais de ne pas les aider quand ces populations se trouvent dans des situations difficiles. Il prend l'exemple des Kurdes d'Irak, exhortés à s'affranchir du régime de Saddam Hussein pour établir leur propre nation. Lorsque les Kurdes se sont rebellés, après que les Occidentaux eurent chassé les Irakiens du Koweït, ils n'ont reçu aucune aide, à part quelques articles enthousiastes dans la presse occidentale. Ainsi, la rébellion a été irrémédiablement écrasée et les démocrates occidentaux se sont contentés de regarder sans intervenir. Est-il donc si étonnant que de nombreux pays soient méfiants à l'égard du système libéral prôné par les démocrates occidentaux quand il est aussi évident qu'ils ne daignent agir que quand leurs intérêts sont en jeu ? Il développe également le rôle ambigu des puissances occidentales dans le conflit en ex-Yougoslavie, puissances qui condamnent des gouvernements pour des violations mineures des droits de l'homme alors qu'ils sont prêts à laisser commettre les violations les plus brutales quand leurs intérêts prédominent.

Mahatir réclame à grands cris un meilleur partage des pouvoirs et des décisions dans les organisations internationales. " Cette conférence traite des droits de l'homme. Si, en effet, les droits de l'homme ont souvent été définis et qu'il ne reste plus qu'à les accepter, alors je ne pense pas qu'une conférence soit nécessaire. De toute évidence, puisque vous avez organisé votre conférence, vous pensez que les droits de l'homme ont besoin d'être discutés, définis ou redéfinis et promus. (...) Sachant que nulle personne, nul pays, nul peuple et nulle civilisation n'a le droit de se proclamer détenteur du monopole de la sagesse en ce qui concerne le contenu des droits de l'homme, chacun, y compris la " poignée d'Asiatiques ", doit avoir le droit de faire des suggestions et de contribuer à l'élaboration de nouveaux ensembles de valeurs qui pourront aider à résoudre certains des problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui. "[117]

5/ Les prémices d'une régionalisation en Asie

5.1 Une absence d'organismes politiques régionaux

Que ce soit aux Etats-Unis, en Europe ou en Afrique, la régionalisation des droits de l'homme existe donc déjà depuis plusieurs années, et ce grâce à la création d'organismes régionaux ou nationaux chargés de travailler en collaboration avec les institutions internationales, c'est-à-dire le Comité des Nations Unies pour les droits de l'homme (1946) et les sous-commissions qui en dépendent. Il existe déjà la Commission Européenne des Droits de l'Homme et la Cour Européenne des Droits de l'Homme ; la Commission et la Cour Interaméricaine des Droits de l'Homme (1959) et la Commission Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples (1981). A la base, par le biais de services consultatifs et d'activités d'assistance technique, le Centre des droits de l'homme est censé promouvoir ces droits à un niveau régional notamment par l'échange d'informations et d'expériences : cours de formation, séminaires, ateliers, bourses d'études, avis d'experts juridique, assistance au développement, renforcement des institutions nationales et assistance électorale. De plus, tous les documents sur les droits de l'homme sont distribués aux institutions nationales et régionales qui s'occupent des droits de l'homme, aux institutions universitaires et de recherche, aux médias, aux ONG et aux particuliers intéressés par le sujet[118].

Voilà pour la théorie, mais si l'Asie et le Pacifique sont le siège de nombreuses organisations économiques régionales (réunissant les pays producteurs de certaines matières premières comme l'étain, le caoutchouc naturel, le bois tropical...), avec de nombreux organes subsidiaires et techniques dont certains jouent un très grand rôle (Association Sud-Asiatique de Coopération Régionale ; Association des Nations du Sud-Est ; Coopération Economique des pays de l'Est et du Pacifique ; Commission Economique et Sociale des Nations Unies pour l'Asie et le Pacifique), les institutions politiquement importantes sont relativement peu nombreuses et il n'existe aucune infrastructure intergouvernementale officielle dans le domaine des droits de l'homme, bien que cette question ait fait l'objet de négociations continues. Dans sa résolution 1993/57, du 9 mars 1993, intitulée " arrangements régionaux pour la promotion et la protection des droits de l'homme dans la région de l'Asie et du Pacifique "[119], la Commission des Droits de l'Homme a prié le Secrétaire général d'assurer une transmission continue des informations sur les droits de l'homme à la bibliothèque de la Commission Economique et Sociale pour l'Asie et le Pacifique (CESAP) et de motiver tous les pays membres ou associés à cette commission de l'utiliser au mieux comme centre d'information. La Commission des Droits de l'Homme a également demandé aux gouvernements de tous les Etats de cette région d'organiser, dans le cadre du programme de services consultatifs et d'assistance technique pour la promotion et la protection des droits de l'homme, des cours de formation au niveau national, à l'intention des fonctionnaires intéressés, sur l'application des normes internationales relatives aux droits de l'homme et l'expérience des organes internationaux compétents. Elle a aussi encouragé tous les Etats de la région à envisager de ratifier les divers instruments internationaux relatifs aux droits de l'homme ou d'y adhérer.

5.2 Une mauvaise volonté des pays asiatiques ?

Pourquoi, jusqu'à maintenant, l'Asie ne bénéficie-t-elle pas d'un mécanisme intergouvernemental travaillant sur les droits de l'homme ? Probablement parce que les différents pays qui la composent n'ont jamais pu se mettre d'accord sur ce sujet qui, somme toute, ne les intéresse pas plus que cela. Ou alors, parce qu'ils refusent de suivre la politique de l'ONU en la matière tant que n'avait pas été clairement reconnue l'importance du contexte historico-politico-socio-culturel.

En tout cas, la résolution 1993/57 ne déclenche pas un enthousiasme débordant et la note du Centre pour les droits de l'homme, priant les pays asiatiques de faire connaître leurs vues sur la mise en œuvre de ladite résolution, n'avait reçu, 6 mois plus tard que les réponses du Cambodge et de la Chine. Cette dernière réaffirma avoir toujours souscrit et participé aux différentes activités tendant à promouvoir les droits de l'homme, mais le gouvernement chinois considère " qu'il n'existe pas de modèle prescrit pour chaque mécanisme régional en matière de droits de l'homme. Les réalités de la région doivent être prises en compte pour développer la coopération internationale dans le domaine des droits de l'homme et concevoir les arrangements régionaux visant à assurer le respect et la promotion de ces droits, les pratiques des autres régions ne devant pas être suivies aveuglement. (...) Que la mise en place d'un mécanisme régional dans le domaine des droits de l'homme doit répondre en tous points aux vœux de tous les pays de la région et être décidé par tous les gouvernements au moyen, de consultations. Dans le cadre de ce processus, les pressions exercées de l'extérieur pour imposer tel ou tel point de vue à d'autres ne peut qu'avoir des effets négatifs. Cette adaptation régionale doit être longuement et soigneusement préparée et se faire progressivement, en évitant toute hâte superflue. Dans la région Asie-Pacifique, tous les pays peuvent continuer à développer leurs échanges et leur coopération sur la base des principes du respect mutuel et de l'égalité réelle, et créer les conditions propices à la protection des droits de l'homme au niveau régional grâce à des contacts avec les pays extérieurs à la région et les organismes des Nations Unies concernées. "[120]

Il apparaît clairement que la Chine cherche à gagner du temps sur le sujet. En insistant autant sur la longueur et la profondeur du projet, elle anticipe et désamorce, pour un moment, toutes les déclarations mettant en cause sa bonne volonté. Le monde ne s'est pas fait en un jour, les droits de l'homme en Asie non plus, mais la communauté internationale peut compter sur l'entière collaboration de la Chine à cette " grande œuvre ".

La Chine se retrouve devant la situation suivante : elle s'est battue pour une reconnaissance des spécificités culturelles et a obtenu satisfaction par l'intermédiaire de la Déclaration de Bangkok. Elle a toujours revendiqué une application régionale des droits de l'homme et a participé à toutes les négociations concernant le sujet mais ne serait pas contre le fait que les choses traînent en longueur. En effet, la Chine n'a aucun intérêt à perdre trop vite son alibi culturel. Elle est d'autant plus aidée dans sa tâche que l'on constate une indifférence certaine des pays occidentaux vis-à-vis de la problématique culturelle. Tant que ce sujet sera tabou, des pays comme la Chine pourront aisément se protéger des ingérences extérieures.

Chapitre II : Une indifférence marquée à la problématique culturelle

Comme il n'est plus possible d'ignorer l'argument du relativisme culturel puisque la majorité des pays non-occidentaux l'utilisent dans le but de freiner les applications des décisions de l'ONU, cette dernière se devait d'ignorer ses réticences et d'agir dans la voie de la reconnaissance des spécificités culturelles si elle ne voulait pas subir les conséquences de son indifférence. Mais la régionalisation pose de nombreux problèmes. Il s'agit essentiellement de l'angoisse d'une mauvaise coexistence entre le niveau de coopération internationale et le niveau de coopération régional. En fait, les situations évoluent constamment, au gré des intentions des Etats membres. Le principal danger qui peut effectivement survenir est " l'utilisation des organisations régionales comme un moyen permettant de mettre en cause les fondements, les principes qui sous-entendent les organisations universelles avec un risque de " fragmentation " du droit international "[121]. Les auteurs de cet ouvrage sur les organisations internationales à vocation régionale soulignent que ce risque exprime toute la nuance qui existe entre le mot " spécificité " et le mot " particularisme ". C'est-à-dire que les gouvernements ne font pas toujours (ou ne veulent pas faire) la différence entre ce qui est propre à leur histoire et à leur culture et cette attitude qui consiste à conserver son autonomie par rapport à l'ensemble dont ils font partis en maintenant et insistant sur leurs caractères particuliers originaux. Dès lors, l'enjeu réside dans la capacité des Etats à maintenir un niveau minimal de convergence, à mieux intégrer les groupements privés, à renforcer la coopération dans les domaines fondamentaux, tel l'environnement, qui échappent au seul traitement national. Les organisations régionales peuvent jouer un rôle de grande importance si elles ne se " débranchent " pas de leurs grandes sœurs internationales dont elles sont censées suivre l'exemple. Pas question de faire cavalier seul dans une région sans risquer de fragmenter encore plus un monde déjà bien fissuré dans ses bases.

1/La mission du Haut Commissariat aux droits de l'homme

1.1 Une nouvelle structure pour les droits de l'homme

Ainsi, suite à la conférence de Vienne où les spécificités culturelles furent officiellement reconnues et dans le but de coordonner organismes et institutions (de plus en plus nombreux) concernant les droits de l'homme et de leur offrir une nouvelle crédibilité internationale, l'Assemblée générale des Nations Unies a décidé de créer le poste de Haut Commissaire aux droits de l'homme. Ce dernier est nommé par le Secrétaire général, sous réserve de l'approbation de l'Assemblée, pour un mandat de 4 ans renouvelable une fois. Lors de chaque nomination, il sera tenu compte de l'alternance géographique et il devra exercer les fonctions suivantes : promouvoir et protéger la jouissance effective, par tous, de tous les droits civils, culturels, politiques, économiques et sociaux ; exécuter les tâches qui lui seront assignées par les organismes compétents des Nations Unies dans le domaine des droits de l'homme ; promouvoir et protéger la réalisation du droit au développement ; dispenser des services consultatifs et apporter une assistance technique et financière, par l'intermédiaire du Centre pour les droits de l'homme ou autres institutions spécialisées ; coordonner les programmes des Nations Unies relatifs à l'éducation et à l'information dans le domaine des droits de l'homme ; engager un dialogue avec tous les gouvernements ; rationaliser, adapter, renforcer et simplifier les mécanismes des Nations Unies dans le domaine des droits de l'homme afin d'en améliorer l'efficacité et la productivité...[122]

Le Haut Commissaire doit rendre compte tous les ans de son activité et son siège se trouve à Genève.

1.2 Un rôle ambigu

Deux mois après cette décision historique, l'Assemblée a élu à l'unanimité Monsieur Ayala Lasso, ancien ministre des Affaires Etrangères de l'Equateur, représentant permanent de son pays à l'ONU jusqu'à sa nomination.

Juste après sa promotion, ce dernier répond aux questions d'un journaliste de Chronique de l'ONU[123] à propos de son nouveau poste :

A la question : " L'assemblée générale vous a demandé de tenir compte des traditions culturelles et religieuses de chaque Etat et de les respecter. Comment allez-vous faire cela tout en appliquant à tous des normes égales ? Comment allez-vous faire lorsque les coutumes d'un Etat ne respectent pas les droits fondamentaux ? ", Mr Lasso répond : " Je pense que les droits de l'homme, comme le mentionne la résolution, sont universels, indivisibles, interdépendants. Cela signifie qu'il existe certaines normes de droits de l'homme qui se trouvent dans la conscience de chacun. En même temps, la résolution dit que bien qu'il faille tenir compte des particularités régionales et nationales, il incombe aux Etats -quels que soient leurs systèmes économique, social ou politique- de promouvoir et de protéger les droits de l'homme. J'aurais la tâche difficile d'étudier ces particularités. Mais je pense que ma réponse consistera à élever le niveau des droits de l'homme, de faire progresser leur universalité. Et, pour y parvenir, je regarderai au-delà d'elles pour atteindre mon but, élever le niveau des droits de l'homme de façon permanente. "

Ce discours soulève plusieurs question :

* Où est la nouveauté d'un tel discours ? Etait-il utile de créer un nouveau poste, alourdissant encore plus une structure déjà envahissante, pour ne pas progresser dans la problématique des droits de l'homme ?

* Que devient le souci d'intégrer les différences culturelles dans la problématique de l'application universelle des droits de l'homme ? Monsieur Lasso se contente de paraphraser la question du journaliste mais n'apporte aucune piste, aucun élément de réponse sur ce sujet, pourtant au centre de sa nomination.

* Cela veut-il dire que les personnalités de l'ONU, chargée de trouver des réponses sur ce sujet, n'ont aucune idée des solutions à apporter à ce problème ?

* Existe-t-il une réelle volonté de résoudre cette difficulté ? Ne serait-ce pas plus facile d'ignorer effectivement la dimension culturelle des droits de l'homme afin de rester braqué sur une vision unique et universelle de ces droits, et ce en attendant que les mentalités changent (en supposant, bien sûr, qu'elles changent dans le bon sens) ?

* Existe-t-il vraiment une volonté d'affronter le dilemme du respect culturel face au respect des droits de l'homme ?

1.3 Un défi pour le XXIe siècle

La dimension culturelle dans les relations internationales n'a jamais bénéficié d'un grand intérêt de la part des intellectuels spécialisés dans ce domaine. On pourrait citer les tentatives d'Edward Hall, mais il reste très isolé et ses ouvrages parlent essentiellement des relations entre les Etats-Unis et l'Allemagne et le Japon. Pourtant, c'est le facteur culturel qui est souvent au cœur des conflits interétatiques.

Il est indéniable qu'il existe une certaine angoisse à confronter les cultures et à essayer de les comprendre. C'est une démarche essentielle pour le respect de l'autre mais cela demande un énorme investissement d'attention , de compréhension et de temps. De plus, c'est un exercice difficile étant donné la démarche psychologique indispensable à effectuer : pouvoir mettre entre parenthèses ses propres modes de fonctionnement et de raisonnement n'est certes pas une chose aisée. Mais, de nos jours, qui veut faire cet effort ? N'est-il pas plus facile de juger plutôt que de comprendre ? La menace du XXIe siècle, c'est l'intolérance, le refus de voir l'Autre, de comprendre et d'accepter ses différences. Et même si parfois l'approbation est impossible, la tolérance ne serait-elle pas une alternative honorable ?

Ce qui est cruel, c'est de constater que l'organisme chargé de faire régner la paix dans le monde, celui qui prône l'amour et la compréhension de l'autre, celui qui cherche à promouvoir les droits de l'homme dans tous les pays du monde, ne fait pas lui-même l'effort d'accorder à la dimension culturelle la place qui lui revient dans le débat.

Comme le disait Boutros Boutros-Ghali, dans une interview au Jerusalem Post, le 4 août 1993, " il est impossible d'imposer, d'en haut, des solutions. Il est tout aussi vain de proposer la mise en place de bureaucraties, de forums permanents, de nouvelles procédures. Aussi admirables et bien attentionnées qu'ils soient, ils ne feraient que susciter mécontentement et résistance à l'heure où tous aspirent au libéralisme et à la liberté d'action. Les temps sont au dialogue... "[124]

Le Secrétaire général de l'ONU résume parfaitement la situation, pourtant l'action même de l'ONU contredit ce raisonnement : les structures s'alourdissent, et le dialogue reste quasi-inexistant : les différences culturelles ne sont toujours pas prises en compte lors des débats sur l'application des droits de l'homme. Il devrait pourtant être possible d'aborder ce sujet sans tomber dans les extrêmes des discours justifiant la non-application des droits de l'homme. Voilà où se situe le problème : par peur de se faire accuser de ne pas respecter les droits de l'homme ou de nier leur universalité, on refuse tout dialogue sur les différences culturelles. Parce qu'il est vrai que l'on ne peut pas tout accepter d'une culture, on préfère ne pas avoir à faire de choix du tout

2/ Le " choc des civilisations "

Autre preuve que ce sujet est très sensible, le tollé de réactions contre l'article de Samuel P. Huntington, intitulé " le choc des civilisations "[125]. Cet universitaire américain, mondialement reconnu pour la qualité de ses analyses, fut accusé de tous les maux et de toutes les intentions et une dizaine d'articles furent écrits par la suite pour contredire ses prévisions, la plupart de ses détracteurs insistant sur le fait que l'on ne peut pas accepter une vision aussi apocalyptique de la situation internationale.

2.1 Les conflits culturels

Selon Huntington, les grandes causes de division de l'humanité et les principales sources de conflit de demain seront culturelles : le " choc des civilisations " dominera la politique mondiale. En effet, de nos jours, les civilisations non-occidentales ne sont plus de simples objets de l'histoire à la merci du colonialisme occidental mais des acteurs à part entière de la vie internationale et ces nouveaux protagonistes donnent mouvement et forme à l'histoire. Maintenant que la Guerre froide n'est plus qu'un vieux souvenir, le partage du monde en trois zones bien distinctes (premier, second et Tiers-Monde) ne colle plus à la réalité. Il serait donc, aujourd'hui, plus intéressant de regrouper les pays par référence à leur civilisation et à leur culture plutôt qu'à leur système politique ou économique. L'auteur définit la civilisation comme " la forme la plus élevée de regroupement par la culture et le facteur d'identité culturelle le plus large qui caractérise le genre humain, indépendamment de ce qui le distingue des autres espèces. Elle se définit par des éléments objectifs communs comme la langue, l'histoire, la religion, les coutumes et les institutions qui la composent et par le processus subjectif d'identification de ceux qui la partagent. "

Il ne resterait que 7 civilisations majeures : occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, hindouiste, slave-orthodoxe et latino-américaine (la civilisation africaine ne jouant un rôle que très modéré, elle n'est pas prise en compte par l'auteur, mais il reconnaît qu'elle pourra, un jour, jouer le rôle de la huitième civilisation).

Si conflits il y a , ils auront lieu le long des lignes de fracture culturelle qui séparent les civilisations. Il s'avère, d'ailleurs, que les conflits les plus longs et les plus violents de l'histoire ont été causés par des différences culturelles entre civilisations. Comme le monde se fait de plus en plus petit de part le développement des relations et contacts entre Etats, la conscience des civilisations s'intensifient en réaction. Cette prise de conscience peut aller jusqu'au repli sur la religion, se transformant ainsi en mouvement fondamentaliste.

La résolution des conflits devient de plus en plus difficile car les données ont changé : quand les conflits étaient sociaux ou idéologiques (pendant la guerre froide), la question était " de quel côté êtes-vous ? ". Dans les conflits de civilisations, la question est " qui êtes-vous ? " et la réponse à cette donnée n'est pas modifiable.

Dans sa volonté de garder la prééminence au niveau militaire, économique, idéologique, l'Occident favorise l'apparition de contre-réactions de la part des autres civilisations et comme la base idéologique n'est plus un ciment assez solide d'union, les gouvernement font appels à des éléments communs de civilisation. Le tout étant parfois renforcé par des sphères économiques communes (la RPC, Taiwan, Hong Kong et Singapour font partis de la même sphère économique et culturelle ; le Japon en est absent, car c'est une sphère de civilisation à part entière).

En fait, le " choc des civilisations " peut aussi bien avoir lieu au niveau des groupes, le long des fractures entre civilisations (prise de territoires) qu'au niveau international où des Etats appartenant à des civilisations différentes peuvent se disputer pour le contrôle des Organisations Internationales en s'efforçant de promouvoir leurs propres valeurs politiques et religieuses. Pour Deng Xiaoping, " une nouvelle Guerre Froide est en route ".

2.2 La civilisation : une nouvelle quête d'identité

Les Etats, dépassant le ralliement politique et idéologique vont probablement faire plus souvent appel à des arguments de civilisation, comme Saddam Hussein qui a renié le nationalisme arabe pour faire appel à l'Islam et à la guerre sainte.

Huntington continue en analysant le rôle actuel de l'Occident : il est au maximum de sa puissance par rapport aux autres civilisations : la sécurité et la politique sont dirigées par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France. L'économie est menée par les Etats-Unis, l'Allemagne et le Japon. Ces seuls pays représentent, aujourd'hui, la " communauté mondiale ". L'Occident utilise également les institutions internationales, sa puissance militaire, ses ressources économiques pour gérer le monde, maintenir sa prééminence et promouvoir ses valeurs économiques et politiques. Pourtant, on ne peut nier que si le modèle occidental a déteint sur une bonne partie du monde, certains concepts ne sont toujours pas intégrés : il s'agit de l'individualisme, du libéralisme, du constitutionalisme, des droits de l'homme, de l'égalité, de la liberté, du règne de la loi, de la démocratie, du libre marché, de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ces concepts se heurtent de plein fouet aux civilisations et cultures musulmane, confucéenne, japonaise, hindouiste, bouddhiste ou orthodoxe.

Cette volonté d'imposer des valeurs peu partagées de part le monde, provoque une réaction contraire de rejet et de fondamentalisme. L'idée même qu'il puisse exister une civilisation universelle est une idée occidentale, opposée au particularisme de la plupart des sociétés asiatiques (" les valeurs les plus importantes en Occident sont les moins importantes dans le reste du monde "[126]).


2.3 Résistance à l'Occident

Face à l'Occident et à sa politique , il existe trois solutions :

* Une politique d'isolement de la société à toute corruption occidentale : solution de plus en plus difficile à appliquer étant donné la mondialisation des échanges. Les pays qui mettent en œuvre une telle politique d'autarcie se condamnent à une mort lente. On peut penser à l'Albanie ou à la Corée du Nord.

* Un ralliement à la communauté mondiale en acceptant tout : c'est le cas de la plupart des pays africains et, dans une moindre mesure, des anciens pays de l'Est.

* Opposer une force égale en développant sa propre puissance économique et militaire et une coopération avec d'autres sociétés non-occidentales. Se moderniser sans s'occidentaliser. Ce fut la politique de Deng Xiaoping pour la Chine, même si le résultat n'est pas forcément convaincant.

Les pays à risque sont ceux ayant sur leur sol plusieurs peuples venant de civilisations différentes : on pense à la Russie, au Mexique...

Quels sont les hypothèses soulevées par cet article ?

Tout d'abord, que les différences entre civilisations sont réelles et importantes. Ce n'est pas en abolissant ces différences que nous ferons disparaître les conflits de la surface de la terre. Ensuite, tant que le sentiment d'appartenir à une civilisation sera aussi fort, les conflits entre civilisations remplaceront les conflits idéologiques. Enfin, il parait maintenant très clair que l'axe des relations internationales aujourd'hui, c'est l'Occident contre le reste du monde.

Pour conclure, Huntington donne un conseil aux puissances occidentales : elles ont, à court terme, tout intérêt à développer la coopération et l'unité à l'intérieur de la civilisation qu'elles représentent, à incorporer les pays dont les civilisations sont les plus proches (Amérique latine, Europe de l'Est), à garder de bonnes relations avec la Russie et le Japon et exploiter les différences et les conflits entre Etats confucéens et musulmans. Elles devront, à long terme, parvenir à une meilleur compréhension des convictions religieuses et des philosophies de base des autres civilisations.

" Ce que l'avenir nous réserve, ce n'est pas une civilisation universelle, mais un monde formé de civilisations différentes dont chacune devra apprendre à coexister avec les autres ".

On peut effectivement trouver qu'Huntington a une vision assez pessimiste du futur, mais n'est-ce pas plutôt du réalisme ? N'est-il pas un des seuls à dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas ? Connaissant le contexte américain actuel où parler de ce qui touche aux différences culturelles n'est pas politiquement correct (lire l'ouvrage d'Edward Behr, " Une Amérique qui fait peur "[127] sur les situations extrêmes résultant de l'instauration, par Carter, de quotas ethniques dans toutes les administrations), il n'est pas étonnant que cet article ait soulevé un tollé de protestations de la part des intellectuels américains. Comment ose-t'il remettre en cause la prééminence de l'Occident et de ses valeurs, alors que la situation actuelle prouve que la culture occidentale a imprégné le reste du monde ? N'est-ce pas la preuve que ces revendications identitaires ne sont qu'une ultime réaction avant la reddition ?

Non, la situation n'est pas aussi claire que cela et persister dans le mépris des différences culturelles ne pourra que provoquer de dangereuses conséquences à terme.

La civilisation chinoise est l'une des civilisations regroupant la plus grande population. Nous avons vu que ses spécificités étaient nombreuses et justifiées par une longue histoire et une culture d'une grande richesse. Il sera tout à fait impossible d'appliquer, en Chine, quelque chose qui ressemble un tant soit peu aux droits de l'homme si l'on s'obstine dans la politique mise en place actuellement par les instances internationales. Il est tout à fait impossible d'intégrer, de force, des principes et des notions dans un pays dont on ne cherche même pas à comprendre le mode de fonctionnement. 

3/ Le rôle des ONG

3.1 De nouveaux acteurs sur la scène internationale

Quelles sont les alternatives à cette situation explosive ? Si les organisations internationales et régionales sont impuissantes à faire appliquer les directives de l'ONU, les organisations non gouvernementales (ONG) pourront peut-être combler leurs carences. En 1975, la Conférence pour la Sécurité et la Coopération en Europe (CSCE), à Helsinki, donne une nouvelle impulsion aux mouvements pour les droits de l'homme grâce à la rédaction d'une " troisième corbeille " consacré à ces droits. Cela a permis, entre autres, la création de nombreuses ONG spécialisées. Ainsi, les ONG sont devenues, au cours des dernières décennies des acteurs influents sur la scène internationale, par leur action concrète sur le terrain laissé vacant par les Etats ou les pouvoirs locaux, ou comme partenaires des organisations ou des Etats. Elles participent ainsi concrètement à l'évolution du droit international. Multiples et variées, elles essaient de faire valoir leur travail, tout en coopérant avec les Etats et les organisations internationales, qu'elles soient gouvernementales ou régionales.

En fait, tandis que les entités étatiques voient leur liberté d'action limitée par des normes internationales ou des règles internes, les ONG, de part leur origine privée, bénéficient d'une plus grande souplesse d'intervention.

Parmi les quelques 12 500 ONG enregistrées par le Yearbook of International Organizations de 1992-1993, certaines sont de grandes institutions avec un personnel nombreux et des budgets importants, d'autres, au contraire, ne regroupent que quelques volontaires bénévoles.

Les ONG sont présentes tout particulièrement dans l'aide au développement, la protection de l'environnement et des droits de l'homme et peuvent avoir une grande influence dans la formation et l'application de normes internationales. De plus, les ONG ayant leurs propres sources de renseignements grâce à leurs réseaux nationaux et internationaux et bénéficiant souvent d'informations non officielles, les éléments qu'elles fournissent peuvent se révéler essentiels, par exemple dans les procédures soumises à la Commission des droits de l'homme des Nations Unies.

3.2 Une action enfin reconnue

Le rôle des ONG est capital, mais elles doivent être totalement indépendantes pour porter le message des droits de l'homme et faire remarquer ceux qui ne les respectent pas. Certaines ONG observent scrupuleusement les principes de neutralité, d'impartialité et de discrétion, s'abstenant de juger publiquement les politiques gouvernementales et leurs conséquences, estimant que leur rôle consiste d'abord à faire profiter tout le monde de leur aide (Croix Rouge). D'autres décident de prendre parti et de porter témoignage, estimant que des condamnations publiques peuvent conduire des dirigeants en cause à réformer leur politique (Amnesty International). Mais, de toutes façons, elles ont cette liberté de parole que la plupart des Etats ne possède pas, enfermés dans le jeu politico-diplomatique.

Pourtant, ce n'est qu'à la Conférence Mondiale sur les Droits de l'Homme de Vienne que leur rôle a été pleinement reconnu par la communauté internationale. Si les ONG avaient déjà réussi à faire entendre leur voix lors d'une conférence internationale (Conférence de Rio sur l'Environnement en 1992), c'est la première fois que officiels et ONG débattaient dans le même bâtiment. Elles ont été présentes à toutes les assises régionales, ainsi qu'aux commissions préparatoires. Cette conférence fut l'occasion de faire connaître leur action et leur volonté que tous les débats se fassent en collaboration étroite. Ceci dit leur présence n'a pas été appréciée de tous et certains pays ont bataillé pour réduire présence et action des ONG à cette conférence et à ses débats.

Au final, elles n'ont pas obtenu tout ce qu'elles désiraient et certaines, dont Amnesty International, ont dénoncé le flou des débats onusiens, l'absence de condamnations explicites et le manque de décisions concrètes. Mais elles ont tenté de réduire le risque d'instrumentalisation des droits de l'homme. Elles ont aussi démontré qu'il existe des fractures dans certains pays entre le régime dictatorial et l'aspiration à l'universalité des membres de ce même pays regroupés au sein d'une ONG.

La Conférence de Vienne a donc montré que les Etats ont commencé à perdre le monopole des décisions en matière de l'élaboration du droit et que la présence des ONG sera permanente à chaque forum international, ces dernières espérant pouvoir, la prochaine fois participer à la rédaction de la déclaration finale.[128]

3.3 La Chine et les ONG

En ce qui concerne plus précisément la Chine, les premières ONG à porter leur attention sur elle furent la Fédération Internationale des Droits de l'Homme à Paris, Freedom House à New York et Amnesty International à Londres. Elles furent rejointes, par la suite, par Asia Watch (créée en 1985, mais qui s'appelle maintenant Human Rights Watch/Asia), la Ligue Internationale des Droits de l'Homme, the Lawyers Committee... ainsi que de nombreuses ONG spécialisées sur le Tibet[129].

Quel est leur rôle, par exemple lors de l'examen, aux Nations Unies, de la situation des droits de l'homme en Chine ?

En fait, en dehors de la Sous-Commission et de la Commission des droits de l'homme, la Chine ne peut faire l'objet de l'examen de ses violations que dans le cadre des comités chargés de suivre l'application des conventions qu'elle a ratifiées. Le rôle des ONG est alors de sensibiliser les experts de la Sous-Commission des droits de l'homme et les représentants des Etats à la Commission pour l'adoption de résolutions. Lors des sessions de ces instances, les ONG à statut consultatif peuvent faire directement des interventions écrites ou orales. L'objectif de ces interventions peut être d'obtenir une résolution condamnant les violations et/ou créer un mécanisme de surveillance ou d'assistance à l'Etat concerné par une résolution dite " opératoire ".

Lors des sessions des organes conventionnels, comme le comité contre la torture par exemple, les ONG procèdent de la même façon et s'emploient à fournir aux membres experts les informations qu'elles recueillent sur les violations de ces conventions. Par contre, elles ne peuvent pas faire d'interventions écrites ou orales.

Il est probable que le rôle des ONG sera amené à se développer. Même si leurs action sont parfois extrêmes ou ne font pas preuve d'une grande objectivité, elles ont le mérite d'être constituées, la plupart du temps, par des hommes de bonne volonté qui véhiculent des valeurs de tolérance, de pluralisme et de solidarité. De plus, vivant au cœur de la population et agissant en collaboration avec elle, les ONG ont une bien meilleure approche des enjeux de la problématique culturelle.

Il ne faut pas s'attendre à ce que les ONG révolutionnent, en quelques années, toutes les mentalités sur des sujets aussi importants que les droits de l'homme ou l'environnement et leurs actions seront forcément limitées à la fois dans l'espace et dans le temps, mais il est probable que ces mêmes actions auront des répercussions beaucoup plus profondes, pour les personnes concernées, que la plupart des actions des organisations internationales ou régionales.
 

CONCLUSION

Au début de notre travail, nous nous sommes demandés pourquoi la Chine se refuse à voir appliquer sur son territoire une notion des droits de l'homme trop proche des conceptions occidentales. Nous avons étudié quelques arguments historiques, culturels et politiques que la Chine met en avant pour justifier son comportement vis-à-vis de la communauté internationale. Le gouvernement chinois estime que ces spécificités sont suffisamment importantes pour être prises en compte et respectées au sein des instances internationales. Nous avons également vu à quel jeu se livre la Chine dans ses relations diplomatiques avec les grandes puissances occidentales en ce qui concerne les droits de l'homme, jeu favorisé par le caractère ambigu des politiques occidentales sur ce même sujet. Enfin, nous avons constaté que la Chine a, en ce moment, tout intérêt à se réfugier derrière la notion de relativisme culturel puisque la communauté internationale n'est pas prête à assumer une reconnaissance officielle des différences culturelles et, par conséquent , des applications distinctes des principes énoncés dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme.

L'application des droits de l'homme en Chine paraît donc totalement improbable tant que l'on voudra préserver une vision occidentale de ces droits. Ne vaut t'il pas mieux tenter de laisser s'instaurer une vision spécifiquement chinoise plutôt que de leur imposer notre point de vue et d'attendre un éventuel changement de mentalités ? N'est-il pas préférable de prendre les Chinois à leur propre jeu en les incitant à concrétiser, dans une instance régionale, cette spécificité chinoise (et asiatique) qu'ils réclament à grands cris ? Mais, il faut pour cela que l'ONU admette pleinement et définitivement une régionalisation des droits de l'homme, qu'elle en accepte à l'avance les conséquences ou qu'elle prenne en charge les différentes adaptations.

Nous sommes conscients que la réponse à une telle question ne peut être trouvée en quelques mois ni en quelques années puisqu'elle touche au délicat problème des différences culturelle. Cela nécessitera encore de nombreuses réflexions et études à la fois de la part des politiques et de la part des populations concernées. La question qui reste en suspens est de savoir s'il existe une réelle volonté de résoudre le problème des différences entre cultures, voire entre civilisations.

En ce qui concerne la Chine, le débat est un peu biaisé du fait qu'elle représente un gigantesque marché économique qu'aucun pays ne peut se permettre d'ignorer sur la simple constatation qu'elle ne respecte pas certains principes moraux, surtout lorsque l'on sait que toute moralité est subjective. L'exemple des Etats-Unis est très expressif de cette réalité, même s'ils sont loin d'être les seuls à raisonner de la sorte. Dans ces conditions et à court terme, les progrès en matière de droits de l'homme en Chine semblent plutôt liés à une poursuite du dialogue qu'à des sanctions. Celui-ci se poursuit en Chine, même si elle se limite à donner " quelques signes " d'encouragement : changement d'attitude dans les enceintes internationales, vote en faveur de la constitution du Tribunal international de La Haye, demande de coopération juridique...

La Chine reste donc à part, du fait de sa culture, de son histoire, de son pragmatisme, de sa position géographique et de son poids démographique. Pas question de brusquer un pays qui aura, certainement, un rôle prépondérant à jouer dans les années qui viennent, à la fois dans la région Asie-Pacifique et au niveau international. Même si le statut de la Chine de demain dépend en premier lieu de la succession de Deng Xiaoping qui s'éternise, cristallisant les conflits de clan et gelant les problèmes en suspens. Lors de la transmission de témoin entre les vieux révolutionnaires nés sous l'Empire qui ont conquis le pouvoir le fusil à la main et les " jeunes " technocrates qui ont fait leurs premières armes après la Révolution culturelle, quel sera le sort de la Chine ? Continuera-t'elle à aller de l'avant ? Sera-t'elle tentée par un retour en arrière ? La Chine de demain sera-t'elle régie par un " despotisme à l'asiatique " ou fera-t'elle le grand saut vers cette démocratisation que les Occidentaux attendent avec tant d'impatience ?