"Chine : l'archipel oublié"

DOMENACH Jean-Luc

Editions fayard, 1992.

"Faire parler les silences de l'Histoire" disait l'historien Jules Michelet. Plus que tous les autres, les régimes totalitaires se sont employés à dissimuler leurs agissements et leurs crimes au monde extérieur.

L' archipel chinois (défini suivant le vocable employé par Soljenitsyne pour décrire les goulags soviétiques), fait parti de ces secrets de l'Histoire, secret d'autant mieux gardé que les témoignages le concernant sont rares. De même, l'archipel chinois n'a jamais beaucoup intéréssé les intellectuels occidentaux, plus fascinés par les rouages du Grand Bond en avant , de la Révolution culturelle ou encore par l'importance stratégique d'un tel pays.

Pourtant, malgré le manque de témoignages ou de statistiques fiables, il est indispensable de parler, ne serait-ce que pour ne pas tomber dans le piège du pouvoir communiste qui consiste à faire taire ceux qui n'ont pas de preuves.

Pourquoi un archipel ?

Comme le goulag, l'archipel est une dépendance directe du pouvoir, il exprime les objectifs généraux et les caractéristiques particulières du régime fondé en 1949. L'archipel chinois est organisé par les mêmes principes que le pouvoir veut appliquer à l'ensemble du corps social et en premier, celui de la mobilisation totale des individus.

Composition de l'archipel

Il existe deux sortes de lieux d'enfermement:

Catégorie centrale:lieux d'instruction et d'éxecution des peines, alimentés et controlés par l'appareil judiciaire (la Sécurité) et abrite la majorité des détenus.

La periphérie:internements qui varient en nature, en nombre et en importance suivant la conjoncture politique et la puissance des administrations qui les organisent.

L'archipel chinois et son modèle soviétique

En matière pénitenciaire, la Chine est beaucoup plus ambitieuse que l'URSS même si elle ne peut nier s'être inspirée du modèle de fonctionnement des goulags soviétiques. Après 1949, Mao instaure un archipel carcéral qui est, non seulement un instrument d'élimination et un champs de travaux forcés (comme le goulag), mais aussi un lieu où les ennemis deviendraient des hommes "nouveaux", c'est-à-dire dociles et consentants. Dès son origine, l'archipel chinois apparait comme une contribution à la victoire du socialisme: sa conception est fortement liée à l'idéologie communiste chinoise.

Autre différence avec l'archipel soviétique, les communistes chinois ont beaucoup moins emprisonné d'hommes et ce pour deux raisons:

les Chinois ont combiné leur repression à une mobilisation qui remplit aussi des fonctions punitives. L'excellent quadrillage social du pouvoir politique évite de nombreux enfermements.

La repression chinoise est limitée aux anciennes couches favorisées ainsi qu'aux couches urbaines. Les couches populaires sont toujours minoritaires dans l'archipel.

Caractéristiques du modèle chinois

La réforme de la pensée. Dans la politique pénitenciaire chinoise, la détention n'est pas une punition mais une occasion pour le criminel de se réhabiliter . Puisque tout crime est, en dernière analyse, politique et idéologique, la réhabilitation est d'abord "réforme de la pensée". Le système carcéral apparait ainsi comme une vaste école qui transforme ses élèves de facteurs négatifs en facteurs positifs participant à la construction de la société. Là où la plupart des systèmes pénitenciers se contentent de contrôler les corps, les Chinois entendent dominer les esprits. et annhiler les personnalités. Ainsi, la réforme de la pensée est organisée comme un processus de mort et de renaissance, tout entier orienté vers l'acte par lequel s'opérent la mort du vieil homme et la naissance de l'homme nouveau : l'aveu. ("Mourir ou survivre en renonçant à soi")

La notion de la réforme de la pensée a fait son apparition au début des années 40. Elle instaure le primat de la propagande dans la politique générale et l'on parle alors "d'humanisme révolutionnaire".

La réforme de la pensée ajoutée à la réforme par le travail permettent la reconstruction de l'économie et l'apparition d'un "homme nouveau".

Les prisonniers libres. C'est une invention chinoise instaurée à partir de 1954: un détenu en fin de peine n'est libéré que si ses chefs ne veulent pas le garder. Le prisonnier peut ainsi éviter les douleurs d'un retour en société ou de devenir une charge trop pesante pour sa famille. En dévouant le reste de sa vie à la prison, le "prisonnier libre" peut aussi toucher un salaire, mais cette condition s'est rarement concrétisée dans la réalité.

Les clôtures. Les unités d'enfermement régulières sont séparées de la société par des clôtures physiques, psychologiques et morales extraordinairement puissantes. La géographie et le climat permettent parfois d'économiser une surveillance permanente car les détenus sont retenus par des chaines invisibles (affaiblissement physique, ignorance de la typographie locale, crainte d'une peine supplémentaire....). Mais la clôture la plus puissante est sociale et affective: l'enfermement est d'abord un exil (chantage au courrier...), et l'infamie pèse sur toute la famille, ce qui provoque irrémédiablement une dissociation du "criminel" et de son environnement (principe de la dénonciation).

Les réussites de l'archipel

La Sécurité. La prééminence de la Sécurité, sorte d'armée parallèle chargée de la sécurité intérieure du pays, est due à la nécéssité d'exercer une répression vaste, rapide et violente, conçue à la fois comme épuration et comme un instrument de terreur et de pédagogie politique. En raison de son expérience et de ses liens avec l'Armée Populaire de Libération, la Sécurité était adaptée à toutes les tâches.

La discipline. La discipline des prisons chinoises n'a jamais été égalée. Alors que le problème de la criminalité carcérale n'a jamais été résolue en Occident et encore moins dans les goulags, la réussite chinoise est spectaculaire. En fait, la réforme de la pensée permet un contrôle efficace car il divise les prisonniers, interdit la constitution de couches privilégiées et abaisse les droits communs: tous les détenus sont également visés pour une même entreprise de construction et de réeducation.

De même, la cohésion du système pénitenciaire est remarquable:

langage idéologique unique

encadrement unique (Sécurité)

intégration totale dans toutes les activités

totale ignorance des principes humanitaires

Il existe encore deux facteurs essentiels au maintien de l'archipel durant toutes ces années:

absence de solidarité de la population à l'égard des ennemis de classe et des détenus.

le pouvoir politique n'a jamais écrasé les campagnes et n'a donc pas suscité d'hostilité chez les masses rurales (il suffit de constater le peu de réactions des campagnes pendant le printemps 89).

La population chinoise est parfaitement quadrillée donc parfaitement maitrisée.

Les échecs de l'archipel

les échecs politiques. c'est à partir de 1958 et du Grand Bond en avant que les choses vont se gâter pour l'archipel. Le Grand Bond est considéré comme le passage d'un communisme prosoviétique à un communisme purement chinois, à la fois paysan et moral ou, autrement dit, comme le passage d'un communisme ordonné à un communisme utopique, désordonné et cruel. Lui qui était si solide sur ses bases, l'archipel subit les conséquences d'une marginalisation politico-économique et l'autonomisation de chacune de ses cellules. L'archipel ne peut survivre au morcellement. En 1978, le processus de décomposition atteint son maximum. La politique de modernisation de Deng Xiaoping a achevé de réduire son rôle. C'est d'ailleurs l'Armée et non la Sécurité qui a réalisé la répression de 1989.

L'archipel portait en lui son propre processus de destruction, il était trop dépendant de ce qui a fait son succés. La perte de crédibilité du pouvoir maoiste est aussi pour beaucoup dans cette quasi-disparition.

Les limites de la réforme de la pensée. "Il est plus facile de déplacer les fleuves et les montagnes que de changer le caractére humain". Voici le constat qu'on put faire les agents de la sécurité chargé de faire des prisonniers des "hommes nouveaux". On s'aperçoit, en effet, que si les effets psychologiques ne sont jamais négligeables, les convictions fondamentales ne sont jamais vraiment détruites, elles sont seulement comprimées et reviennent au jour dès que le danger s'apaise. Sur tous ces hommes, soumis à la torture et aux aveux, beaucoup ont triché: le détenu est censé avouer pour sauver son âme, mais en fait, il avoue d'abord pour sauver sa vie. On avoue sous la contrainte mais en mimant la conviction.

"L'homme réformé n'est ni régéneré ni rompu, mais plié".

Conclusion provisoire:

Au début des années 50, l'archipel chinois était situé (comme le goulag soviétique) à l'extrême de l'horreur. Depuis, il a dérivé vers une situation plus complexe. L'injustice et la violence sont toujours là, plus aléatoires, plus morcelées, moins meurtrières mais encore plus choquantes pour un peuple qui réclame à haute voix son droit à la liberté et qui prend conscience de la faillite du communisme. Certes, l'Occident n'est pas forcément un bon exemple en matière de système pénitentier mais entre les deux systèmes la marge est grande, et si la Chine veut rejoindre les Grands sur le devant de la scène internationale, elle se doit de "sabordre son archipel".